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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Khalid Tritki

1er mai. Les syndicats sur la défensive

Casablanca, 1er mai 2005
(AIC PRESS)
Les manifestations du 1er mai ont montré des syndicats sur le pied de guerre. L’esprit de dialogue n’est pas à l’honneur, alors même que les questions relatives à la sécurité, la dignité et la formation restent d’une actualité brûlante.


Ce dimanche 1er mai. les hauts-parleurs crachaient des hymnes syndicaux à faire fuir un régiment. "Troquons notre sang contre nos droits", "faisons face comme un seul homme aux attaques ennemies"… On aurait dit un pays sur le sentier de la guerre. Il n’en était rien. C’était Casablanca en plein délire syndical.
Comme chaque 1er mai, le boulevard des FAR est interdit à la circulation. à Derb Omar, les commerçants ont baissé leurs rideaux. à la Kissaria de Hay Al Mohammadi, point de ménagère pour chercher la bonne occasion. C’est plutôt un jour de fête, un jour consacré aux malheurs de la classe "laborieuse". Les centrales syndicales mobilisent leurs troupes pour faire bonne figure. Les manifestants sont gonflés à bloc. Leur message est tout en nuances : la représentativité des syndicats est un faux débat. à la Confédération démocratique du travail (CDT), tout comme à la Fédération démocratique du travail (FDT), ou encore à l’Union marocaine du Travail (UMT) et à l’Union générale des travailleurs marocains (UGTM), les discours sont des rhétoriques aussi vieillottes que les patrons syndicaux. Les militants, eux, font la fête en exhibant des bannières portant des emblèmes sectoriels. Certains dansent, chantent, crient, s’embrassent pour marquer les retrouvailles avec des ex compagnons de route. D’autres jouent aux cartes au café d’à côté en attendant le feu vert pour la marche de la fête du travail. Les moins chanceux (ou moins futés) se laissent rôtir sous un soleil de plomb les yeux rivés vers la tribune où siège un Mahjoub Benseddik, ou un Noubir Amaoui et d’ autres dinosaures de la confrérie. Puis vient le moment de la délivrance. Les filiales sectorielles reçoivent l’ordre de marcher. Elles sont passées en revue par le commandant suprême, avant d’entamer une marche d’à peu près un kilomètre. Les manifestants pressent le pas en semblant enfin respirer. Cela se comprend, après une matinée de discours plus assommants les uns que les autres. "Nous sommes des militants de longue date et notre engagement est fort, mais parfois on aimerait éviter d’être regroupés comme des moutons, pour une marche symbolique", se risque un vieil habitué des rouages syndicaux. Ces amis, tout droit sortis d’un remake des années 60 arborant des tenues élégantes et un français digne de la période coloniale, renchérissent : "le problème n’est pas dans le message, mais dans sa formulation".

La liberté syndicale mal lotie
Les discours syndicaux du premier mai ne sont pas vides de tout sens. En principe, ils véhiculent la préoccupation du moment. Ils sont la réplique à des situations vécues, à des évènements d’actualité. Tous, sans exception, se sont focalisés sur la liberté syndicale, le droit de grève et l’interprétation du nouveau code du travail. Malgré un habillage de mauvais goût qui ne sied pas à la circonstance, les patrons syndicaux pointent du doigt le comportement de certains patrons à l’égard des employés syndiqués. "L’employé syndiqué est une brebis galeuse dont personne ne veut" martèlent-ils en substance. La loi reconnaît pourtant le droit d’adhérer à un syndicat. La pratique, elle, renie ce droit. Dans certains cas, le personnel syndiqué est mis à la porte sans autre forme de procès. Des ténors de l’UMT citent, à titre d’exemple, le licenciement, en avril dernier, du secrétaire général de la cellule syndicale de Valeo, une société multinationale basée à Bouznika. "Quand les employés ont tenté de protester, le gouverneur de Benslimane est intervenu, en personne, pour mettre fin à leur mouvement", confient-ils. D’autres encore, citent le cas d’une société de production de fleurs à Casablanca, qui a licencié les syndiqués, juste pour leur étiquette de militant. Cette décision a provoqué un tollé et a poussé le reste du personnel à la grève. L’intervention des forces de l’ordre n’a pas arrangé les choses : des arrestations ont eu lieu et des jugements seront rendus en juin prochain. Taïeb Mounchid, secrétaire général de la FDT, estime qu’il est temps de développer des entreprises d’une nouvelle génération. "Le respect des droits syndicaux est une condition capitale pour la compétitivité. Les entreprises doivent le comprendre", affirme-t-il.
En revanche, l’interprétation faite du code du travail tend à pénaliser les entreprises. Les syndicats n’ont pas raté l’occasion du premier mai pour rappeler ce qu’ils appellent les "dérives du nouveau code". Surtout sur le chapitre de la rémunération selon les heures de travail. Il y a, en effet, une forte tension sur l’interprétation de la baisse des heures de travail. Le nouveau code impose la contraction de la semaine de travail de 48 heures à 44. La réduction ne touche pas le salaire. Ceux qui avaient un salaire fixe passent à 44 heures sans que cela ne réduise leurs revenus. Selon des sources syndicales, certains patrons ont pris la liberté de réduire le salaire en baissant les heures de travail, ou encore maintiennent 48 heures de travail par semaine sans payer les heures supplémentaires. "Lorsque nous tentons d’intervenir, ils nous répliquent que cette mesure a été dictée par le code dans un esprit de compensation, la baisse de la tranche horaire contre l’augmentation du smig de 10%", explique un responsable syndical de l’UMT. Ses pairs à la CDT pointent du doigt le manque de responsabilité du gouvernement. "Le code a été bâclé pour faire bonne figure. Il est normal que tout le monde découvre actuellement ses failles. Certains en profitent, d’autres paient les pots cassés", soulignent-ils. La parenthèse vise Driss Jettou directement. Sauf que ce dernier a déjà tranché sur ce dossier. Sous son impulsion, le ministre de l’Emploi a réuni ses inspecteurs du travail pour uniformiser l’interprétation du code. La baisse des heures ne touchera pas le SMIG, pour les salaires fixes. Le travail à l’heure a son SMIG (9,66 DH/heure), les revenus étant fonction des heures travaillées.
Plus difficile sera, en outre, le passage du projet de loi sur le droit de grève, actuellement en discussion dans les arcanes du gouvernement. Pour l’ensemble des syndicats, la bataille est imminente. Le projet ne fait pas l’unanimité et pêche par ses limites. Selon la lecture syndicale, il ne concerne que les employés régis par le code du travail, excluant donc les fonctionnaires du secteur public. De ce fait, les grèves de solidarité et autres grèves nationales seraient difficiles à organiser. Pour Mounchid, ce projet est la résultante d’une anarchie. "La grève est un instrument, un dernier recours pour défendre ses droits sous l’égide d’un syndicat qui assume ses responsabilités. Or, nous assistons à une multiplication de grèves menées par des associations ou groupements, sans légitimité. La grève est devenue synonyme de vacances, presque un jouet vide de tout sens", déplore t-il. Tout porte à croire que les discussions sur ce projet seront longues et risquent, faute de dialogue sérieux, de s’éterniser. Ils se fera, comme auparavant, au détriment d’autres violations que les syndicats et le patronat auront intérêt à éradiquer. La formation, la dignité et la sécurité du travailleur sont des champs où le débat est quasi absent. Aujourd’hui, rares sont les responsables qui y pensent. Demain, tout le monde paiera le prix de cet oubli.


Dialogue. Méfiance historique

Les relations entre patrons et syndicats sont depuis très longtemps, basées sur la méfiance. La construction politique du pays n’a pas épargné le milieu du travail. Les revendications étaient politisées à outrance et les patrons, forts de l’appui d’un Etat voyou, abusaient de la situation précaire des travailleurs. Pourtant, pendant des années, les deux parties rêvaient du modèle allemand, où syndicats et patrons seraient complices, même pendant les périodes de grands licenciements. Le facteur culturel, et surtout le manque de civisme, a toujours bloqué la mutation espérée. Les grands moments d’entente entre syndicats et patrons ont été souvent le fait du ministère de l’Intérieur. C’était, dans un passé encore proche, Driss Basri qui menait les négociations. Et c’était lui qui présidait aux signatures. Moralité : la volonté des syndicats et des patrons était toujours absente. Actuellement, la donne a changé. Il est temps, pour les deux partenaires, de sortir du statut des mineurs.

 
 
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