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N° 172
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Driss Ksikes

Ali Lmrabet excommunié

(AFP)
L’interview qu’il a accordée à Al Moustaqil sur les camps de Tindouf lui a valu une interdiction d’exercer son métier de journaliste. Derrière ce procès absurde, un ex-prisonnier sahraoui, et surtout une machine politico-judiciaire qui ne veut pas que Lmrabet relance son canard.


"Au Maroc, la censure du gouvernement est si féroce qu’aucun organe de presse ne veut ni ne peut envoyer ses reporters dans les camps de réfugiés". Ainsi s’enorgueillissait Ali Lmrabet en novembre 2004, sur les colonnes d’El Mundo, d’être le premier
reporter marocain à avoir franchi la ligne rouge de Tindouf (avec l’autorisation de Mohamed Abdelaziz). Le mardi 12 avril, il devient, malgré lui, le premier journaliste marocain condamné pour avoir affirmé que "les sahraouis ne sont pas séquestrés" de l’autre côté de la frontière. Nuance, Lmrabet n’a pas été poursuivi pour ce qu’il a écrit dans le journal espagnol mais pour une interview qu’il a accordée le 2 janvier 2005 au journal Al Moustaqil. "C’est le comble, commente Lmrabet. Je suis interdit d’exercer ma profession de journaliste pendant dix ans au Maroc pour une déclaration que j’ai faite en tant que simple citoyen". Acharnement judiciaire ? Machination politique ? Décortiquons l’affaire.
Dans cette fameuse interview qui vaut aujourd’hui à Lmrabet cette peine, lourde et inédite, il avait alterné le chaud et le froid. D’un côté, il estimait comme "mensonger" de considérer les sahraouis de Tindouf non libres de leur mouvement et préférait les qualifier de "réfugiés". D’un autre côté, il rapportait avoir dit à Abdelaziz "je vous considère marocain, tout comme le Sahara". Dans les jours qui suivent, ce passage, voulu gage de patriotisme par Lmrabet, sera passé sous silence. S’ensuit, fin janvier, dans la presse aux ordres, une salve d’attaques contre le reporter "traître". Monte au créneau, alors, l’Association des parents des sahraouis victimes de la répression dans les camps de Tindouf (PASVERTI), jusque là inconnue au bataillon (elle agissait depuis 2002 à l’étranger). "J’aurais bien aimé faire visiter à Lmrabet les geôles Arrachid, dans lesquels nous avons croulé pendant des années", déclare Lhoussine Baba, président de PASVERTI. Avec le relais du réseau Watanouna, appuyé par Fouad Ali el Himma, une série de manifestations pointent du doigt Lmrabet comme "un homme hors de la nation". Lorsque l’AMDH tente de défendre le droit de Lmrabet à la liberté d’expression, les manifestants zélés du Sahara font un sit-in devant ses locaux et la stigmatisent. Il n’y a alors qu’un Réda Taoujni, président de l’Association du Sahara marocain (pas vraiment en odeur de sainteté à Rabat) pour dire haut et fort que le Sahara est juste un prétexte. "Si on veut régler des comptes personnels avec Ali Lmrabet, qu’on épargne la question du Sahara occidental", écrit-il.
Lmrabet s’apprête, entre temps, à déposer une demande auprès du tribunal pour lancer son nouveau journal, "Demain libéré". En mars 2005, il monte au créneau et dénonce ce mystérieux policier qui lui aurait bloqué l’accès au tribunal sur ordre de ses supérieurs. S’ensuit une empoignade avec les autorités et ce démenti du procureur, Mohamed Aïmani : "nous ne lui avons jamais refusé le droit de déposer son dossier". Le SNPM soutenant encore Lmrabet, sans réserve, écrit une lettre au ministre de la Justice Mohamed Bouzoubaâ et entreprend des contacts informels avec le ministre de la Communication Nabil Benabdellah (peu enclin à faire une fleur au journaliste trublion), pour qu’on cesse de lui barrer la route. Le 22 mars, les autorités finissent par lui remettre un récépissé provisoire. La concession est surprenante. Mais la justice marocaine a ses antichambres et Lmrabet, qui en a déjà payé le prix avant d’être gracié par le roi le 8 janvier 2004, guette le coup fourré.
Pas besoin de chercher très loin. Le 17 mars, un certain Ahmed Kher, prisonnier pendant 13 ans à Tindouf, revenu au Maroc en 1995, et par ailleurs porte-parole de PASVERTI, sort de l’ombre et attaque Lmrabet en justice pour diffamation. Il sera soutenu dans sa démarche par le très officiel collectif des associations des droits de l'homme au Sahara qui parle au nom des victimes des camps de Lahmada. Ayant des liens étroits avec les autorités, Kher décide, face à Lmrabet, de "mener une action en justice plutôt que de s’en tenir aux chuchotements de salon". Dans les coulisses feutrées de la capitale, on admet que "cette soudaine agressivité des activistes sahraouis, version Watanouna, permet de contrecarrer le Polisario qui cherche à multiplier ses relais à l’intérieur du Maroc. Si, dans la foulée, elle permet de diaboliser Lmrabet, ce serait du pain bénit". Le Palais n’ayant plus, comme en 2003, à lui intenter un procès frontal pour "lèse-majesté", peut bénéficier d’un procès opportun qui lui couperait l’herbe sous les pieds. D’autant que, selon Lmrabet, "des émissaires officiels espagnols n’ont pas réussi à convaincre le directeur d’El Mundo de me licencier". Pourquoi cet acharnement ? Parce que la loi autorise le journaliste, sauf notification contraire avant le 22 avril, à sortir son nouveau journal.
Le 2 avril, se met donc en branle la machine judiciaire. Et tout se précipite. Son avocat Abderrahim Jamaï, prévenu 5 jours avant l’audience décisive du 12 avril, demande un report, mais ne réussit pas à l'obtenir. Au SNPM, on ne veut plus entendre parler de ce journaliste qui pratique "le terrorisme intellectuel". Engagé dans des négociations avec les responsables pour assainir le code de la presse, Younès Moujahid n’est plus prêt à le soutenir. "J’ai été tour à tour scandalisé par ses déclarations lorsqu’il s’est dit prêt à se faire financer par l’étranger et lorsqu’il a attaqué sans vergogne les agenciers de la MAP". Quand le procès arrive, la Cour refuse à l’avocat le droit de défendre un accusé absent. En parallèle, les sahraouis de Watanouna sont aux prises, le week- end dernier à Genève, avec les sahraouis du Polisario qui distribuent, sous forme de tracts, un communiqué de Lmrabet. Il est définitivement maudit. Jamaï s’emporte et dit clairement au juge : "Je sais que vous avez reçu des instructions". Celui-ci n’en a cure. Il débite son jugement de manière expéditive, donne raison au "sahraoui de souche" et radie Lmrabet de la profession avant qu’arrive la date butoir où pourrait renaître son canard. "La guerre sera longue", commente Lmrabet qui a interjeté appel, jeudi. Comme quoi, l’absurde ne le tue pas.


Technique. Le jugement

La condamnation d’Ali Lmrabet est faite en référence à l’article 87 du code pénal qui prévoit de "condamner quiconque commet un délit dans l’exercice de sa profession". Le fait que Lmrabet soit interdit de journalisme pour avoir renié aux sahraouis le statut de séquestrés dans une interview est aussi incongru que de radier un médecin de sa profession s’il juge dans un journal que "le roi Mohammed VI n’est pas un démocrate". Le juge a annoncé que l’inculpé bénéficie de circonstances atténuantes, mais le condamne quand même à la durée maximale (10 ans). Outre le dirham symbolique accordé au plaignant, la Cour condamne Lmrabet à une amende de 50.000 dh. Mais puisque l’objectif est de souiller son image définitivement, le tribunal de première instance de Rabat, en réponse à la demande du plaignant, condamne Lmrabet à payer la publication quotidienne du jugement sur les colonnes d’Al Ahdath al Maghribia pendant trois semaines. Si ce n’est pas de l’acharnement, allez savoir ce que c’est.

 
 
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