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Par Chadwane Bensalmia
Reportage. La cité transit
À 25 kilomètres du centre de Casablanca, Kariane Rahma est une escale pour une population rurale en quête d'insertion urbaine. Une fois empêtrés dans cet immense bidonville, les mutants s'y oublient et finissent par perdre leurs illusions.
"Tous les matins et tous les soirs, on voit défiler les convois mortuaires. Quelquefois, avec les copains, on s'amuse à compter les morts. On essaie de leur deviner un âge, un statut social, le sexe
D'autres fois, quand on n'a pas grand chose à faire, on les suit. Pour passer le temps, mais aussi pour gagner |
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quelques sous". Hamid a 17 ans, il est casablancais depuis bientôt 6 ans. Avec ses parents, ses quatre frères et surs, ils ont atterri dans la ville des rêves sous le conseil d'un ami. Son père, M'hamed, était khemmass (travailleur de terre à la semaine) dans la région de Béni Mellal. En quittant son patelin, il savait qu'il n'allait pas faire miraculeusement fortune, mais pensait tout de même que "si d'autres ont pu améliorer leurs conditions de vie, je devrais pouvoir y arriver aussi. Et puis à Casablanca au moins, je ne serai pas obligé d'envoyer mes fillettes travailler chez des familles et m'en séparer des mois durant". Alors, un matin, ses petites économies en poche, il a plié bagages, a embarqué sa petite famille et a rejoint son ami Lembarki, lui-même installé dans cette cité annexe : kariane Rahma".
Sur la route du cimetière Rahma, le bidonville prend naissance à la lisière d'un buisson qui n'en laisse deviner que les frontières. Des centaines de cabanes en zinc et en pierre alignées dans une anarchie totale, non loin d'une décharge, elle-même improvisée. Ici, on n'est plus dans le périmètre urbain, seuls les taxis blancs et les charrettes ont droit de circuler. Le confort minimal de l'eau et de l'électricité est un privilège que très peu peuvent s'offrir.
De petits commerces ont été bricolés ici et là, à mesure que la cité en zinc s'élargit. Les propriétaires de ces commerces sont en général les plus anciens habitants du ghetto. En arrivant ici, M'hamed s'est acheté une charrette qu'il tire lui même et quelques légumes pour devenir marchand ambulant. Voilà six ans, qu'il quitte le bidonville, tous les matins, à 6h, en direction du quartier Oulfa, pour vendre sa cargaison. Et ils sont des dizaines à emprunter ce même itinéraire, ces mêmes matins, pour vendre la même chose. Ils passeront la journée sur les artères de ce quartier, et reviendront le soir vers leur monde, dans la même concentration. Avec les mêmes espoirs et les mêmes désillusions. Les deux filles de M'hamed sont ouvrières dans une usine agroalimentaire depuis plus de deux ans. "En travaillant tous et en mettant de l'argent de côté, on pourra se payer un meilleur toit. à Oulfa, ce serait génial. On économisera le prix du transport et puis on sera vraiment en ville" confie M'hamed. Pour lui comme pour ses centaines de voisins, Oulfa est déjà la grande ville. Rares sont ceux qui ont été jusqu'au centre-ville casablancais. "Ce n'est pas facile d'y croire, mais on s'y efforce. On n'a pas le choix" poursuit notre marchand ambulant. Y croire. Et finir par en sortir. Quelques uns des pensionnaires de kariane Rahma y sont parvenus. Ils sont assez nombreux d'ailleurs. Et peu importent les moyens. "Un ami à moi a fini par trouver un travail de coursier dans une société à Hay Hassani. Mais lui savait lire et écrire. Je n'ai pas eu cette chance", poursuit Hamid, désabusé. Lui qui est totalement analphabète a trouvé un autre gagne-pain : le cimetière. Les vendredis, très tôt le matin, avant même que la grande capitale ne soit sortie de sa léthargie, il se dirige vers le cimetière. Il attend les visiteurs pour leur soutirer quelques dirhams : "On choisit les tombes fraîchement refermées, on les arrose, on y met un peu de verdure, on demande aux visiteurs s'ils veulent qu'on s'en occupe tous les jours en échange d'un peu d'argent. Des fois, ça marche, d'autres pas", raconte notre jeune adolescent. Quelques uns des tolbas "incantateurs de Coran" qui meublent ce cimetière sont, également, pensionnaires de kariane Rahma. "Pour eux, c'est plus difficile. Les plus anciens défendent leur territoire. C'est leur gagne-pain. Alors, ils n'acceptent pas l'arrivée de nouveaux. C'est normal, je pense". Gardiens de tombes, tolbas, mais également des mendiants qui s'entassent ce jour-là devant la porte du cimetière Rahma. Résultat, les vendredis, plus que les autres jours, kariane Rahma est presque totalement réveillé à l'aube et la population est pour sa majorité sortie de son ghetto.
A quelques 50 mètres de berraka de M'hamed, se dresse une autre cabane, nouvellement habitée. Elle abritait, il y a quelques semaines encore, une femme et ses deux filles. Ouvrières à l'instar des autres jeunes femmes du kariane. Du moins, elles ont commencé par l'être. "Tout le monde le sait, par ici. Les filles ont plus de chance de s'en sortir. Elles débarquent en ville. Elles commencent dans les usines. Elles y travaillent pendant quelques mois, quelques années. Puis, un jour, elles découvrent qu'elles ont autre chose à vendre que leur travail. Les plus jolies finissent par se prostituer. Du jour au lendemain, elles se métamorphosent. Elles se maquillent, prennent de plus en plus soin de leur apparence, de leurs tenues. Même leur façon de parler change. C'est impressionnant. Et puis un jour, elles s'en vont", nous raconte un épicier de la place. Ces filles aussi iront louer une chambre ou deux à Oulfa, Hay Hassani, ou Lissasfa. Mais elles ne laisseront pas pour autant tomber leur blouse d'ouvrière. La prostitution n'est là que pour arrondir les fins de mois, et booster le pouvoir d'achat des pensionnaires. Les passes se font durant les pauses déjeuners ou à la fin de la journée. Mina est l'une des ouvrières encore installée à Kariane Rhama. Elle ne nous parlera pas d'elle, mais de Fatima Zohra, une amie et ex-voisine. Fatima-Zohra loue, désormais, une maison avec deux chambres et salon à Sbata. Elle y vit avec sa mère et ses deux petits frères. Le père est mort depuis plus de quatre ans. Les deux jeunes femmes se fréquentent encore. "C'est mon amie avant tout et je peux compter sur elle quand j'en ai besoin. C'est son superviseur qui l'a entraînée dans le milieu. Elle a tenu le coup durant plus de deux ans, mais elle a fini par craquer. Elle assumait seule la responsabilité de la famille. Moi, je ne me laisserais jamais influencer", raconte Mina. "Llah ister ( que Dieu nous préserve). Au fond, on ne peut pas leur en vouloir, elles font ça pour leurs familles", commente M'hamed. Les plus âgées, elles, ne trouveront pas place à l'usine, mais dans les moqef (station de bonnes à tout faire), à Oulfa encore. Là aussi, le racolage est de vigueur. "Lorsqu'un client approche, elles lui lancent insidieusement, je fais le ménage, la vaisselle, le linge et koulchi (le reste)
" confie Mokhtar, plombier de sa situation, installé sur un trottoir avoisinant le moqef.
Chaque année, kariane Rahma grandit, s'étend sur les terres avoisinantes et de nouvelles familles y font escale, dans l'espoir qu'un jour elles auront enfin les moyens de vivre en ville. Résultat, des semsara accueillent désormais les nouveaux-arrivés, leur trouvent des berrakates qu'ils loueront 500 dirhams le mois dans le meilleur des cas, mais l'espoir est toujours au bout. Celui davoir un jour suffisamment d'argent pour se trouver une place en ville. Pour les autres, il y a toujours la possibilité que l'état leur offrira un logement économique. Et les autorités demeurent totalement impuissantes. Exproprier ces populations déclencherait une véritable émeute. Et puis de toute façon, tant que le buisson est là, la réalité de kariane Rahma est dissimulée aux regards curieux. D'ailleurs, les gens d'ici, même lorsqu'ils ont passé une douzaine d'années sous les toits en zinc, restent convaincus que ce n'est jamais qu'une escale et qu'ils arriveront un jour à destination
en ville. |
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