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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Karim Boukhari

Maroc. Qui a peur des altermondialistes ?

(AFP)
Ni l’état ni les organisateurs n’arrivent à se décider pour la tenue d’un Forum Social Mondial au Maroc en 2006. Les raisons d’une valse hésitation qui va du géostratégique au menu détail local…


Réaction anti-impérialiste, dernier rempart contre la mondialisation libérale, mouvement des mouvements, incubateur de résistances organisées au capitalisme sauvage, etc. Le Forum social mondial (FSM) est tout cela à la fois et, sans doute, un peu plus. Initiée en 2001, la grand-messe des alter-mondialistes est devenue un rendez-vous convoité par les pays du tiers-monde,
une sorte de récompense aux plus méritants. Le Maroc est sur la liste. "Organiser le FSM au Maroc serait un bon point de plus à mettre au crédit du royaume", nous lâche cette source officielle qui a requis l’anonymat. C’est en 2004 que l’idée a été lancée par l’un des promoteurs du mouvement au Maroc. "Le conseil international du FSM, nous explique le militant associatif Kamal Lahbib, nous a dit : "négociez le deal avec les autorités de votre pays et revenez nous voir". Pour notre part, on est prêt à déplacer le prochain sommet du FSM au Maroc". Beaucoup de choses se sont passées depuis. "Il fallait, poursuit Lahbib, convaincre et rassurer les autorités marocaines (dont l’appui logistique est indispensable à l’organisation d’un tel événement) de l’intérêt de l’opération, mais aussi fédérer les rangs internes". Ce qui n’est pas une mince affaire. La première crainte politique du Maroc officiel a été, comme on le murmure dans les salons de la diplomatie chérifienne, "le risque d’indisposer l’Amérique, principale cible du FSM". Ce risque paraît aujourd’hui mineur, tant l’Amérique est plurielle et sa politique étrangère complexe. Après tout, c’est l’Amérique, via la fondation Ford, qui reste le principal bailleur de fonds non gouvernemental du FSM. Et puis le FSM ne peut se tenir que dans les "jeunes démocraties en construction", ce qui cadre théoriquement avec les instructions distillées, à tous les pays du tiers-monde, par l’Amérique de Georges Bush, que le Maroc officiel ne voudrait surtout pas indisposer. Cet os – durement – avalé, les Marocains se sont inquiétés d’un deuxième risque, beaucoup plus immédiat : la présente d’activistes du Polisario. "Dans les faits, explique ce militant à Laâyoune, organiser le FSM au Maroc revient à inviter, dans la mêlée, des dizaines, voire des centaines de militants indépendantistes. Ce serait pour eux une tribune extraordinaire à la face du monde entier et, qui plus est, à partir du sol marocain !". Ce à quoi Lahbib et ses amis répliquent : "Même si ses supporters sont là, le Polisario ne peut être présent en tant que tel puisque le FSM est fermé aux partis politiques et aux groupes armés. Ils seront noyés au milieu de la masse. Et puis, ces gens manifestent désormais à Laâyoune, et même à Rabat, c’est une réalité qu’il ne sert plus à rien d’occulter". La question, on s’en doute, est celle qui a fait, le plus, valser les autorités marocaines. Faut-il allonger le pas devant la promesse de gagner du crédit international, ou se retenir de tout "geste" face à une faction pour le moins inamicale, mais bien implantée dans le territoire national ? La question n’a pas été tranchée et le deal n’est pas définitivement conclu, tant s’en faut, mais les Marocains, d’après certaines confidences, se seraient portés garants "de la sécurité personnelle des activistes du Sahara durant les 5 jours du FSM au Maroc, quoi qu’il arrive…". Une autre question taraude l’esprit des Marocains, quoique d’une manière plus nuancée : Israël. La présence de citoyens israéliens ne risque-t-elle pas, auprès d’une opinion publique très irritable sur le sujet, d’être assimilée à un pas de plus vers la normalisation entre le Maroc et Israël ? Là encore, les promoteurs du FSM opposent des arguments défendables : "Le mouvement alter-mondialiste israélien est l’un des plus actifs au monde. Sur la question de la Palestine, spécialement, il a des positions que même les pays arabes les plus radicaux n’osent pas afficher". Sur ce point, les autorités marocaines, déjà enclines à un rapprochement graduel avec l’état hébreu, ne devraient pas opposer une farouche résistance…
Mais toutes ces questions sont de la petite bière, en comparaison avec le cauchemar qui hante aussi bien les promoteurs du FSM au Maroc que les autorités du pays : les islamistes. Le risque n’est-il pas trop grand de les voir, comme le craignent des forces progressistes, "occuper le terrain pour incarner la seule résistance locale à l’impérialisme libéral comme à tout le reste ?". Les amis de Lahbib apportent une réponse toute en nuances: "Ce risque est sérieux, il n’y a pas de doute. Mais ce n’est pas avec un FSM au Maroc qu’il va apparaître. N’oubliez pas qu'en 2004 déjà, Nadia Yassine (Al Adl Wal Ihsane) avait représenté le Maroc au rassemblement du mouvement anti-guerre, dérivé du FSM, à Beyrouth".
D’autres problèmes dits collatéraux ont également vu le jour, au fil des négociations avec l’état marocain. Des questions qui ont trait, par exemple, au risque que le FSM se transforme "en tribune locale pour les homosexuels et tous les mouvements marginaux de la société marocaine". "Ces questions sont hypocrites, rétorquent les défenseurs du projet. Le Maroc a énormément à gagner en s’exposant en vitrine : ses manques seront visibles mais ses progrès aussi".
Voilà où on en est. Après avoir longtemps privilégié le "Non", les conseillers du roi, et certains membres influents du gouvernement, font montre, comme on nous l’explique, "de plus de souplesse, même sur les questions les plus brûlantes". Leur situation ressemble, finalement, à celle des dirigeants du FSM au niveau international. Kamal Lahbib, qui connaît mieux que personne les rouages du Forum, explique : "C’est un challenge aussi pour le FSM que d’organiser son sommet en terre d’islam. La décision n’a pas été facile à prendre, elle a ses adversaires. Et si le choix du Maroc a été validé, c’est qu’il est, sur le plan arabe, le moins en retard sur les questions les plus fondamentales de notre temps". Le raisonnement qui considère le FSM comme une espèce de plateforme diplomatique parallèle ou alternative, aussi déterminante que l’officielle, tient la route. à Alger, ou à Tindouf, voire dans certaines capitales européennes réputées peu favorables au royaume, le "déplacement" du FSM au Maroc est un projet à contrecarrer. L’Algérie, officieusement, aurait tenté d’abriter le FSM. Sans succès, les Algériens étant peu présents au niveau des instances internationales du FSM…
Même s’il reste d’abord un forum mondial de propositions, et non un centre de décisions, le FSM pèse de tout son poids sur le devenir des pays qu’il abrite. Le Brésil, qui a proposé la première édition en 2001, en sait quelque chose puisque le principal promoteur local de l’événement a été, depuis, porté au pouvoir dans son pays…


Quand. Juillet 2006 si tout va bien

Si tout va bien, le Maroc devrait abriter le FSM en juillet 2006. Marrakech est pressentie. Le rendez-vous, étalé sur cinq jours, concerne, d’après les prévisions, 30.000 personnes dont le tiers viendrait du monde entier. Par comparaison, les invités étaient 150.000 à Porto Alegre (Brésil, 2001), et 80.000 à Bombay (Inde, 2004). La disparité entre ces chiffres et les prévisions marocaines s’explique par le fait que le Maroc est un pays beaucoup moins peuplé que l’Inde ou le Brésil. Le financement devrait se monter en logistique pure à 6 millions de dollars, dont 60 % doivent être pris en charge par l’état. Au Maroc, le comité de pilotage s’articule autour d’une mosaïque faite d’une vingtaine de structures (Attac, AMDH, Diplômés chômeurs, etc), sans oublier les 70 ONG et les quatre principales centrales syndicales (UMT, CDT, FDT, UGTM) en soutien. Pour l’anecdote, le noyau alter-mondialiste au Maroc, qui se chiffre aujourd’hui à quelques milliers de personnes, dont plusieurs militants de l’extrême-gauche, était constitué d’un noyau dur de huit personnes qui s’étaient déplacées, en 2001, pour le 1er sommet du FSM.

 
 
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