Le pouvoir de linitiative
(Hassan II se réservait laction, contraignant ses élites à la réaction.
Et si, sous Mohammed VI, on changeait déquation ?)
On ne lécrira jamais assez : Hassan II a marqué ce pays. Il la modelé, conditionné, subjugué. Pour le meilleur, parfois, pour le pire, beaucoup plus souvent. Comment a-t-il fait ? En enlevant, torturant, assassinant ses opposants ? En terrorisant les survivants, et en corrompant les autres ? Ce nest quune partie de la vérité. Le génie de Hassan II (et cette fois, ce nest pas un slogan idiot à la Basri) aura été, en matière politique, de constamment garder linitiative. Quitte à réprimer avec sauvagerie tous ceux qui prétendaient la lui ravir. Cétait à lui, et à nul autre, de proposer. Aux autres de réagir
mais une fois les termes du débat posés par le roi. Hassan II se réservait laction, contraignant ses élites à la réaction, les obligeant à se repositionner en fonction de ses idées à lui, plutôt que des leurs.
Linitiative est la clé du pouvoir. Notamment, voire principalement, en matière constitutionnelle. Là-dessus, Hassan II na jamais perdu la main, sachant pertinemment que cétait le seul moyen dorienter le changement (inévitable) dans un sens qui servait ses intérêts. Marchant dans les pas de son père, Mohammed VI cherche à garder linitiative, en faisant travailler ses propres équipes (dans le secret le plus absolu) sur un projet de Constitution réformée. Un jour, sans crier gare, ce projet sera rendu public. Alors, tous les acteurs politiques tomberont dans le piège classique : tenter de négocier, à partir de la mouture royale. Cest très exactement ce qui est en train de se passer pour la loi sur les partis.
Lobjectif de cette édition spéciale de TelQuel intitulée "Réécrivons la Constitution", est de contribuer à conjurer cette malédiction. Sur nos colonnes, des penseurs et acteurs politiques prennent linitiative de proposer de nouveaux articles constitutionnels, prenant de vitesse les conseillers royaux et leur travail secret. Quel que soit le résultat de ce dernier, il y aura eu un précédent. Bien sûr, nous ne nous faisons pas dillusions excessives. Au mieux, le Palais fera semblant de navoir rien lu, au pire, il traitera cette initiative par le mépris, mettant en avant le peu de représentativité électorale de nos "constituants". Nous aurions pu, effectivement, faire débattre la réforme constitutionnelle par les leaders de lUSFP, de lIstiqlal, du MP, etc. Parmi les grands partis, seul le PJD a joué le jeu. Quant aux autres, nous ne le leur avons même pas demandé. Ils nauraient probablement pas accepté, de peur de fâcher le Palais (après 38 ans de Hassan II, nous en sommes là, pauvres de nous
). Même en supposant quils aient accepté, ils nauraient rien proposé de sérieux, ayant trop peur pour leurs intérêts et leur rente de situation politique. Nous avons donc choisi de faire appel à des experts et hommes politiques à linfluence certes réduite, mais au talent et à la sincérité indéniables.
Linitiative, que chacun se rassure, est toujours entre les mains du Palais (lire la colonne "Plus loin", en page 31). Mais cet exercice a désormais valeur pédagogique. Les Marocains peuvent prendre leur sort en mains, sils le veulent. Reconnaissons à Mohammed VI une chose, quand même capitale : si ce genre dexercice est possible sous son règne, cest que les Marocains osent parler. À lui, maintenant, daccepter de les écouter. |