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Entretien réalisé par Karim Boukhari
Interview vérité. Abderrahmane Amalou
Il était une fois l'assainissement
Ministre de la Justice controversé lors de la campagne dassainissement de 1996, Amalou revient sur ses excès et ceux de l'entourage royal. Instructif.
Qui a initié la campagne dassainissement de 1996 ?
Au départ, Mohamed Kebbaj et Driss Jettou, respectivement ministres des Finances et du Commerce. Les deux hommes, proches des milieux daffaires intérieurs (Casablanca, principalement) voulaient cibler la région nord, arguant du fait que la contrebande et linformel sanctionnaient les hommes |
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daffaires respectueux des lois. Ils poussaient discrètement dans ce sens. Le roi sest tourné plus dune fois vers le Premier ministre, Abdellatif Filali, pour lui demander de mener campagne. Filali ne voulait pas assumer cette tâche, en avançant des raisons de santé. Le roi sest finalement tourné vers Driss Basri, ministre de lIntérieur.
Basri était le seul maître à bord ?
Pas vraiment. Le roi a mis en place une commission faite de quatre personnes. Dans lordre, il a désigné Basri comme pilote de lopération, ensuite Kebbaj en tant que tuteur de ladministration des douanes, Jettou pour le département du commerce, et moi-même au nom de la justice. Le roi ma dit : "Ssi Abderrahmane, ma-tlaq, ma-tchad (nemprisonne personne, ne relâche personne), tu seras mon observateur, tu veilleras au respect des procédures et tu auras, à chaque fois que je le jugerai nécessaire, à me rendre compte de la situation".
Pourquoi Casablanca est-elle devenue la cible de la campagne ?
Quand le roi a chargé Basri de piloter les opérations, celui-ci a réalisé son propre rapport qui indiquait que cest à Casablanca que les réseaux de la contrebande, ainsi que les grosses fortunes, étaient concentrées. Casablanca ne devait être, en fait, quune première étape avant de ratisser le reste du pays. Mais, déjà, ce changement de cap a créé des dissensions au sein du gouvernement et dans lentourage du roi. Des ministres et des conseillers étaient très à lécoute des lobbies daffaires à Casablanca, avec lesquels ils étaient liés, et ont fait des mains et des pieds pour les protéger.
Comment se déroulaient les opérations sur le terrain ?
Le territoire était découpé en régions avec, à leur tête, une commission de 18 ou 19 personnes, dont des représentants des douanes, de ladministration territoriale (ndlr : ministère de lIntérieur), du parquet
etc. à la base, ces commissions étaient aiguillées par les rapports des douanes. Cest sur la base de ces rapports quelles se déplaçaient sur les lieux pour effectuer les perquisitions. En ce qui concerne mon département, celui de la justice, jai soumis une liste de parquetiers (représentants du parquet) au roi qui, en retour, a désigné les candidats de son choix. Au début, tout le monde applaudissait. Les problèmes ont commencé à pleuvoir et les coups de fil dintervention avec, à partir du moment où 17 grandes familles ont été éclaboussées. Jinvite ceux qui ont la mémoire courte à relire la presse et lactualité de lépoque. Ils verront comment les partis et les patrons (CGEM) affirmaient leur adhésion à la campagne, avant de retourner leur veste a posteriori.
De qui émanaient les interventions en question ?
Du Premier ministre Filali, des membres du gouvernement comme Jettou et Kebbaj, des personnalités politiques, ainsi que certains conseillers royaux comme Driss Slaoui ou André Azoulay. Chacun procédait à sa manière. à croire tous ces gens, tous les inculpés étaient innocents et personne na jamais rien détourné. Cétait à se demander où étaient, finalement, passés les 3500 milliards qui manquaient aux caisses de létat.
Quelle était la position du roi, par rapport à tout cela ?
Vous savez, cest le roi en personne qui avait utilisé, un jour, lexpression "Al-Amaliqa (les géants)" pour désigner certains membres de son entourage. Mon téléphone narrêtait pas de sonner. Les Amaliqa, quils soient ministres ou conseillers du roi, mappelaient pour faire relâcher telle ou telle personnalité : "Tu sais, Abderrahmane, X est un fils de bonne famille
". Ces gens allaient ensuite se plaindre au roi. Mais ils ne le disaient pas directement, se contentant de tourner autour du pot. Un jour, dailleurs, le roi ma convoqué pour me demander : "wach ma katqdich lihoum chghilathoum (est-ce que tu ne leur rends pas de menus services) ?". Quand je lui ai expliqué exactement le motif de leurs sollicitations, il a sursauté : "Je crois avoir été clair à ce sujet, tu ninterviens pour personne".
Il y a eu des interventions quand même ?
Pas à mon niveau en tout cas. Cest cela lexcès de zèle que beaucoup mont reproché.
Vos détracteurs vous accusent davoir pratiquement livré votre département à la merci de lIntérieur et davoir été, vous-même, un homme de Basri. Que répondez-vous ?
Je ne dois rien à Basri. Cest le roi en personne qui a fait appel à moi, au Conseil constitutionnel dont je faisais partie, pour devenir ministre de la Justice. Il devait avoir ses raisons. Quant à mes amitiés, elles étaient plutôt du côté de Ahmed Réda Guédira, conseiller royal, certainement pas de Basri. Et puis je le répète, Basri na pris en main la campagne quaprès les désistements successifs de Filali. Lombre du ministre de lIntérieur planait sur toutes les opérations, noubliez pas quil contrôlait aussi la DST. Moi-même, jai été, comme tout le monde dailleurs, mis sur écoute, mes conversations étaient rapportées au roi. Enfin, comment je pouvais être un homme de Basri alors que jai échoué à cinq consultations électorales.
Basri ne vous appelait pas pour condamner ou relâcher quelquun ?
Jamais. Il nen avait pas besoin et puis il savait que tel nétait pas mon pouvoir.
Des victimes vous reprochent davoir saisi leur marchandise et de les avoir arrêtées alors que leurs entrepôts étaient en admission transitoire, que répondez-vous ?
Que tout a été fait sur la base des expertises des douanes. Mon rôle sarrêtait au contrôle des magistrats pour le respect des procédures. Dailleurs, ni mes collègues du Commerce et des Finances, ni moi-même, nétions au courant des arrestations au moment de leur survenue. Je nétais ni le patron de la sûreté nationale, ni celui de lIntérieur.
Mais les procès ont été bâclés, les arrestations sopéraient en absence du flagrant délit, les inculpés ont été mal traités, la police judiciaire élisait domicile dans les tribunaux
Remettons les pendules à lheure. Les descentes et les arrestations étaient effectuées par des commissions dune vingtaine de personnes qui validaient les faits à lunanimité. Je ne suis comptable quà partir du moment où les gens passaient devant les juges dinstruction, pas avant. Aucun cas de torture na été relevé à cette étape. Et puis tous les gens présentés devant la justice nont pas été condamnés. Il y a eu des non-lieu et des acquittements. Les excès enregistrés au niveau des peines, et surtout des amendes, ont été corrigés en appel.
Vous êtes conscient que vous prétendez que la justice de ce pays était indépendante et que personne ne vous croira ?
Je suis conscient davoir agi en mon âme et conscience. On a commencé à y redire quand les 17 familles ont été touchées, quand des personnalités comme Benabderrazik ou Tefrit, qui ont chacune des appuis en haut lieu, ont été arrêtées
Jai veillé à faire bénéficier mes fonctionnaires dune augmentation de salaire pour les protéger contre toute forme de pression. Cette campagne ma valu des nuits blanches à cause du travail de tous les jours et des coups de fil, des magouilles entre les différents lobbies daffaires. Je ne pouvais pas être partout et surveiller tout à la fois, mais jai rempli ma mission telle que le roi me la confiée.
Vous aviez déclaré, avant les jugements, quavec la campagne, vous alliez remplir les caisses de létat
Je ne suis pas fou pour dire cela. Les intérêts en jeu mont valu beaucoup dennemis, dans les milieux daffaires comme au gouvernement ou ailleurs.
À quoi auront servi les amendes et les condamnations puisque tout le monde a fini par être amnistié ?
Tout ce que je peux dire, cest que le chef d'état avait ses raisons pour décréter la campagne, et il la fait. Il avait dit, dès le départ : "Je ne veux pas envoyer les Marocains en prison, mais juste secouer le prunier, changer les réflexes et moraliser le milieu daffaires". Aucun délai pour la fin de la campagne, ni pour son issue, na été fixé à lavance. Je nai jamais été dans le secret des cieux. Un jour, tout simplement, le chef d'état a décidé darrêter la campagne. Peut-être estimait-il que le but avait été atteint.
Et il létait ?
à lHistoire den juger. Pour ma part, jai aujourdhui un sentiment mitigé. Je ne suis peut-être pas au courant de tous les enjeux de lépoque. Tout ce que je sais, cest que létat marocain était quotidiennement pillé par les plus riches et que le roi ma choisi comme observateur pour la campagne quil a décidée. |
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Rétrospective. Une campagne pour rien ?
En 1984, le gouvernement adopte un plan de réajustement structurel. En termes plus simples : le rééchelonnement de la dette extérieure du Maroc vis-à-vis de ses principaux créanciers (Banque mondiale, FMI, Club de Paris). Ces derniers invitent le royaume à revoir sa politique économique et sociale. Le plan, établi sur 10 ans, prend fin en 1994, date à laquelle la Banque mondiale dresse le bilan de lexpérience marocaine dans un rapport tout simplement accablant. Le document conclut que les "efforts" du royaume nont fait, en dix ans, quapprofondir les fractures sociales, encourageant la corruption et éloignant encore plus les perspectives de développement (les mauvais points accordés à léducation, à la santé et à la justice). Le rapport fait dautant plus mal quun autre rapport, celui de lobservatoire géopolitique des drogues, assomme le royaume. Hassan II comprend mieux que personne que le pays est au bord de la "crise cardiaque", réajuste la loi de Finances et réfléchit au meilleur moyen de répondre à la pression des créanciers. Cest de là quest né le concept de la campagne dassainissement qui voit le jour, réellement, en décembre 1995. Perquisitions et interpellations se succèdent à un rythme effréné. 1285 personnes sont présentées à la justice dont 133 bénéficient dun non-lieu et 122 sont acquittées. Les amendes se montent à une montagne de milliards de DH. En octobre 1997, et devant le tollé général soulevé par la campagne, Hassan II décrète une amnistie générale. La campagne na rapporté aucun centime à létat, elle a coûté de largent, ralenti encore plus les investissements et fait plus de mal que de bien à léconomie (et à la psychologie) nationale. |
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