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Reportage. La cité transit
Abdeslam Amer. Le compositeur maudit
Tribune. "Notre industrie est en danger"
N° 172
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Histoire. L'Istiqlal tortionnaire ?
Société. Le haschich au service du jihad
Interview vérité. Abderrahmane Amalou Il était une fois l'assainissement
Reportage. La cité transit
Portrait. Abdeslam Amer. Le compositeur maudit
Tribune. "Notre industrie est en danger"

Par Karim Boukhari

Portrait.
Abdeslam Amer. Le compositeur maudit

Avec sa femme
et Abdelhalim Hafez, alias
le rossignol arabe (Lahcen Warigh)
Abdeslam Amer, grand compositeur marocain, aveugle et tuberculeux, a connu la gloire avant de mourir dans l’indifférence, ignoré par le public et fui par ses meilleurs amis. Il était une fois…


"Al-jaych, aqoulou al-jaych, laqad qama bi-tawra li-maslahat ach-chaâb (l’armée, je dis l’armée… elle vient de mener la révolution pour le bien du peuple), laqad qoudiya âla al-malakiya (il a été mis fin à la monarchie)". C’est avec ces mots transmis par les ondes de la radio nationale que des
millions de Marocains ont découvert, médusés, la réalité du coup d’Etat de Skhirat, un certain 10 juillet 1971. L’introduction, l’élocution, le ton grave, la voix qui avait porté ces phrases incroyables, sont entrés dans les annales. Quelle ne fut la surprise de tous ces auditeurs quand ils surent, bien plus tard, que cette voix n’était autre que celle de Abdeslam Amer, le compositeur très inspiré de standards tels "Rahila" ou "Al Qamar al-ahmar", l’homme sans lequel Abdelhadi Belkhayat et Mohamed El Hyani seraient probablement restés d’illustres inconnus… Abdeslam Amer, le 10 juillet 1971, se trouvait là où il ne fallait pas être : au studio d’enregistrement de la RTM. Comme à l’accoutumée, il se tenait prêt à diriger l’orchestre national pour un nouvel enregistrement, cette fois-ci dédié au roi, qui fêtait son anniversaire à quelques kilomètres de là, au palais de Skhirat. Amer était d’ailleurs accompagné de certains invités royaux, comme le tandem Baligh Hamdi – Abdelhalem Hafid, venus d’égypte à l’invitation de Hassan II. Et puis les mutins débarquèrent au studio, armés jusqu’aux dents. L’un d’eux s’approcha du "rossignol égyptien" (Abdelhalim Hafid) pour lui glisser un petit texte à lire. Le chanteur se débina et la mission échoua, en fin de compte, à Abdeslam Amer qui prêta sa voix à la lecture de ce communiqué qui a bouleversé l’histoire de ce pays…
Amer n’en était pourtant pas au premier drame de sa vie. Né à Ksar El Kébir en 1939, il perdit, très vite, son frère aîné et son père, ancien soldat de l’armée espagnole. Pris en charge par sa seule mère, réduite à faire le ménage chez les familles du patelin, le petit Abdeslam accumula les maladies et en vint à perdre, rapidement, la vue. Le voilà aveugle (et pauvre) à un âge où les enfants découvrent la vie. La suite n’en fut que plus dure. Amer partit à l’école des "garçons normaux" et poussa ses études jusqu’au secondaire où il dût arrêter…en attendant la construction d’un collège à Ksar El Kébir. Quand il reprit son cursus scolaire, tant bien que mal, il fut rattrapé par une maladie qui faisait des ravages à l’époque : la tuberculose. Nouveau coup de frein pour le petit Abdeslam, obligé de tout arrêter pour émigrer jusqu’à Tétouan où il séjourna, de longs mois durant, dans l’isolation complète, au seul sanatorium de la région. à la fin des années 50, Amer, rétabli, reprit ses études, obtint son brevet et arrêta, faute de moyens, une bonne fois pour toutes. Que faire : rejoindre immédiatement les rangs du ministère de l’éducation nationale pour devenir instituteur ou cultiver sa passion secrète pour la musique ? Amer opta pour la difficulté, en choisissant la voie de la musique. "Abdeslam Amer n’a jamais été musicien et il n’a jamais joué une seule note, se souvient un témoin de l’époque. Il était avant tout un passionné qui a tout appris en écoutant continuellement les ondes de la radio". Si la radio nationale a permis à Amer de découvrir la musique, la radio "Sawt Al-Arab", d’inspiration très nassérienne, lui donna goût à la politique. Le voilà, au début des années 60, compositeur "oral" : il chantonnait des airs que ses amis musiciens traduisaient en notes, ensuite en partition musicale. "Il écrivait aussi de la poésie mais son intelligence, explique ce musicien, lui a fait comprendre que s'il était réellement au dessus du lot, c’était au niveau de la sensibilité musicale". Les années 60 virent ainsi Amer, que ses premiers compagnons surnommaient déjà Taha Hussein par référence au grand auteur égyptien, s’installer successivement à Fès puis à Rabat, où il fit la connaissance d’un petit cercle d’artistes. Le poète Abderrafii Jawahiri écrit, dans ses souvenirs : "J’ai connu Amer au début des années 60. Il m’a dit : je viens de Ksar El Kébir, je compose des chansons et je veux t’aider. Je lui ai demandé ce qu’il voulait au juste. Il m’a répondu qu’il désirait pénétrer l’enceinte des studios de la RTM, dont les employés lui interdisaient l’accès…". La suite fut plus douce. Amer entra aux studios dont il devint rapidement familier. Il fit la connaissance de chanteurs et compositeurs en vogue cpomme Abdelwahab Doukkali ou Fathallah Lamghari. Il se lia, surtout, au poète Jawahiri et à un chanteur au timbre particulier, conducteur de véhicules pour le compte du ministère de la Jeunesse et des Sports dans le civil : Abdelhadi Belkhayat. Ensemble, le trio mit au point ce qui reste leur chef-d’œuvre, "Al Qamar Al-Ahmar". D’autres chansons virent le jour, dont la magnifique "Rahila" qui échoua, finalement, à Mohamed El Hyani après avoir failli atterrir chez un autre chanteur en vogue, Ismaïl Ahmed. Le procédé était toujours le même : Amer "chantonnait", le luthiste Omar Tantaoui traduisait en partition, Belkhayat, Hyani ou Abdelhaï Skalli interprétaient. L’ascension rapide de Amer fut interrompue, une première fois, en 1963. Comme l’écrit Lahcen Ouarigh dans l’excellente biographie qu’il lui a consacrée (éditions Al-Ahdath Al-Maghribiya, 2004), "Amer s’est impatienté, un jour, du retard de certains de ses musiciens dans une séance d’enregistrement. Quand il leur a demandé la raison de leur retard, les musiciens lui répondirent qu’ils s’étaient rendus auparavant chez un haut dignitaire du régime, à la demande de ce dernier. Amer leur dit ce qu’il en pensait, ses mots furent rapportés au digintaire en question…". Conséquence : les chansons de Amer, qui passe désormais pour un subversif, furent effacées des tablettes de la RTM ! Le voilà indésirable, obligé de retourner à son village natal pour survivre… Réduit à l’inactivité, Amer ne rêve plus que d’émigrer. Faute de moyens, il attendit que ses amis eurent rassemblé leurs économies avant d’entreprendre, en 1965, un voyage surréaliste : rallier Le Caire de Nasser après des escales en Algérie, en Tunisie et en Libye. Le tout à bord d’une vieille voiture ! Fin 1965 donc, et alors que le Maroc pataugeait en plein dans le scandale de l’affaire Ben Barka, Amer, accompagné de Belkhayat, Sqalli et le parolier Abderrahim Amine, entreprirent ce long voyage. Une sorte de "caravane" de la musique marocaine, libre et indépendante, qui posa ses valises dans chacun des pays du Maghreb et finit, comme prévu, au Caire de Nasser, mais aussi de Mohamed Abdelwahab, Baligh Hamdi, Mohamed El Mouji, Sayed Makkaoui, Oum Kaltoum et tant d’autres. Les quatre hommes firent leur entrée dans le microcosme éclectique de la chanson arabe et Amer, dans la foulée, prit femme en égypte. Il pensait y rester indéfiniment… En 1967, la guerre israélo-égyptienne chamboula toutes les données. Le Caire est désormais une ville forteresse où la paranoïa ambiante complique la situation administrative des étrangers. Amer et ses amis furent ainsi obligés de plier de nouveau bagages. Le compositeur abandonna sa femme et rentra au Maroc pour tenter de reconstruire sa vie…
Le "nouveau" Amer s’installe à Casablanca, et se marie une deuxième fois après avoir définitivement rompu avec sa vie égyptienne. Sans retrouver son inspiration du début des années 60, il vit modestement (au quartier populaire de Qariat Al-Jamaâ) et commence même, pour montrer patte blanche, à verser dans les "malhamates", ces chansons patriotiques à la gloire du régime. Le 10 juillet 1971, sa vie bascule encore une fois, cette fois dans les studios de la RTM… "Personne n’a jamais déterminé, dit aujourd’hui l’un de ses proches, si Amer a réellement été obligé de lire le fameux communiqué des putschistes, lui qui était aveugle. Qui sait, il se serait transformé en icône du nouveau régime si le putsch avait réussi…". Le putsch échoua et Amer, après avoir passé trois nuits au commissariat (certains de ses proches connurent, eux aussi, le froid des commissariats) il a passé, le restant de sa vie, à raser les murs. Abandonné par la plupart de ses amis, le compositeur tenta de survivre en livrant une flopée de chansons à la gloire de Hassan II, histoire sans doute de se rattraper. L’entreprise, pathétique, ne réussit qu’à moitié. Amer survécut, mais sans gloire. Ses meilleures chansons, longtemps interdites à la radio et à la télévision, ne revirent le jour que sur le tard. Le compositeur, à moins de 40 ans, faisait figure de triste has been. En 1979, il fut emporté par la maladie après avoir reçu en bout de course, ironie du sort, la prise en charge de Hassan II. Un grand artiste au destin tragique mais au talent exceptionnel s’était tu.

 
 
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