En attendant la compétence
(Le Palais refuse le débat sur la Constitution. Ne désespérons pas, et poursuivons le quand même)
À mon grand regret, mes prédictions éditoriales du dernier numéro de TelQuel intitulé "Réécrivons la Constitution" nont pas été démenties. Comme prévu, zéro réaction de lentourage royal
pourtant concerné au premier chef, puisquil travaille, en ce moment même, sur un projet de Constitution réformée. Voilà donc un débat, lancé par une brochette de juristes et dhommes politiques de haute volée embrassant toutes les tendances. Un débat qui concerne tous les Marocains, puisquil porte sur leur loi fondamentale. Mais un débat que le Palais royal refuse douvrir.
Ne désespérons pas, et poursuivons le quand même. Parmi les commentaires que jai pu collecter sur lopportunité de rééquilibrer les forces entre le Palais et les instances issues des urnes, celui-ci : avant de réclamer plus de pouvoir, la classe politique devrait faire bon usage de celui dont elle dispose déjà. Autrement dit, le principal défaut de notre "monarchie exécutive" (lexpression est de Mohammed VI lui-même) nest pas sa nature même, mais la mauvaise gouvernance générale qui la caractérise. Et la Constitution naurait rien à voir là dedans.
Je soutiens quant à moi quelle est le cur du problème. Si nos gouvernants nous gouvernent aussi mal, cest notamment parce que la Constitution ne les met pas face à leurs responsabilités. Pire : elle les dévitalise complètement. Les ministres ? Aucune de leurs décisions ne peut passer sans que le roi ne lavalise, et les conseils des ministres (présidés par le roi, comme le prévoit larticle 25 de la Constitution) se font parfois attendre des mois, paralysant dautant la machine exécutive. Les députés ? Leur fonction première est de proposer des lois, mais larticle 56 de la Constitution ne leur en laisse presque pas le loisir. Comment sattendre à ce que nos hommes (et nos femmes) politiques soient efficaces et responsables, quand la Constitution les infantilise à ce point ?
On peut aussi considérer que le Maroc na pas le temps dattendre que sa classe politique devienne compétente et quil vaut mieux, histoire daller vite, que la "monarchie exécutive" la double. Jécrivais cela moi-même il y a quelques années, emporté, comme beaucoup, par lenthousiasme suscité par "la nouvelle ère"
Mais les nouvelles ères ne peuvent pas rester nouvelles longtemps. Quant à la "gouvernance" de la monarchie, aucun moyen de dire si elle est bonne ou mauvaise, puisquon ne sait tout simplement pas ce qui se passe au cabinet royal. Sil en sortait quelque chose, dailleurs, cela se saurait. Pour le reste, les jeux de Cour sont opaques et souvent malsains, bref, encore moins sujets à la bonne gouvernance que les instances gouvernementales ou parlementaires. Mais les ministres et les députés, au moins, on peut les questionner, et le cas échéant, les pointer du doigt s'ils ne font rien dutile. Qui accuser, au cabinet royal, et de quoi ? On ne sait pas qui fait quoi, et pour tout dire, on ne sait même pas si quelquun fait quelque chose !!
Alors ? Alors dans le doute, autant régler nos affaires nous-mêmes, cest-à-dire par le truchement de nos élus à qui une Constitution rénovée aura accordé plus de pouvoir. Cela prendra sans doute pas mal de temps, dici à ce quils fassent bon usage de ce pouvoir. Mais au moins, un système dessence réellement démocratique aura été mis sur les rails. En attendant la bonne gouvernance, ce serait déjà ça de gagné. Et ce serait beaucoup. |