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Maroc - Israël. Soupçons de normalisation
Ali Salem Tamek. L'indépendance, mais quoi encore ?
Société. Le retour des corbeaux
Photo. L'Mirikane
Abdeljebbar Louzir. Foot, Théâtre et résistance
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Maroc - Israël. Soupçons de normalisation
Ali Salem Tamek. L’indépendance, mais quoi encore ?
Société. Le retour des corbeaux
Photo. L'Mirikane
Abdeljebbar Louzir. Foot, Théâtre et résistance

Par Abdellatif El Azizi

Société. Le retour des corbeaux

Les lettres anonymes de délation font des dégâts dans les ministères et jusqu’au Secrétariat particulier du roi. Le phénomène s'était tassé. Depuis peu, il revient en force.


Une lettre anonyme donne des cheveux blancs au patron des Forces auxiliaires. Le colonel major Lahcen Boucht est sommé par le Palais de s’expliquer sur la mutation en l’espace de quelques mois de 47 officiers des FA. La lettre, anonyme cela va de soi, qui avait atterri au cabinet royal dans la semaine du 20 mars 2005 faisait état de "mutations arbitraires à l'encontre
des officiers". Plus près de nous, c’est un forestier, anonyme, encore une fois, qui s’indigne de l’état déplorable de la Maâmora suite à un article publié dans TelQuel. "Fonctionnaire forestier qui tient à l’anonymat et pour cause !". C’est ainsi qu’est signée la lettre anonyme que nous avons reçue. Le lecteur donne des noms, des chiffres, des précisions sur les implications de personnalités de la région de Sidi Yahia dans le trafic du bois et dans l’assassinat programmé de la Maâmora.
Cet exercice épistolaire bien particulier est destiné autant aux rédactions qu’à toutes les administrations, la police, les services, et même le Secrétariat particulier du roi Mohammed VI. D’après les nombreux responsables interrogés, le phénomène est en augmentation exponentielle. S'il n’est pas nouveau, il est, semble-t-il de plus en plus massif. Un responsable de la police le confirme d’ailleurs : "On reçoit régulièrement un nombre inimaginable de lettres anonymes, de coups de fils pour nous signaler telle personne au comportement bizarre, quand ce n’est pas carrément pour une dénonciation pour trafic de drogue ou pour activités terroristes".
Combien de dénonciations, de mises en accusation, de désignations, bref de lettres non signées, atterrissent chaque jour sur les bureaux des responsables administratifs ? Difficile de répondre, mais loin d'être réprimée, la délation est même encouragée par les pouvoirs publics. En effet, si officiellement, une lettre anonyme n’a aucune valeur juridiquement parlant, dans les faits, les services de sécurité pour ne citer que ceux-là, raffolent du genre. Rien de mieux qu’un "corbeau" qui fait le boulot à la place des enquêteurs, désignant le coupable, le délit et les lieux du crime.
En politique, comme dans les affaires de mœurs, les exemples ne manquent pas. Qui se rappelle encore de Bouamar Tighouane? Le personnage avait certainement des défauts, mais il semblait être honnête, par ailleurs. Quelques mois après sa nomination comme ministre de l’équipement, il avait déclenché une véritable opération "mani pulite" qui avait permis de mettre au placard le Secrétaire général du ministère de l’époque et tout son staff. Ce que l’on sait moins, c’est que c’est à partir de dénonciations prétendument claires, précises et chiffrées envoyées par un corbeau que le ministre avait saisi le procureur de la Cour d’appel de Rabat en 2001 pour une enquête approfondie sur les irrégularités relevées par la lettre. Sur la base des données signalées dans la lettre datée du 7 décembre 2 001, la BNPJ avait déclenché une enquête qui s’est révélée particulièrement fructueuse. à partir de la plainte contre x déclenchée par le ministre, l’enquête de la BNPJ avait effectivement et nommément confirmé l’implication du Secrétaire général de l’équipement de l’époque et de son bras droit le directeur des ports dans une série de sales affaires liées notamment au dossier du port de Nador et du barrage de Mjaara. Malgré de forts appuis, le groupe avait été à l’époque destitué sur ordre personnel de Mohammed VI. Sans des interventions de très haut niveau, le groupe aurait connu le même sort que les Slimani et autres Lâafora. Le dossier est d’ailleurs toujours en instance au niveau de la Cour d’appel de Rabat. Autre affaire que l’histoire retiendra, celle du vice-consul algérien à Casablanca, condamné à Alger à 5 ans de prison pour espionnage en 2003 à partir d’une sombre affaire de lettres anonymes. La défense du diplomate avait présenté à la cour des lettres anonymes envoyées par la DST marocaine, le menaçant de divulguer des vidéos compromettantes s’il ne coopérait pas avec eux. Le vice-consul fréquentait une jeune marocaine, présentée comme l’élément-clé d’un piège tendu par les services marocains. Ces derniers auraient réussi, selon le procureur algérien, à faire chanter le diplomate algérien, en l’obligeant à leur transmettre des renseignements sensibles sur "le fonctionnement des services extérieurs de la DRS, les services secrets algériens, en territoire marocain".
Alors qu'il s'était fait de plus en plus discret ces dernières années, le corbeau, tous les indicateurs le prouvent, serait de retour. Ce sont tout d'abord les incertitudes, l’insécurité dues à l’après Hassan II qui ont donné des ailes à l’oiseau de malheur. Qu'il s'agisse du collègue qui vous balance, du voisin qui vous dénonce, de la concierge qui lit votre courrier, quel que soit le masque qu’il revêt, le corbeau devient l’élément indispensable d'une société de plus en plus obsédée par le contrôle, par un flicage des citoyens, encouragé par la peur et l’insécurité ambiante.
"Longtemps brimés, les Marocains rappelle ce sociologue, ont souvent été rappelés à l’ordre à chaque fois qu’ils se sont intéressés aux choses de la cité, puisque la politique conduisait automatiquement au bûcher. Ils découvrent aujourd’hui qu’ils peuvent parler du caïd du coin, critiquer un ministre sans être systématiquement embêtés, alors ils profitent de cette liberté pour régler leurs comptes avec les représentants d’un système tant honni. Et comme ils ne croient pas tout à fait à cette liberté de parole, il le font dans une étape préliminaire par le biais des lettres anonymes".
Le psychiatre Mohamed Thyal abonde dans ce sens puisque pour lui, "Régler ses comptes à l’échelle d’un individu ou d’un pays par le biais de l’anonymat révèle une lâcheté nourrie notamment par un sentiment d’insécurité permanent". Sur la récurrence du phénomène, il avance une autre explication : "Il y a aussi le fait que les valeurs changent. Une modification profonde des repères qui fait qu’on s’autorise de plus en plus la dénonciation de pratiques et d’individus représentant un autre système de valeurs". C’est clair, la lettre anonyme a de beaux jours devant elle. Et le corbeau, quoique de mauvaise augure, est appelé à devenir une figure emblématique du paysage social et politique marocain.

 
 
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