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N° 174
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Karim Boukhari

La Banque mondiale nous rassure

La délégation de la Banque Mondiale
au Maroc. Objectif : rassurer… (DR)
Une importante délégation de la Banque mondiale a rendu visite au Maroc pour préparer le prochain rapport dédié au royaume, et l’arrivée d’un président conservateur à sa tête.


"Faites-nous part de vos remarques et de vos doléances, on est là pour vous écouter". Tel a été le message transmis, en milieu de semaine, par la délégation de la Banque mondiale (BM) à un parterre de chercheurs et d’intellectuels triés sur le volet. La banque a délégué, pour ce rendez-vous nocturne à Rabat, pas moins de 8 représentants. Sur un "board" qui en compte 24, cela
fait beaucoup. "C’est pratiquement un tiers des décideurs centraux de la banque qui ont été dépêchés au Maroc, note ce chercheur qui s’est longtemps frotté aux réalités de la BM. C’est une grande première. Cette présence massive ressemble à une opération de séduction destinée à convaincre et à rassurer les forces critiques du royaume, les ong". Même le choix de tenir la rencontre au siège de la bibliothèque générale du royaume, habituellement réservée aux activités très "nationales", semble relever de la même démarche de séduction… Le pourquoi de tout cela s’explique aisément : la banque s’apprête à changer de président (Paul Wolfowitz remplace James Wolfensohn en juin prochain), et le nouvel arrivant inspire des motifs d’inquiétude au Maroc comme ailleurs. Wolfowitz est un conservateur que l’on dit proche, dans l’esprit au moins, de l’administration Bush. L’image qu’il risque de donner à la banque est à des années lumière de celle que pourrait laisser son prédécesseur, Wolfensohn, décrit plutôt comme un "banquier à visage humain, relativement à l’écoute des soucis des pays en voie de développement". Avec Wolfowitz, la Banque mondiale est déjà perçue comme le prolongement économique du département d’état américain. Rien de bien grave, peut-être, pour le gouvernement et les officiels marocains. Fathallah Oualalou et Abdellatif Jouahri, respectivement ministre des Finances et gouverneur de Bank Al Maghrib, ne diront pas le contraire. Il en va autrement pour le milieu associatif et les chercheurs marocains qui constituent, paradoxalement, les premiers pourvoyeurs d’informations et d’enquêtes de terrain, pour la banque de Washington. De Fouad Abdelmoumni à Azzedine Akesbi, en passant par Najat Mjid, Abdelali Benamour et bien d’autres, les représentants de la société civile (et partenaires de la BM, par leur travail de terrain), sont unanimes sur un premier point, déjà : le taux de croissance réalisé par le Maroc (3,5 %, le plus élevé de la région Maghreb), qui constitue le premier motif de fierté du gouvernement marocain, n’est peut-être pas si bas, mais il reste un mauvais indicateur de l’état de santé du royaume, tant que la redistribution des richesses n’est pas équitable. Réplique des délégués de la banque : "Nous sommes des partenaires de développement, pas des décideurs. Nous ne pouvons rien imposer". La réponse peut paraître courte dans la mesure où la BM, de l’avis des chercheurs marocains, a toujours privilégié, dans l’octroi de ses crédits, les infrastructures "hard" (travaux publics et industrie lourde principalement) aux dépens des "soft" (écoles, centres de santé…etc), maintenant ainsi dans des proportions dangereuses, pauvreté et disparités sociales. De plus, comme le rappelle Najat Mjid, les équilibres macro-économiques du royaume (balance des paiements, du trésor, etc.) même le taux de croissance pourraient, dans l’absolu, chuter à la faveur des baisses de recettes douanières et de l’accélération des importations qui se profilent à l’horizon…
D’autres griefs, tant économiques que politiques, voire sociaux, sont par ailleurs reprochés aux bailleurs de fonds de Washington : la lenteur des réformes administratives, qui n’affectent que le discours sans rien changer aux mauvais réflexes, la faillite du système éducatif, dont les réformettes restent sans suite puisque conduites par des conservateurs, le sous-développement de l’appareil judiciaire gangrené par la corruption et la soumission au pouvoir, l’absence d’un véritable leadership politique, etc... En somme, tous les maux du Maroc actuel. Abdelali Benamour, qui n’est pas le plus critique vis-à-vis de l’establishment marocain, résume la situation ainsi : "Notre mode de gouvernance politique reste passéiste, il doit se moderniser". Abdeslam Aboudrar pointe à son tour le régime marocain, en rappelant les délégués de la BM à leurs devoirs : "Ne prenez pas tout ce que vous dit le gouvernement pour argent comptant ou alors prenez-le au mot par rapport à ses discours d’intention". Les réponses des experts de Washington ont brillé par leur ambiguïté : "La Banque mondiale n’est pas une entité politique". Certes. En filigrane, c’est un autre discours que les messagers de la banque mondiale ont distillé, ce jour-là : "Le Maroc est plutôt un bon élève, nous sommes décidés à l’accompagner, ce n’est pas l’arrivée de Wolfowitz qui risque d’y changer quelque chose". De toute évidence, la banque n’a pas dépêché ses délégués pour discuter de la situation politique marocaine, mais pour écouter les doléances d’un panel d’acteurs de la société civile et politique du pays. La veille de l’entrevue avec la société civile, la délégation s’était entretenue avec un groupe de parlementaires, principalement des femmes. Là encore, et comme on nous l’a expliqué dans les coulisses du Parlement, "les débats se sont réduits à des doléances formulées par la partie marocaine, et à une écoute attentive des émissaires de la banque".
Beaucoup de bruit pour rien, alors ? Pas si sûr. La banque mondiale a mis au point un CAS (country assistance strategy), un volumineux document qui équivaut à un tableau de bord, où le royaume est décortiqué au détail près, y compris politiquement parlant. Le CAS sera discuté dans deux semaines par les décideurs de la banque à Washington, avant d’être officiellement soumis aux autorités marocaines. Son intérêt, dans tous les cas, reste majeur. "Le CAS, nous précise ce chercheur marocain qui a participé à son élaboration, est plus précis, plus crédible, plus exhaustif (et certainement plus critique) que toutes les encyclopédies consacrées au Maroc". Le gouvernement marocain y a participé en livrant toutes les données chiffrées dont il dispose, mais l’essentiel du travail a été réalisé à partir du background propre à la banque, mixé aux contributions des chercheurs, économistes, sociologues et intellectuels locaux qui y sont allés, chacun de son enquête, réflexion, étude, recoupement, etc. Le résultat final ressemblerait-il à celui qui, il y a près d’une décennie, avait déclenché la campagne d’assainissement ?


In extenso. Les experts de la BM ont dit

"Vous connaissez vos problèmes mieux que nous"
Par rapport aux griefs et aux doléances présentés tant par les parlementaires que par la société civile marocaine.

"Au Maroc, le taux de croissance est supérieur à celui des pays européens"
Par rapport aux inquiétudes sur l’évolution future du taux de croissance marocain.

"Le gouvernement marocain nous a convaincus par les explications sur les programmes économiques qu’il compte réaliser"
Par rapport au crédit nouveau dont semble jouir le gouvernement marocain auprès de ses bailleurs de fonds

"L’idée qui veut que la Banque mondiale soit une émanation de l’impérialisme yankee est bien dépassée"
Par rapport aux craintes et à l’appréhension que suscite l’arrivée au pouvoir de Wolfowitz, en juin 2005

"Les gouvernements sont en principe les fruits des élections, ce qui n’est pas le cas des ONG"
Pour équilibrer la vision, généralement critique, développée par les ONG vis-à-vis du pouvoir.

 
 
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