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N° 174
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est
Par Ahmed R. Benchemsi

En attendant la compétence
(Le Palais refuse le débat sur la Constitution. Ne désespérons pas, et poursuivons le quand même)

À mon grand regret, mes prédictions éditoriales du dernier numéro de TelQuel intitulé "Réécrivons la Constitution" n’ont pas été démenties. Comme prévu, zéro réaction de l’entourage royal… pourtant concerné au premier chef, puisqu’il travaille, en ce moment même, sur un projet de Constitution réformée. Voilà donc un débat, lancé par une brochette de juristes et d’hommes politiques de haute volée embrassant toutes les tendances. Un débat qui concerne tous les Marocains, puisqu’il porte sur leur loi fondamentale. Mais un débat que le Palais royal refuse d’ouvrir.
Ne désespérons pas, et poursuivons le quand même. Parmi les commentaires que j’ai pu collecter sur l’opportunité de rééquilibrer les forces entre le Palais et les instances issues des urnes, celui-ci : avant de réclamer plus de pouvoir, la classe politique devrait faire bon usage de celui dont elle dispose déjà. Autrement dit, le principal défaut de notre "monarchie exécutive" (l’expression est de Mohammed VI lui-même) n’est pas sa nature même, mais la mauvaise gouvernance générale qui la caractérise. Et la Constitution n’aurait rien à voir là dedans.
Je soutiens quant à moi qu’elle est le cœur du problème. Si nos gouvernants nous gouvernent aussi mal, c’est notamment parce que la Constitution ne les met pas face à leurs responsabilités. Pire : elle les dévitalise complètement. Les ministres ? Aucune de leurs décisions ne peut passer sans que le roi ne l’avalise, et les conseils des ministres (présidés par le roi, comme le prévoit l’article 25 de la Constitution) se font parfois attendre des mois, paralysant d’autant la machine exécutive. Les députés ? Leur fonction première est de proposer des lois, mais l’article 56 de la Constitution ne leur en laisse presque pas le loisir. Comment s’attendre à ce que nos hommes (et nos femmes) politiques soient efficaces et responsables, quand la Constitution les infantilise à ce point ?
On peut aussi considérer que le Maroc n’a pas le temps d’attendre que sa classe politique devienne compétente et qu’il vaut mieux, histoire d’aller vite, que la "monarchie exécutive" la double. J’écrivais cela moi-même il y a quelques années, emporté, comme beaucoup, par l’enthousiasme suscité par "la nouvelle ère"… Mais les nouvelles ères ne peuvent pas rester nouvelles longtemps. Quant à la "gouvernance" de la monarchie, aucun moyen de dire si elle est bonne ou mauvaise, puisqu’on ne sait tout simplement pas ce qui se passe au cabinet royal. S’il en sortait quelque chose, d’ailleurs, cela se saurait. Pour le reste, les jeux de Cour sont opaques et souvent malsains, bref, encore moins sujets à la bonne gouvernance que les instances gouvernementales ou parlementaires. Mais les ministres et les députés, au moins, on peut les questionner, et le cas échéant, les pointer du doigt s'ils ne font rien d’utile. Qui accuser, au cabinet royal, et de quoi ? On ne sait pas qui fait quoi, et pour tout dire, on ne sait même pas si quelqu’un fait quelque chose !!
Alors ? Alors dans le doute, autant régler nos affaires nous-mêmes, c’est-à-dire par le truchement de nos élus – à qui une Constitution rénovée aura accordé plus de pouvoir. Cela prendra sans doute pas mal de temps, d’ici à ce qu’ils fassent bon usage de ce pouvoir. Mais au moins, un système d’essence réellement démocratique aura été mis sur les rails. En attendant la bonne gouvernance, ce serait déjà ça de gagné. Et ce serait beaucoup.

 
 
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