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N° 174
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Khalid Tritki

Pêche. Encore un ministre en péril

En 2001, la pêche au poulpe
est limitée à 83.000 tonnes (DR)
Il est périlleux d’être ministre de la pêche. Quatre ministres, déjà, n'ont pas résisté aux tentacules du poulpe. Laenser sera-t-il le prochain ?


En juin prochain, une délégation de l’Union européenne se rendra dans les ports de pêche marocains. Objet de cette visite : prendre le pouls du secteur et constater de près l’état de sa mise à niveau. Selon des sources bien informées, il s’agit plutôt d’une mesure de pression que d’une inspection en bonne et due forme. Pour cause, l’Union Européenne veut pousser le
Maroc vers la négociation d’un nouvel accord de pêche. "Le Maroc le souhaite aussi car il n’a eu que des maux depuis l’extinction de l’accord en novembre 1999", nous confie la même source. Chose qui n’est pas tout à fait fausse. La position de l’Espagne sur des dossiers comme ceux du Sahara, de l’immigration, de la drogue ou encore de l'ilôt Tourah, n’est que la réplique à la position marocaine sur le dossier de la pêche. Le Maroc refuse l’accès à la flotte espagnole, l'Espagne sort les dossiers qui fâchent.
Sur le plan économique, les Espagnols ne sont pas totalement absents des eaux marocaines. "Ils sont sortis par la porte et reviennent par la fenêtre", reconnaît un officiel. Les sociétés mixtes ont pris le relais. Des Espagnols, affichant des Marocains comme prête-noms ou paravents, ont investi la pêche côtière, surtout le segment du palangrier (la sole, le merlu…). Et ils le font parfois sans payer le moindre sou à l’état, ou en usant de tous les artifices pour minimiser l’impôt. En face d’eux, des armateurs et politiques marocains regardent faire, paralysés par leur propre manque de vision et des tiraillements stériles. Les erreurs politiques s’accumulent dans un secteur sensible où la tension sociale est fortement ressentie. Nous sommes loin de la vision de Hassan II qui voulait, à tout prix, développer une activité économique sur des territoires nouvellement récupérés.

Du rêve à l’abîme
à la fin des années 80, Hassan II décide d’ouvrir les côtes du Sahara à l’exploitation économique. Un plan d’encouragement, utilisant l’appât de la prime d’investissement, a été mis en place . Les licences sont attribuées à tour de bras et les banques financent sans retenue. Le segment de la pêche hauturière est né. Mais le vent tourne et plusieurs armateurs se cassent les reins. L’état les a lâchés en oubliant la prime d’investissement promise au départ. Et certains trouvent la parade. Ils font appel à des dignitaires de l’état pour les protéger. "Ils dressaient un tableau alléchant sur le secteur pour attirer les généraux et les notables siégeant aux ministères de l’Intérieur, de la Justice et des Affaires étrangères. Ces dignitaires à leurs côtés, ils espéraient une protection pour sortir de l’impasse", renchérit cet ancien cadre du ministère de la Pêche. Entre temps, la gangrène gagne le secteur. Le Sahara pullule d’opportunistes qui politisent leur revendication pour obtenir des avantages en nature. L’état ma assuré dans ses positions, octroie des licences sans compter. à la fin des années 80, la pêche hauturière concerne plus de 350 licences de pêche, en plus de la flotte espagnole, fortement présente. En 1992, le gel des investissements est décrété. Cette mesure ne touche cependant que les grands chalutiers. à l'origine insigifiante, la flottille artisanale atteint plus de 6000 barques, à l’arrivée du gouvernement de l’alternance. Le drame du poulpe éclate au grand jour.

ministres et déboires
"Les barques pêchent en masse et le font souvent en détruisant les poulpes juvéniles empêchant ainsi la régénération de l’espèce", explique Rachid Benkiran, président de l’Apapham, l’association des patrons de la pêche hauturière. Encouragée par les unités de congélation de Dakhla, leur unique acheteur, les barques redoublent d'efforts jusqu’au point de non retour. Thami Khyari, premier ministre de la pêche du gouvernement Youssoufi, constate l’état des lieux et opte pour la régulation des barques. Plus de 5000 barques bénéficient de cette opération, au grand dam des patrons de pêche. La réaction ne se fait pas attendre. Khyari présente un projet de code de la pêche à tendance gauchiste, où le volet social se taille la part du lion. "Il fallait en finir avec lui", se répétaient les armateurs. Au remaniement gouvernemental de 2000, Saïd Chbaâtou entre en scène en tant que ministre de la Pêche. En 2001, il instaure le plan d’aménagement du poulpe. En gros il limite la pêche à 83 000 tonnes dont 45 000 reviennent à la pêche hauturière. Il accorde 33 000 tonnes à la filière artisanale et 10 000 tonnes à la côtière. Le rapport de l’Institut national de recherche halieutique indique que la ressource ne peut supporter plus de 55 000 tonnes d’exploitation. Le décalage entre le potentiel exploitable et la décision du ministre résulte également dans les considérations sociales et politiques. Les armateurs jurent sa perte. Et elle n’allait pas tarder. La limitation des prises est accompagnée par l’instauration d’une commission des prix. Le ministre voulait valoriser le prix de la ressource en imposant un prix élevé à l’export et prépare un arrêt de pêche de six mois. L’information filtre avant que la décision du ministre ne tombe. Des armateurs spéculateurs achètent massivement du poulpe pour profiter de la flambée des prix au moment de l’arrêt biologique. Ce mouvement ne passe pas inaperçu et le ministre traîne dès lors l’étiquette d’un magouilleur. "Avec le recul, nous savons que ce n’était pas lui qui a laissé filtrer l’information décisive, mais ce sont des gens de son entourage qui roulent pour des mafieux du secteur", reconnaît un armateur d’Agadir. Même innocent, Chbaâtou s’est mis toute la filière à dos. Surtout après l’éclatement d’une grève des marins qui réclamaient l’indemnisation durant les périodes de repos biologique. Une campagne de presse a été intelligemment orchestrée pour déstabiliser le ministre. Ce dernier, ne mesurant pas la force de ses détracteurs, a continué sur sa lancée. Il présente un projet de code de pêche et a cherché à obliger les armateurs à choisir entre des salaires fixes pour les marins ou une rémunération basée sur un pourcentage sur les prises. Le bras de fer a pris de l’ampleur et des négociations ont finalement abouti sur un accord. Mais, Chbaâtou est écarté au moment de la signature de l’accord entre les partenaires sociaux. C’est Driss Jettou, alors ministre de l’Intérieur qui se met en avant. Le destin de Chbaâtou était scellé. Les élections de 2002 propulsent un financier à la tête du secteur. Tayeb Rhafes commence par abolir la commission des prix. L’erreur est fatale. Le ministre ne prend pas encompte l’impact de sa décision sur les industriels de la congélation, qui ont acheté à des prix élevés. La crise des unités de congélation de Dakhla et de Laâyoun éclate. Le nouveau ministre se trouve pris entre des feux croisés. D’un côté, les armateurs font pression pour le changement des quotas instaurés par son prédécesseur, de l’autre, les industriels de la congélation de Dakhla réclament une indemnisation et enfin le syndicat des marins, qui ne rate aucune occasion pour le ridiculiser, en mettant en exergue l’incohérence de ses décisions. Rhafes sort de son mutisme en concédant des indemnisations aux unités de Dakhla. Des licences de pêche pélagique (pêche de la sardine, anchois, maquereaux…) sont attribuées sans cahier de charges. Sa décision pénalise ceux qui ont déjà obtenu des licences avec obligation d’acheter les navires et d’investir à terre. La tension monte et le Premier ministre intervient en confiant le suivi du dossier à Abderrezaq Mossadeq. Ce dernier active la sortie de la nouvelle matrice avec de nouveaux quotas, ce qui a pour effet de calmer les armateurs de la hauturière.

Le défi de la pélagique
Saïd Chbaâtou a eu le mérite de lancer des appels d’offres pour l’exploitation du petit pélagique. Il a distribué deux licences au profit de Rachid Benkirane, actuellement président de l’Apapham, l’association de professionnels de la pêche hauturière. Le deal s’est fait sur la base d’un cahier des charges. L’armateur a investi plus de 25 millions de dirhams pour l’achat des navires et la construction d’une unité de congélation à terre. Entre temps, le ministère prépare le plan d’aménagement des pêches pélagique et de la crevette. Aucun des deux plans ne sortira et le départ de Chbaâtou bloque et les plans et les projets de l’Office national des pêches. Rhafes aux commandes, l’octroi des licences de pêche pélagique se fait avec la seule condition de congeler 70% de la capture à bord du navire, donc de vendre directement à l’export, et de débarquer 30% à terre. En clair, c’est une activité de rente sans valeur ajoutée pour le pays. Il suffit de brandir son origine sahraouie ou son statut d’évadé de Tindouf pour faire partie du club fermé des chanceux de la rente. à titre d’anecdote, un évadé des camps de Tindouf martelait à qui voulait l’entendre que personne ne pouvait lui interdire l’exploitation des richesses de son territoire d’origine. Excédé par ces propos, un ex gouverneur de la zone sud le remet à sa place : "Si cela ne tenait qu’à moi, je t' aurait mis dans un car à destination de Tindouf où tu attendrais la libération du Sahara pour revenir exploiter ses richesses comme bon te semble".
Dans le secteur de la pêche, il y a deux logiques : soit la rentrée des devises, soit la transformation à terre et la création d’emplois. C’est cette dernière option qui a d’ailleurs été recommandée par le rapport Mckinsey sur les métiers mondiaux du Maroc, présenté au Premier ministre le mois dernier. L’Office national des pêches a un projet dans ce sens. Son plan d’action préconise la création d’une zone offshore à Dakhla. L’objectif est la création d’une bourse de la sardine (petit pélagique). Ce plan ambitieux, il faut le reconnaître, repose sur la mise en place d’un plan d’aménagement. Et c’est là où Mohand Laenser doit faire preuve d’intelligence. S’il rate son plan, il étouffera le projet de l’Office dans l’œuf. Pour l’heure, la partie n’est pas encore gagnée, ni perdue d’ailleurs. Le secteur dans son ensemble attend la décision du ministre. Une attente mal vécue par tous les acteurs de valorisation de la pêche à terre. Les fabricants de farine de poissons, les industries de conserve et de congélation protestent en brandissant un rapport de l’INRH qui recommande l’exploitation d’urgence d’un million de tonnes de sardines, en état de vieillissement. De quoi méditer sur les politiques d’un secteur en déconfiture.


Influence. Les généraux se désengagent

Selon plusieurs témoignages, seul le général Bennani est toujours présent dans le secteur. Les généraux Bensliname, Kadiri et autres se sont retirés. Bennani est associé à des Chinois qui exploitent une flotte en ruine (voir photo de navire). Les conditions de travail des marins sont dangereuses et ne correspondent à aucune norme humaine. La gestion de ses entreprises dans la pêche et la congélation sont gérées par un certain Zebdi, connu pour son alignement sur les positions de l’OMP, la société de Mohamed Iraqi, associé à Dallah Al Baraka. Ce dernier fait la loi à Tan Tan. Les deux partenaires ont quitté l’Apapham pour créer leur propre association et ne plus avoir à s’aligner sur les positions du reste de la profession. Toutes les personnes interrogées leur reconnaissent des relais au sein du ministère qui les informent sur les décisions du ministre avant même que ce dernier n’ait eu le temps de parapher ses circulaires.

 
 
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