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Histoire. L'Istiqlal tortionnaire ?
Société. Le haschich au service du jihad
Abderrahmane Amalou. Il était une fois l'assainissement
Reportage. La cité transit
Abdeslam Amer. Le compositeur maudit
Tribune. "Notre industrie est en danger"
N° 172
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Histoire. L'Istiqlal tortionnaire ?
Société. Le haschich au service du jihad
Interview vérité. Abderrahmane Amalou Il était une fois l'assainissement
Reportage. La cité transit
Portrait. Abdeslam Amer. Le compositeur maudit
Tribune. "Notre industrie est en danger"

Entretien réalisé par Karim Boukhari

Interview vérité. Abderrahmane Amalou
Il était une fois l'assainissement

(DR)
Ministre de la Justice controversé lors de la campagne d’assainissement de 1996, Amalou revient sur ses excès et ceux de l'entourage royal. Instructif.


Qui a initié la campagne d’assainissement de 1996 ?
Au départ, Mohamed Kebbaj et Driss Jettou, respectivement ministres des Finances et du Commerce. Les deux hommes, proches des milieux d’affaires intérieurs (Casablanca, principalement) voulaient cibler la région nord, arguant du fait que la contrebande et l’informel sanctionnaient les hommes
d’affaires respectueux des lois. Ils poussaient discrètement dans ce sens. Le roi s’est tourné plus d’une fois vers le Premier ministre, Abdellatif Filali, pour lui demander de mener campagne. Filali ne voulait pas assumer cette tâche, en avançant des raisons de santé. Le roi s’est finalement tourné vers Driss Basri, ministre de l’Intérieur.

Basri était le seul maître à bord ?
Pas vraiment. Le roi a mis en place une commission faite de quatre personnes. Dans l’ordre, il a désigné Basri comme pilote de l’opération, ensuite Kebbaj en tant que tuteur de l’administration des douanes, Jettou pour le département du commerce, et moi-même au nom de la justice. Le roi m’a dit : "Ssi Abderrahmane, ma-tlaq, ma-tchad (n’emprisonne personne, ne relâche personne), tu seras mon observateur, tu veilleras au respect des procédures et tu auras, à chaque fois que je le jugerai nécessaire, à me rendre compte de la situation".

Pourquoi Casablanca est-elle devenue la cible de la campagne ?
Quand le roi a chargé Basri de piloter les opérations, celui-ci a réalisé son propre rapport qui indiquait que c’est à Casablanca que les réseaux de la contrebande, ainsi que les grosses fortunes, étaient concentrées. Casablanca ne devait être, en fait, qu’une première étape avant de ratisser le reste du pays. Mais, déjà, ce changement de cap a créé des dissensions au sein du gouvernement et dans l’entourage du roi. Des ministres et des conseillers étaient très à l’écoute des lobbies d’affaires à Casablanca, avec lesquels ils étaient liés, et ont fait des mains et des pieds pour les protéger.

Comment se déroulaient les opérations sur le terrain ?
Le territoire était découpé en régions avec, à leur tête, une commission de 18 ou 19 personnes, dont des représentants des douanes, de l’administration territoriale (ndlr : ministère de l’Intérieur), du parquet…etc. à la base, ces commissions étaient aiguillées par les rapports des douanes. C’est sur la base de ces rapports qu’elles se déplaçaient sur les lieux pour effectuer les perquisitions. En ce qui concerne mon département, celui de la justice, j’ai soumis une liste de parquetiers (représentants du parquet) au roi qui, en retour, a désigné les candidats de son choix. Au début, tout le monde applaudissait. Les problèmes ont commencé à pleuvoir et les coups de fil d’intervention avec, à partir du moment où 17 grandes familles ont été éclaboussées. J’invite ceux qui ont la mémoire courte à relire la presse et l’actualité de l’époque. Ils verront comment les partis et les patrons (CGEM) affirmaient leur adhésion à la campagne, avant de retourner leur veste a posteriori.

De qui émanaient les interventions en question ?
Du Premier ministre Filali, des membres du gouvernement comme Jettou et Kebbaj, des personnalités politiques, ainsi que certains conseillers royaux comme Driss Slaoui ou André Azoulay. Chacun procédait à sa manière. à croire tous ces gens, tous les inculpés étaient innocents et personne n’a jamais rien détourné. C’était à se demander où étaient, finalement, passés les 3500 milliards qui manquaient aux caisses de l’état.

Quelle était la position du roi, par rapport à tout cela ?
Vous savez, c’est le roi en personne qui avait utilisé, un jour, l’expression "Al-Amaliqa (les géants)" pour désigner certains membres de son entourage. Mon téléphone n’arrêtait pas de sonner. Les Amaliqa, qu’ils soient ministres ou conseillers du roi, m’appelaient pour faire relâcher telle ou telle personnalité : "Tu sais, Abderrahmane, X est un fils de bonne famille…". Ces gens allaient ensuite se plaindre au roi. Mais ils ne le disaient pas directement, se contentant de tourner autour du pot. Un jour, d’ailleurs, le roi m’a convoqué pour me demander : "wach ma ka’t’qdich lihoum ch’ghilat’houm (est-ce que tu ne leur rends pas de menus services) ?". Quand je lui ai expliqué exactement le motif de leurs sollicitations, il a sursauté : "Je crois avoir été clair à ce sujet, tu n’interviens pour personne".

Il y a eu des interventions quand même ?
Pas à mon niveau en tout cas. C’est cela l’excès de zèle que beaucoup m’ont reproché.

Vos détracteurs vous accusent d’avoir pratiquement livré votre département à la merci de l’Intérieur et d’avoir été, vous-même, un homme de Basri. Que répondez-vous ?
Je ne dois rien à Basri. C’est le roi en personne qui a fait appel à moi, au Conseil constitutionnel dont je faisais partie, pour devenir ministre de la Justice. Il devait avoir ses raisons. Quant à mes amitiés, elles étaient plutôt du côté de Ahmed Réda Guédira, conseiller royal, certainement pas de Basri. Et puis je le répète, Basri n’a pris en main la campagne qu’après les désistements successifs de Filali. L’ombre du ministre de l’Intérieur planait sur toutes les opérations, n’oubliez pas qu’il contrôlait aussi la DST. Moi-même, j’ai été, comme tout le monde d’ailleurs, mis sur écoute, mes conversations étaient rapportées au roi. Enfin, comment je pouvais être un homme de Basri alors que j’ai échoué à cinq consultations électorales.

Basri ne vous appelait pas pour condamner ou relâcher quelqu’un ?
Jamais. Il n’en avait pas besoin et puis il savait que tel n’était pas mon pouvoir.

Des victimes vous reprochent d’avoir saisi leur marchandise et de les avoir arrêtées alors que leurs entrepôts étaient en admission transitoire, que répondez-vous ?
Que tout a été fait sur la base des expertises des douanes. Mon rôle s’arrêtait au contrôle des magistrats pour le respect des procédures. D’ailleurs, ni mes collègues du Commerce et des Finances, ni moi-même, n’étions au courant des arrestations au moment de leur survenue. Je n’étais ni le patron de la sûreté nationale, ni celui de l’Intérieur.

Mais les procès ont été bâclés, les arrestations s’opéraient en absence du flagrant délit, les inculpés ont été mal traités, la police judiciaire élisait domicile dans les tribunaux…
Remettons les pendules à l’heure. Les descentes et les arrestations étaient effectuées par des commissions d’une vingtaine de personnes qui validaient les faits à l’unanimité. Je ne suis comptable qu’à partir du moment où les gens passaient devant les juges d’instruction, pas avant. Aucun cas de torture n’a été relevé à cette étape. Et puis tous les gens présentés devant la justice n’ont pas été condamnés. Il y a eu des non-lieu et des acquittements. Les excès enregistrés au niveau des peines, et surtout des amendes, ont été corrigés en appel.

Vous êtes conscient que vous prétendez que la justice de ce pays était indépendante et que personne ne vous croira ?
Je suis conscient d’avoir agi en mon âme et conscience. On a commencé à y redire quand les 17 familles ont été touchées, quand des personnalités comme Benabderrazik ou Tefrit, qui ont chacune des appuis en haut lieu, ont été arrêtées… J’ai veillé à faire bénéficier mes fonctionnaires d’une augmentation de salaire pour les protéger contre toute forme de pression. Cette campagne m’a valu des nuits blanches à cause du travail de tous les jours et des coups de fil, des magouilles entre les différents lobbies d’affaires. Je ne pouvais pas être partout et surveiller tout à la fois, mais j’ai rempli ma mission telle que le roi me l’a confiée.

Vous aviez déclaré, avant les jugements, qu’avec la campagne, vous alliez remplir les caisses de l’état…
Je ne suis pas fou pour dire cela. Les intérêts en jeu m’ont valu beaucoup d’ennemis, dans les milieux d’affaires comme au gouvernement ou ailleurs.

À quoi auront servi les amendes et les condamnations puisque tout le monde a fini par être amnistié ?
Tout ce que je peux dire, c’est que le chef d'état avait ses raisons pour décréter la campagne, et il l’a fait. Il avait dit, dès le départ : "Je ne veux pas envoyer les Marocains en prison, mais juste secouer le prunier, changer les réflexes et moraliser le milieu d’affaires". Aucun délai pour la fin de la campagne, ni pour son issue, n’a été fixé à l’avance. Je n’ai jamais été dans le secret des cieux. Un jour, tout simplement, le chef d'état a décidé d’arrêter la campagne. Peut-être estimait-il que le but avait été atteint.

Et il l’était ?
à l’Histoire d’en juger. Pour ma part, j’ai aujourd’hui un sentiment mitigé. Je ne suis peut-être pas au courant de tous les enjeux de l’époque. Tout ce que je sais, c’est que l’état marocain était quotidiennement pillé par les plus riches et que le roi m’a choisi comme observateur pour la campagne qu’il a décidée.


Rétrospective. Une campagne pour rien ?

En 1984, le gouvernement adopte un plan de réajustement structurel. En termes plus simples : le rééchelonnement de la dette extérieure du Maroc vis-à-vis de ses principaux créanciers (Banque mondiale, FMI, Club de Paris). Ces derniers invitent le royaume à revoir sa politique économique et sociale. Le plan, établi sur 10 ans, prend fin en 1994, date à laquelle la Banque mondiale dresse le bilan de l’expérience marocaine dans un rapport tout simplement accablant. Le document conclut que les "efforts" du royaume n’ont fait, en dix ans, qu’approfondir les fractures sociales, encourageant la corruption et éloignant encore plus les perspectives de développement (les mauvais points accordés à l’éducation, à la santé et à la justice). Le rapport fait d’autant plus mal qu’un autre rapport, celui de l’observatoire géopolitique des drogues, assomme le royaume. Hassan II comprend mieux que personne que le pays est au bord de la "crise cardiaque", réajuste la loi de Finances et réfléchit au meilleur moyen de répondre à la pression des créanciers. C’est de là qu’est né le concept de la campagne d’assainissement qui voit le jour, réellement, en décembre 1995. Perquisitions et interpellations se succèdent à un rythme effréné. 1285 personnes sont présentées à la justice dont 133 bénéficient d’un non-lieu et 122 sont acquittées. Les amendes se montent à une montagne de milliards de DH. En octobre 1997, et devant le tollé général soulevé par la campagne, Hassan II décrète une amnistie générale. La campagne n’a rapporté aucun centime à l’état, elle a coûté de l’argent, ralenti encore plus les investissements et fait plus de mal que de bien à l’économie (et à la psychologie) nationale.

 
 
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