Sujet
Actu Économie
Histoire. L'Istiqlal tortionnaire ?
Société. Le haschich au service du jihad
Abderrahmane Amalou. Il était une fois l'assainissement
Reportage. La cité transit
Abdeslam Amer. Le compositeur maudit
Tribune. "Notre industrie est en danger"
N° 172
Webmaster
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Histoire. L'Istiqlal tortionnaire ?
Société. Le haschich au service du jihad
Interview vérité. Abderrahmane Amalou Il était une fois l'assainissement
Reportage. La cité transit
Portrait. Abdeslam Amer. Le compositeur maudit
Tribune. "Notre industrie est en danger"

Par Abdellatif El Azizi

Société. Le haschich au service du jihad

(A.E.A / Telquel)
En prison ou dans les quartiers périphériques du nord, le monde glauque des accros aux drogues dures comme celui des voyous patentés représente un vivier particulièrement riche pour les agents recruteurs de Ben Laden. Plongée dans l’univers des junkies en formation pour le jihad.


Le portail ne paye pas de mine. Seul l’attroupement devant la petite porte d’entrée dénonce la présence de cette prison agricole de Oued Laou située à 60 kilomètres de Tétouan. Un nombre impressionnant de femmes, pour la plupart des mères
de famille chargées de paquets attendent l’heure d’être autorisées à rentrer pour rendre visite aux détenus.
Une fois à l’intérieur, il faut mettre les mains en porte-voix pour se faire entendre, un brouhaha indescriptible marque les retrouvailles. Jamal, appelons-le ainsi, parle à voix basse. S’il se faisait attraper en train de faire des confidences à un journaliste, il passerait un mauvais quart d’heure. "Je me retrouverais certainement avec une balafre au visage si je ne subissais pas un viol collectif par des voyous commandés par les matons et personne ne serait là pour témoigner !".
Trafic de drogue et autres passe-droits font partie du quotidien, derrière ces murs anonymes, on peut se procurer tout ce qu’on veut, en matière de drogue, du petit joint aux drogues dures en passant par les psychotropes. En matière de transaction, le troc est roi, il suffit de se débarrasser de quelques objets pour avoir sa dose. Selon notre interlocuteur, la drogue fait des ravages à l’intérieur des cellules, il avance le chiffre de 70% de détenus qui seraient accros. Selon cet ex-junkie incarcéré pour vol, certains gardiens contrôlent ce trafic, les dealers ne sont autres que les vendeurs qui officiaient à l’air libre.
Ici, les adeptes de Ben Laden n’ont pas droit de cité. En tout cas, ils n’y sont plus depuis que le dernier des islamistes présumés en a été transféré. Sur les relations incestueuses entre junkies, dealers et islamistes, Jamal reconnaît à voix basse que les junkies (ces accros aux drogues dures) constituent une population particulièrement appréciée par les prêcheurs new look. Pression sécuritaire oblige, les techniques d’approche changent. "à l’intérieur des cellules, le discours moral a remplacé les prêches enflammés d’antan et le discours a été expurgé des références religieuses. Ils insistent particulièrement sur la dépravation des mœurs, les crimes de l’Amérique et les influences négatives de l’Occident".
Le recrutement continue, en évitant le moindre attroupement. Pour des motifs de discrétion toujours, les prêcheurs abordent leurs futures recrues, "voyous invétérés", individuellement. La suite dépendra de la capacité du junkie à assimiler le discours axé essentiellement sur le sentiment de culpabilité induit par la consommation de la drogue qui a d’ailleurs conduit la plupart de ces jeunes derrière les barreaux. On joue ainsi sur la capacité de l’engagement à absoudre le pêché dû à la consommation de drogue. C’est extrêmement simpliste, mais ça a l’air de marcher.
Quand l’un des junkies semble apte à servir ultérieurement, il a droit à une attention particulière puisqu’il reçoit des aides matérielles et financières bien substantielles.
Il n’est pas forcément au courant des desseins de ses "bienfaiteurs", au contraire, moins il le saura, plus c’est bon pour tout le monde. "J’ai reçu pendant toute la période de mon incarcération la visite d’un inconnu qui me rapportait de quoi manger, des vêtements et des ouvrages religieux qui dispensent les enseignements de l’islam. Il disait s’appeler Ali et qu’il préférait faire du bien dans la discrétion. Depuis ma sortie de prison, je ne l’ai plus revu" rappelle cet ex-pensionnaire de la prison civile de Tétouan.
En principe, une fois libre, le candidat potentiel continuera à recevoir des visites et sera par la suite coopté par un des frères qui se chargera de lui fournir le nécessaire, dont le bréviaire du parfait jihadiste.
Une sorte de compulsion de textes plus ou moins religieux qui fait la part belle aux discours de Ben Laden et à l’idéologie salafiste, sans qu’il y soit nettement fait référence à la lutte armée. L’union finale sera scellée suite à des réunions clandestines si le junkie est considéré apte à faire un bon islamiste radical. C’est à partir de là que la nouvelle recrue risque de se retrouver dans la liste des futurs kamikazes qui auront l’honneur de se faire exploser.

Le nord, une terre de recrues
La technique est la même dans la plupart des prisons du nord, la prison civile de Tétouan, le pénitencier de Sat Village de Tanger et même les geôles de Sebta ne sont pas à l’abri de l’affection portée par les jihadistes aux junkies, combien nombreux dans cette partie du Maroc. "Qu’est-ce que tu veux qu’on fasse, entre la contrebande et la drogue, il n’y a pas beaucoup de choix. De plus, les trafiquants qui nous demandent de distribuer les drogues dures nous fournissent en même temps notre dose quotidienne. à ce rythme là, on devient vite accro !" rappelle ce jeune Tétouanais de Jbel Dersa. Selon le ministère espagnol de l’Intérieur, l’arrestation la semaine dernière de deux marocains, Rédouane F. et Ahmed Ali (ex-junky converti), accusés d’appartenir à un groupe terroriste, a permis aux enquêteurs de remonter jusqu’à la prison de Sebta. Celle-ci est considérée aujourd’hui par la police espagnole comme "une véritable filière de recrutement de terroristes potentiels".
La police y a saisi chez d’autres détenus, un ensemble de documents en arabe faisant l’apologie de la lutte armée contre les croisés et les juifs. Le quartier chaud de El Principe (le prince en espagnol) de Sebta, peuplé essentiellement de Marocains, fournit le gros des troupes puisque la prison reste un passage obligé pour une jeunesse désargentée, victime de la drogue et de la délinquance ambiante. "J’ai essayé, plusieurs fois, de postuler à un emploi décent. Tout ce qu’on m’a proposé, ce sont des emplois subalternes dans des supermarchés ou à la municipalité" rappelle ce Sebtaoui, diplômé de l’université de Madrid.
D’une manière générale, les nouvelles recrues, dont la plupart sont d’anciens dealers ou des junkies, appartiennent le plus souvent à des quartiers périphériques de Tétouan, Tanger ou de Nador. à Tétouan, le quartier de Jbel Dersa ou de Jamaâ Mezouak comme le quartier de Beni Makada de Tanger représentent un vivier particulièrement riche en exclusions de toutes sortes, le phénomène de la drogue n’étant pas le moindre. C’est d’ailleurs de ces quartiers là que proviennent la plupart des kamikazes marocains impliqués dans les attentats du 11 mars à Madrid. Le cas du marocain surnommé, "El Chino", en raison de ses yeux bridés est significatif à cet égard et largement représentatif de cette jeunesse nordiste qui est passée par l’usage de la drogue, sa commercialisation avant d’être prise dans les griffes du jihad. Ce jeune garçon issu de Jbel Dersa avait effectué plusieurs séjours dans différentes maisons d’arrêt pour consommation et trafic de drogue. Après le passage entre les mains des islamistes recruteurs, "le Chinois" avait abandonné la consommation de la drogue pour plonger dans la prière. De la conversion à l'islam radical au terrorisme, il n’y a qu’un pas que le jeune garçon a franchi allègrement. Selon un rapport de la police espagnole, il a été aidé en cela par les "frères" qui lui ont fourni gîte et couvert avant de lui permettre notamment de traverser la méditerranée pour s’installer en Espagne. C’est lui, conclut-on en Espagne, qui s’était chargé de recruter les fameux kamikazes marocains du 11 mars à Lavapiés, le quartier des immigrés à Madrid.
Dans la même foulée, on peut citer le chef logistique du commando, le Marocain Jamal Ahmidan, qui s’est suicidé le 3 avril 2004 à Léganès et qui est également originaire de Tétouan. Son cousin, Hicham Ahmidan, aujourd’hui islamiste convaincu, est détenu au Maroc, depuis le 30 mars 2005 pour "collaboration avec bande armée et trafic de drogue". Décidément, le filon est porteur.

La main invisible des recruteurs
La multiplication des cas laisse planer des questions insolubles au sujet des recruteurs. On ne sait toujours pas grand-chose sur eux, si ce n’est qu’ils opèrent dans la discrétion la plus absolue. Pour ce policier, un vieux routier du poste frontière de Bab Sebta, "le bon vieux temps est fini où il suffisait de ficher tous les gars à la gandoura large et au menton bien fourni qui se fréquentaient dans des lieux clandestins pour prendre régulièrement le pouls des activistes extrémistes".
Pour compliquer le tout, il rappelle que "ces terroristes potentiels n’étant pas passés, contrairement à leurs aînés, par l’Afghanistan, on n’a pratiquement aucun moyen de les repérer si ce n’est d’attendre qu’ils commencent à se manifester, qu’ils sortent de l’ombre, une fois que leur décision d’agir est prise. Auquel cas, c’est souvent trop tard. C’est pour cela qu’ils ont montré, lors des attentats de Casablanca, leur capacité à frapper à tout moment".
Il suffit de poser la question aux divers intervenants pour réaliser le caractère diffus du réseau. Si la référence au label Al Qaïda est claire, aujourd’hui, ce sont plutôt des groupuscules atomisés qui se chargent de mettre sur pied ces réseaux dormants, en recrutant dans le milieu glauque de la drogue. Les références à la Salafia Jihadia (salafistes combattants) et au Assirat al-Moustaqim (le Droit Chemin) sont rarement évoquées, à croire que le territoire symbolique de ces deux mouvances, si elles existent réellement, se limiterait à Fès et à Casablanca.
Ces nouveaux jihadistes qui trouvent certainement Abou Hafs et consorts trop consensuels n’en seraient que plus redoutables. Même le fameux Fizazi, pourtant célèbre à Tanger, ne fait plus courir les foules. Il semble que Abou Mossaab Zarqaoui (sur-médiatisé) a plus de succès que les jihadistes du cru. Pour la logistique et le financement, la drogue et la contrebande assurent le gros du financement. à la prison, le bruit court qu’un mystérieux personnage surnommé "Lktami (originaire de Ketama)", comme de nombreuses grosses pointures du kif, fricoterait, avec plus ou moins de bonheur, avec les réseaux de recrutement de jihadistes potentiels dans l’armée des junkies qui peuple aussi bien les prisons du nord. En général, ces barons et autres contrebandiers, plutôt rustres, ne sont pas vraiment des membres actifs de la mouvance terroriste, il s’agit souvent de montagnards ayant fait fortune dans le trafic et qui ont une conception très rétrograde de l’islam mettant dans le même sac, les croisés, les juifs, l’Amérique, la minijupe et Satan. C’est en cela qu’ils constituent des alliés de choix de Ben Laden, n’hésitant pas à mettre leur fortune au service du jihad, parfois avec une désinvolture qui frise l’inconscience.


Rapport. Haschich et terrorisme

Les conclusions du rapport rédigé par les enquêteurs qui suivent de près le dossier des attentats du 11 mars 2004 de Madrid, sont formelles : le trafic de drogue a non seulement énormément accru la capacité de nuisance des organisations terroristes, mais leur permet aujourd’hui de décentraliser leurs structures pour échapper à la répression. Il est établi que les islamistes radicaux se servent du trafic de haschich pour organiser leurs attentats en Europe.
Ainsi, le financement des attentats de Madrid viendrait en totalité de ce trafic dont le commanditaire ne serait, d’ailleurs, que l’un des plus gros trafiquants de haschich de Marbella, la capitale de la Costa del Sol. Selon les informations publiées par le journal El Mundo: "un certain Hicham serait le véritable chef d’orchestre des attentats et l'argent de la drogue provenant du Rif marocain a permis d'acheter les explosifs". Le Casablancais "qui importe, chaque mois, en Espagne des tonnes de haschich, ne dort jamais deux nuits au même endroit et a l'habitude d'aller dans des hôtels à trois ou quatre étoiles, où il se présente toujours avec de faux papiers", rapporte le journal qui cite une personne qui a eu l'occasion de traiter avec lui. Citant des sources policières, le journal estime le volume de la drogue importée à une tonne au moins par jour, pour un montant d'environ 3 millions d'euros et précise que 65% du haschich vendu en Europe transiterait par l’Espagne.

 
 
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est © 2005 TelQuel Magazine. Maroc. Tous droits résérvés