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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est
Par Ahmed R. Benchemsi

Quand Sidna passe
(Un cortège royal peut être raisonnablement sécurisé sans perturber toute une métropole.)

Il y a une semaine, Sa Majesté devait assister à une manifestation au profit des handicapés à Casablanca. Bravo, tant mieux pour les handicapés. Mais tant pis pour le reste du monde. Parce que pour faire sa bonne action, Sa Majesté a traversé tout Casa. Un vendredi entre midi et deux, en pleine heure de pointe. Le centre-ville a été paralysé plusieurs heures avant le passage du roi, et il l’est resté jusqu’à ce qu’il passe. Des milliers d’automobilistes ont été bloqués interminablement, des dizaines de milliers de rendez-vous ont été reportés, autant d’enfants sont arrivés en retard à l’école, ou y sont restés sans déjeuner en attendant leurs parents qui n’arrivaient pas, la prière du vendredi a été sérieusement perturbée, etc. Quant à ceux qui ont la malchance d’habiter sur le parcours royal, ils ont (au mieux) garé leur voiture à 10 pâtés de maison de chez eux. On imagine la course pour déjeuner, puis repartir au boulot – crise de nerfs en prime.
Les forces de l’ordre ? Comme d’habitude, elles étaient présentes, tous corps confondus, et en surnombre… S’occupaient-elles de la foule chauffée à blanc, paraient-elles aux cas d’urgence, prévoyaient-elles des voies de sortie ? Pas du tout ! Selon l’expression d’un policier chargé d’évacuer les abords d’une école (!) "hna kheddamin mâa Sidna" (on travaille pour Notre Seigneur). Et ses ouailles ? Qu’elles crèvent ! Un accouchement imminent, un cas d’urgence clinique ? Bloqués, comme tout le monde ! Quant à ceux qui circulent – difficilement, sur des voies adjacentes hyper engorgées – ils pouvaient violer toutes les lois qu’ils voulaient (les témoignages abondent) : parler au téléphone, ne pas porter la ceinture, doubler sur des lignes continues… L’important était de dégager la voie, et m… à la sécurité !
Tout cela se produit périodiquement, et périodiquement, on peste, on enrage, on trépigne… puis on oublie. Et ça recommence, à la première occasion. Pour une fois, prenons date, et dénonçons avec force. Faisons aussi sauter – c’est l’occasion – une hypocrisie très commune : "le roi n’est pas au courant de tout cela". On veut bien croire qu’il ne participe pas aux briefings policiers précédant ses déplacements, mais enfin, il a ses yeux pour voir. S’imagine-t-il sérieusement que traverser tout Casa un vendredi à midi 45, seul sur des avenues à 4 voies, se fait sans dommage pour ses sujets ? N’y pense-t-il tout simplement pas ? Où est passé ce jeune roi citoyen "qui s’arrêtait aux feux rouges" ?!
S’occuper des handicapés, c’est bien. S'assurer que les gens sont respectés, ce serait mieux. Un cortège royal peut être raisonnablement sécurisé sans perturber toute une métropole. Mais le Makhzen a la peau dure, et chaque déplacement royal est une occasion, pour les forces de l’ordre, de mépriser les gens en toute impunité. Au nom de Sidna qui passe. Eh bien Sidna devrait distribuer quelques ordres bien sentis. Parce que ces attitudes, elles, ne passent plus.

 
 
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