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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Yann Barte

Un pape, à quoi ça sert ?

La dépouille de Jean-Paul II,
exposée aux millions de fidèle (AFP)
Evangéliser, nommer, guider, interdire, contrer les laïcs, favoriser les conservateurs, exclure les libéraux, amadouer les musulmans, demander pardon aux juifs, faire campagne contre les communistes... Un pape, ça fait tout cela à la fois. La preuve par Jean Paul II.


Dix mille discours, 129 pays visités, 14 encycliques… et une papamobile qui aura couvert plus de deux fois la distance Terre-Lune ! Mort le 1er avril, Jean Paul II (Karol Wojtyla) aura été un pape infatigable, animé par un sentiment d’urgence : celle
de réévangéliser les populations. Et quoiqu’on dise, un pape, ça sert d’abord à ça ! Rien ne faisait plus horreur à cet "athlète de Dieu" que la séparation du politique et du religieux. Jean Paul II n’a eu de cesse durant son pontificat d’exiger "un nouvel effort pour faire face aux défis du laïcisme".
Naturellement, JPII donne beaucoup de sa personne au dialogue inter-religieux (encore largement inachevé). Premier voyage en terre musulmane de son pontificat, le Maroc s’en souvient : 70.000 Casablancais l’ovationnent en 1985. L’année suivante, le pape se rend à la synagogue de Rome et lance aux juifs du monde entier un message de "raccommodage" (au regard de l’antijudaïsme historique de l’église) et d'amitié: "Vous êtes nos frères aînés et, en un sens, nos frères préférés". Ce dialogue inter confessionnel connaît pourtant quelques ratés. En 1995, les bouddhistes boycottent le pape : ils ne lui pardonnent pas d’avoir qualifié leur religion de "sotériologie (philosophie du salut) négative "et de" système athée". De même, avec l’Islam, le dialogue se trouve limité par la progression des courants islamistes et les attentats dans lesquels des chrétiens périssent (Algérie, Indonésie…). Son rapprochement avec les Anglicans a été, pour sa part, freiné, après la décision de l’église d’Angleterre en 1992 d’ordonner des femmes prêtres. Avec les Orthodoxes de l’Est, les conflits de frontières et d’influence qui se sont suivis depuis la chute du communisme l’ont empêché d’être aussi entreprenant qu’il le désirait. Pas plus qu’à Pékin, le pape ne sera autorisé à mettre les pieds à Moscou. Et pourtant, la chute du communisme, JP II l'a largement inspirée. N'avait-il pas donné espoir au mouvement polonais Solidarnosc de Lech Walessa, en les invitant à "changer la face du monde" ?

Un pouvoir romain personnalisé et centralisé
Détenteur de la plus haute dignité de l'Église et arbitre des questions de droit canon (1), le pape décide de l’orientation générale comme de la marche interne de l’église. Avec son coup de barre à droite, le pontificat de JPII sonne le glas de l’esprit du Concile Vatican II (symbole d’ouverture au monde moderne). Les catholiques traditionalistes sont réintégrés. L’Opus Dei jouit de privilèges exceptionnels (obtenant même un statut de "prélature personnelle" en 1982) tandis que les théologiens exprimant des idées divergentes sont sanctionnés : Hans Küng, Leonardo Boff, Drewermann, Monseigneur Gaillot... Les adeptes de la théologie de la libération (l’ "église des pauvres", très vivace en Amérique latine) sont réduits au silence. Le "curé du monde" châtie les contestataires, donne sa confiance aux mouvements les plus zélés, comme les charismatiques et nomme partout les évêques les plus conservateurs. Centraliste, le pape réaffirme aussi les positions traditionnelles de l’église en matière de morale sexuelle, de célibat des prêtres, d’ordination réservée aux hommes. Jean Paul II, rêvant d’un ordre moral universel, aura ainsi cloué sur la croix, dès ses premières années de règne, toutes velléités progressistes de l’église.
Ce chef spirituel peut aussi donner son avis sur tout. Homme curieux, Jean Paul II aura ainsi amené l’église à traiter de presque tous les sujets : des méfaits du capitalisme à la question du désarmement, de l’environnement aux idéologies… Il se sera aussi engagé pour la paix (s’opposant par exemple, en vain, à la guerre en Irak). C’est sur les questions de la famille et de la morale, qu’il se montrera le plus conservateur, fulminant contre ce qu’il appelle "la culture de mort" (avortement, contraception, euthanasie, homosexualité et autres sexualités non reproductives), dans une véritable obsession. Dans "Mémoire et identité", le pape ose même un parallèle malsain entre l’extermination nazie et l'avortement.
Le pape peut aussi soutenir des lobbies. JPII compte comme ami personnel Paul Marx, fondateur de "Human Life international" (une des plus importantes organisations anti-avortement catholiques au monde) militant, selon son fondateur, contre l’avortement des femmes catholiques pour "résister à l’invasion musulmane". Un pape peut aussi s’immiscer dans la vie intime de ses fidèles… et des autres. Jean Paul II ne s’en sera pas privé, attirant les foudres des catholiques modérés… et des autres. "Anti-féministe et homophobe", le discours de l’église sera à plusieurs occasions qualifié aussi d’ "irresponsable" et "criminel", au regard de la question du Sida. Le pape met en effet le préservatif à l’index, au mépris de l’urgence sanitaire (10.000 morts par jour !).
Nombre de catholiques ne se reconnaissent plus dans le credo puritain d’une église de plus en plus déconnectée des réalités sociales. Même la très catholique Espagne s’éloigne du Vatican : mariage homosexuel, politique en faveur des femmes, retrait des cours de religion à l’école... et s’interroge sur le financement d’une institution contraire à l’égalité entre hommes et femmes. Il n’y avait plus de déplacement du pape en Europe de l’Ouest sans manifestations organisées de "malvenue". En perte de vitesse évidente dans certaines régions du monde, le catholicisme se porte pourtant encore bien. Le temps dira probablement les conséquences de l’œuvre de restauration doctrinale et réactionnaire du pape sur l’église.

(1) Dans les religions catholique et orthodoxe, ensemble des règles destinées à régir les rapports des membres de l'Église entre eux et de l'Église avec ses fidèles.



Succession. Et demain ?

Au Vatican, la course à la succession a commencé. Le conclave des 117 cardinaux chargés d'élire le successeur de Jean-Paul II commencera le 18 avril. Les Italiens semblent favoris. Jean Paul II a d’ailleurs été une exception polonaise qui confirme la règle romaine. Parmi les successeurs italiens les plus souvent cités : Dionigi Tettamanzi (70 ans), archevêque de Milan et réformiste prudent. Celui même qui dialoguait avec les manifestants antimondialisation lors du G8 de Gênes. Angelo Scola, plus jeune (63 ans) et aussi plus conservateur. Oscar A. Rodriguez Maradiaga (62 ans), est le favori parmi les non Italiens. Cet ancien prof de math au profil atypique joue du saxo et sait piloter un avion. Un peu trop original sans doute pour la Curie, ce Hondurien bénéficie cependant du soutien de nombre de cardinaux latino-américains et de pays émergents. Josef Ratzinger (78 ans) est un chasseur impitoyable des théologiens de la Libération et de tous les suspects de déviation marxiste. Ultra conservateur, cet Allemand connaît bien la Curie. Mais le Vatican est-il prêt à renouveler l’erreur tactique de 1978 ? Et un pape noir ? L’Afrique se prend à rêver. 13 cardinaux africains (originaires du Soudan, du Ghana, du Nigéria...) peuvent en effet créer la surprise. L'ultra conservateur nigérian Francis Arinze (72 ans) paraît le mieux placé.

 
 
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