Zakaria se demande comment un peuple en est arrivé à faire la comptabilité des bonjours
Nom : Boualem
Prénom : Zakaria
Né en 1976 à Guercif
Signe particulier : Marocain à tendance paranoïaque
Zakaria Boualem fait actuellement face à un dénommé Robert Dubus. A première vue, cest un Zakaria Boualem français. Il occupe le même poste que le Guercifi, mais en France, ce qui lui vaut dêtre payé le triple. Robert mastique consciencieusement un steack-frites arrosé dune bouteille de beaujolais nouveau, pendant que Zakaria Boualem tente de détecter le moindre goût dans une tentative de ragoût new age. Ils sont attablés à la cantine de la banque, où Zakaria Boualem entame sa seconde semaine de stage. Du matin au soir, il suit Robert Dubus partout, et il souffre. Cest que Robert Dubus le Gaulois est un homme austère. On lui a demandé de former Zakaria Boualem aux nouvelles techniques de gestion de la base de données client, alors il forme Zakaria Boualem aux nouvelles techniques de gestion de la base de données client. On ne lui a pas demandé de devenir le copain de Zakaria Boualem. Dailleurs, cest impossible : les deux hommes nont rien à se dire. Du coup, les déjeuners sont longs, les sujets de conversation rares et le Boualem déprimé. Cest ainsi que Zakaria Boualem, grâce aux services de Robert Dubus, a découvert le monde des relations professionnelles dans une entreprise française. Très déstabilisant comme expérience. En France, les collègues de travail se disent bonjour le matin. Ils ne se demandent pas comment vont les enfants, et sils ont vu le match du Raja la veille. Ils se disent bonjour, cest tout. Si |
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par hasard Zakaria Boualem dit deux fois bonjour à la même personne dans la même journée, celle-ci le laisse planté la main tendue et lui lance : "On sest déjà vus ce matin". Zakaria Boualem, bredouille un truc du style "Oui, oui, vous avez raison, excusez moi", range sa main et son orgueil dans sa poche en se demandant comment un peuple civilisé en est arrivé à faire la comptabilité des bonjours et des mains serrées. Il y a aussi la comptabilité des cafés. Si par malheur Zakaria Boualem prend un café avec Robert Dubus et le laisse régler laddition tout seul, le Robert Dubus lui lance : "tu me dois cinquante centimes deuro ! La prochaine fois, cest toi qui payes !" Zakaria Boualem ne comprend absolument pas ce genre dattitude. Même dans leurs moments les plus misérables, ni lui ni ses potes nont divisé des additions de ness-ness en trois. Il sen trouve toujours un pour payer, et, globalement, les flux séquilibrent sur la durée dune saison de café. Robert Dubus, lui, tient à équilibrer sa comptabilité au jour le jour. Il na aucune honte à réclamer cinquante centimes deuro. Aux yeux du Boualem, cest un manque de visage flagrant ce qui entraîne évidemment un manque de nez total. Simple logique anatomique
Au Maroc, les collègues de travail de Zakaria Boualem se divisent en deux catégories distinctes : il y a ses potes, et les autres. Avec les premiers, Zakaria Boualem parle de tout sauf de boulot. Avec les autres, il ne parle presque pas. Entre eux, les Robert Dubus sont tous des autres. Pas dintimité, rien de personnel. Si par hasard une discussion vient à éclater sur un sujet aussi osé que les résultats du Raja français, il se trouvera toujours un Robert Dubus pour lancer : "eh les gars, il faut bosser, le temps presse". Cest sans doute pour cela que la France siège au G8 alors que le Maroc figure dignement au 128ème rang mondial sur le plan du développement humain.
Au Maroc, entre deux collègues de travail, on se demande des services. "Allah y khellik, chouf liya had dossier, ytoub !" En France, une telle familiarité pour accomplir une tache professionnelle serait sans doute interprétée comme une tentative
de corruption.
Bref, au bout dune semaine de travail, la plus intense de sa carrière, Zakaria Boualem est sur le point déclater. Il veut raconter sa vie à quelquun. Et Robert Dubus nest pas prêt à lécouter, il est juste prêt à le former. Une bonne image, finalement, des rapports entre lEurope et le tiers-monde. |