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Abdeljebbar Louzir. Foot, Théâtre et résistance
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

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Abdeljebbar Louzir. Foot, Théâtre et résistance

Par Chadwane Bensalmia

Portrait.
Abdeljebbar Louzir. Foot, Théâtre et résistance

(CB / Telquel)
En entamant sa carrière théâtrale, Abdeljebbar Louzir était un adolescent naïf et analphabète. 60 ans plus tard, son nom est gravé dans notre mémoire collective. Parcours d'un joyeux bonhomme de théâtre.


Au quartier marrakchi de Daoudiyate, une porte s'ouvre, lentement, en grinçant et laisse apparaître deux silhouettes. La première est celle d'un homme de 77 ans, une canne à la main, gandoura blanche parfaitement repassée, barbe taillée au centimètre près et sourire large et quelque peu enfantin. L'autre
silhouette est celle d'une enfant de 7 ans. Aya, la petite fille de Abdeljebbar Louzir, refuse de s'éloigner de son grand-père. Les deux vous conduisent d'un même pas vers le salon. C'est sur le chemin que le septuagénaire lâche sa première vanne, sans se déparer de son sourire "Vous avez vu ? j'ai l'air d'une araignée avec ma canne". Il marque un silence, puis comme envahi par un sentiment de mélancolie, prend une voix triste et lointaine "Les temps changent, lance-t-il. Les temps ont beaucoup changé. à l'époque, le théâtre était synonyme de noblesse. Et ses hommes étaient respectés. Aujourd'hui, si Shakespeare et Molière ressuscitaient, qu'ils décidaient d'écrire et de jouer une pièce ensemble au Maroc, on s'en ficherait".
En 1948, quand Abdeljebbar Louzir fait son entrée dans le monde du théâtre, il n'est encore qu'un adolescent naïf et rêveur, qui porte dans son cœur trois grands amours. Les planches, le foot et le pays. Cette année-là, alors qu'il terminait sa première saison en tant que junior au sein du Kawkab, il décide de rejoindre la troupe Al Atlas pour le théâtre populaire. Il est alors totalement analphabète, mais ça n'était jamais qu'un petit détail insignifiant.
Abdeljebbar avait une mémoire infaillible, un talent inné, et ce sens de l'autodérision hautement marrakchi qui lui permettront de décrocher le premier rôle, aux côtés de Belqass, dans "El fatmi et Daouya" en 1951. Pièce qui remportera d'ailleurs le prix du théâtre amateur en 1957.
"Je sais ! une pièce en six ans. C'est trop peu. Mais je n'étais pas libre entre temps. souffle-t-il, taquin, j'étais occupé à compter mes jours derrière les barreaux". L'adolescent joueur de foot au sein du Kawkab et acteur "de planches" était en effet aussi un résistant. En 1954, lorsque Houmman El Fetouaki est arrêté, il livrera, sous la torture, quelques noms, parmi lesquels figure celui de Abdeljebbar Louzir. Le 17 août 1954, notre jeune résistant est arrêté, jugé et condamné à mort. Durant ses premiers jours d'interrogatoire, il en voit de toutes les couleurs. "Je me souviens que l'un de leurs outils de torture préférés était la pince. Et elle était passe-partout. On nous tirait les oreilles avec, arrachait les ongles, pinçait la naissance des pieds. Mais il y avait aussi la falaqa. On nous fouettait les plantes des pieds jusqu'au sang et nous obligeait ensuite à marcher sur du gravier". Les 17 jours d'interrogatoire sont un véritable enfer pour ce jeune homme de 22 ans. "C'était humainement insupportable. à la fin, j'ai craqué. Je leur criais : dites-moi ce que vous voulez m'entendre avouer et je vous le répéterai".
L'interrogatoire terminé, Abdeljebbar est jugé, condamné à la peine capitale et jeté en prison en attendant l'exécution de la sentence. Il passera 2 ans dans le couloir de la mort. à en croire son récit pourtant, ce long séjour carcéral ne lui a laissé que de bons, de très bons souvenirs : "Comparé à mon passage au commissariat, la prison était un véritable paradis. D'abord, j'avais mes amis avec moi. Ensuite, c'est là-bas que je suis sorti de ma triste condition d'analphabète. Je savais désormais, et grâce aux autres résistants, ce qu'était un sujet, un verbe, un complément. C'était une totale révolution dans ma vie".
En sortant de prison le 1er janvier 1956, libéré après le retour d'exil de Mohammed V, Abdeljebbar retrouve son ami Belqass et renoue avec les planches. Il rejouent ensemble, toujours, "El Fatmi et Daouya". En 1958, à deux, ils montent la légendaire troupe d'Al wafaâ Al mourrakouchiya. Toujours inscrits dans le théâtre amateur, ils ont droit au soutien de la radio "Chaque samedi, on passait dans une émission qui s'appelait li chabab faqat (pour les jeunes seulement). La radio nous organisait également des tournées à travers le pays. C'était la belle époque. Il n'y avait certes pas de télé, mais la radio était un soutien réel et total pour les artistes. Il suffisait qu'un chanteur fasse deux chansons pour qu'on lui offre l'antenne et une tournée". Deux ans plus tard, la troupe passe au théâtre professionnel. Elle joue Jouaj bla idn (mariage sans permission), El herraz, Sidi Keddour El Alami. Le public est séduit et la troupe de plus en plus sollicitée.
Mais Abdeljebbar, réserviste au sein de l'armée depuis sa libération, n'est pas libre de ses déplacements. "La direction de la radio intervenait à chaque fois pour m'avoir une permission pour les spectacles. Ça a duré quatre ans avant que ma démission ne soit acceptée". Lorsque la télé fait son entrée dans le pays, c'est quasiment l'euphorie chez le petit monde du théâtre. "Les pièces étaient automatiquement transmises. Il n'y avait pas besoin de copiner ni de payer pour". En plus des planches, Abdeljebbar découvre la caméra. Avec ses compagnons de route, il tourne des séries, des sketchs, des émissions, dont une certaine "Doukkane al alhane" (l'échoppe musicale) que le septuagénaire évoque avec une grande nostalgie…"Il y avait à boire et à manger pour tous. Le seul discriminant était la qualité du travail". Les 20 années qui suivent la professionnalisation de la troupe sont les meilleurs souvenirs que l'homme garde de sa grande passion "Une fois, pour jouer à Z'hiliga, il nous a fallu éclairer la scène avec des lanternes pour que le public puisse nous voir. Quelques spectateurs étaient assis par terre, d'autres ont suivi la pièce, assis sur le dos de leurs ânes…mais on s'en foutait. Tout le monde était là pour s'amuser, le public comme les acteurs"… Abdeljebbar se perd ensuite à nouveau dans le silence, emporté par le souvenir d'un passé glorieux et heureux. C'est Aya qui l'arrache à sa rêverie. Elle a soif. Son papy lui sert à boire et poursuit :
"On faisait du théâtre pour le théâtre et non pas pour gagner de l'argent. Mais les belles choses ne durent pas éternellement. Je ne dis pas qu'on mourait de faim. Non, on gagnait très bien notre vie. Mais ce n'était pas notre objectif, le public le savait et il venait voir les pièces parce qu'il était sûr de ne pas être déçu". Dans son récit, Abdeljebbar n'oublie pas Hassan II qui, insiste-t-il, était non seulement lui-même un grand artiste, mais tendait la main à tous les artistes, sans exception : "Il nous invitait à jouer devant lui quatre à cinq fois par an, et à chaque fois, il nous payait suffisamment pour vivre 2 ans à l'abri du besoin". Ces années-là sont désormais révolues. Aux yeux de Abdeljebbar, le quart d'heure de gloire du théâtre est loin, très loin derrière nous. La troupe Al Wafaâ a perdu une grande partie de ses ténors, Belqass, Abdelhadi liytime, Mehdi Azerdi, Mohamed Sebti…La grande famille du théâtre a éclaté. "Maintenant, c'est chacun pour soi". Un drame qui dit-il a commencé au début des années 80, lorsque "l'opportunisme" a trouvé son chemin dans ce petit monde. L'homme qui compte 73 pièces de théâtre à son actif, est convaincu que la morosité de théâtre marocain n'est pas la responsabilité du public, mais des hommes et femmes de théâtre. "On ne doit pas en vouloir au public. Il faut l'excuser. Il en a simplement marre d'être insulté. Allez jeter un coup d'œil sur les salles de théâtre ou de cinéma lorsqu'une bonne production marocaine y passe. Le public n'est pas stupide". Puis, relativisant quelque peu, il poursuit "Il faut dire aussi que les gens ont changé. Hier, les amis se réunissaient le vendredi soir sous un arbre, ou dans une maison, autour d'une tanjiya ou d'un verre de thé pour rire, jouer aux cartes. Et les soucis du quotidien étaient vite oubliés. Aujourd'hui, ils envahissent les terrasses des cafés, cassent du sucre sur le dos de tout le monde. Et à la fin, ils se lèvent en vous lâchant – Règle mon addition s'il te plaît. à charge de revanche".
Aujourd'hui, Abdeljebbar a depuis cinq ans déjà, quitté ce qui reste de son ancienne troupe. Comme nombre de ses confrères, il était décidé à abandonner la scène, si ce n'est cette petite troupe de jeune acteurs marrakchis dite Al Warcha (l'atelier) qui l'a convaincu de l'accompagner dans une version "contemporaine", si on veut, de Soltane Tolba. Un vieux conte qui date du règne de Moulay Rachid. Une ultime chance pour retrouver ce parfum de halqa que la troupe d'Al Wafaâ savait si bien répandre. Cette renaissance, Abdeljebbar l’espère, y croit, au fin fond de lui-même. Qui sait ? Peut-être qu’un jour notre théâtre retrouvera ses lettres de noblesse. Ce jour-là, et ce jour-là seulement, il sera le premier à encourager la petite Aya à en faire...

 
 
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