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Par Driss Bennani

Interview (enfin, presque). Archane craque

(AIC PRESS)
Mahmoud Archane a écrit un livre où il prétend "avoir tout dit après une longue réflexion". Nous avons fait le tour des personnes qui l’accusent nommément de torture et sommes allés lui rendre vite. Très vite, l’ancien commissaire a perdu son calme et… a confisqué la cassette.


Ce mercredi 4 mai, Mahmoud Archane me reçoit chez lui, pas très loin de la rue des princesses, sur la route des Zaers, à Rabat. La veille, lors de notre deuxième conversation téléphonique, M. Archane paraissait déjà plus réticent et m'a
répété, plus d'une fois, gentiment du reste : "si vous venez m’interroger sur mon passé, lisez mon livre". Dans la grande salle de séjour, la poignée de main est ferme, le regard perçant et le sourire protocolaire. Autour de la table du petit déjeuner, encore impeccablement dressée (rghaif, viennoiseries, beurre, miel et thé), deux hommes effacés que M. Archane me présente comme étant "ses élus" sont assis côté à côte. Il est 9h 30. Une discussion à bâtons rompus s’enclenche et très vite, on en arrive au rôle de la presse. "Votre problème dans la presse indépendante, c’est que vous êtes encore jeunes et que vous n’arrivez pas à mettre certains événements dans leur contexte historique". Entre deux bouchées, les deux élus de M. Archane acquiescent sans piper mot. Et quand ce dernier cite Corneille pour se rattraper "aux âmes bien nées, la valeur n’attend point le nombre des années", ses deux élus laissent échapper un "Kaaayna" bruyant et synchronisé.
Quelques minutes après, les trois hommes s’éclipsent pour "régler certaines affaires courantes", M. Archane les accompagne jusqu’à la porte. "Je suis à vous maintenant". Souriant, à l’aise dans sa Qechaba grise et ses babouches neuves, il se prête tranquillement aux premières questions de routine (son parcours, le pourquoi de son livre, etc.). Le premier mot qui le fait bondir hors de ses gonds est AMDH. "C’est une association extrémiste dirigée par des politiciens de l’extrême gauche. Comment peut-elle prétendre être indépendante et appartenir à la société civile ?". Bref, M. Archane crie à la persécution. Problème, l’AMDH n’est pas la seule. Il y a le Forum Vérité et Justice, d’éminents membres de l’IER, des hommes politiques, etc. "Ils monopolisent les médias, truquent l’histoire et instrumentalisent tout le monde". Et que fait-il des témoignages de victimes qui le citent nommément ? "Ce sont des personnes à la recherche d’indemnisations". Soit, allons-y au cas par cas. Dans une cassette vidéo (une copie est disponible), Mbarek Zouliti du groupe Sheikh el Arab, décrit en détail comment Archane lui a arraché les dents avec une tenaille et comment il lui a planté des clous dans les pieds. M. Archane a les yeux grands ouverts, il soutient mon regard et finit par répondre, difficilement : "je ne connais même pas cette personne, c’est qui ?". Tant pis. Il y a aussi Mohamed Hallaoui qui… Il ne me laisse même pas terminer ma question pour lancer nerveusement : "Hallaoui est venu chez moi à la maison me remercier de l’avoir aidé lors de sa détention et pour m’expliquer qu’il a été forcé de témoigner contre moi". Par qui ? L’homme cherche ses mots, puis balbutie "par toutes ces associations qui veulent me salir". Facile : les deux témoins (plus un troisième, Ahmed Jawhar) sont morts. M. Archane est soulagé, et tente une énième fuite en avant. "Pourquoi est-ce que parmi tous ces gens qui témoignent aujourd’hui, personne ne me cite plus ?". Faux. Un certain Mohamed Mahri, qui habite aujourd’hui à Agadir, a récemment livré son témoignage lors des auditions de Marrakech. Joint par téléphone, il raconte que M. Archane l'a personnellement arrêté à Casablanca, puis torturé, et qu’il l'a vu agir de même avec deux autres personnes, Hussein Hidoune et une vieille mendiante de R’hamna, arrêtée par erreur dans le cadre de l’affaire Sheikh El Arab. "Ce sont des racontars. Personne n’a été touché dans cette affaire. Et puis nous n’avions pas à le faire. Quand Hallaoui a appris la mort de Sheikh El Arab, il a tout livré : les noms, les adresses, etc. Quant aux femmes, une seule a été arrêtée, pour faire pression sur son mari". L’ancien commissaire reprend son souffle et poursuit, "l’affaire Sheikh El Arab est une affaire de droit commun, il y a eu mort d’homme. Pourquoi voulez-vous en faire une affaire d’opinion ? Que ceux qui ont des choses à me reprocher m’intentent donc un procès. Je n’ai peur de personne".
À bien des égards, Mahmoud Archane ressemble à son ancien collègue Driss Basri (les deux travaillaient dans le même service à leurs débuts). Il y a d’abord le caractère. De prime abord, on se croit devant de grands seigneurs, des loups rodés au petit jeu des médias. Aux premières questions insidieuses pourtant, ils cèdent, s’énervent et essayent d’user de leur autorité. La seule qui leur reste : celle de l’âge et de l’expérience, n’hésitant pas à attaquer personnellement leur interlocuteur. Puis quand cela ne marche pas, ils invoquent leur glorieux passé. "J’étais un chef, je n’exécutais pas", a répété à deux reprises, d’un ton autoritaire, Mahmoud Archane. Un chef n’est-il pas censé savoir ce qui se passe chez lui, donner des instructions à ses subordonnés ? Driss Basri lui-même, n’a-t-il pas déclaré que "dans les commissariats, nous ne donnions pas du chocolat aux subversifs" ? Archane s’énerve, répond furtivement à la question et met un terme à la conversation. Il se lève, fait nerveusement le tour de la salle de séjour, fouille énergiquement et sans but dans un tas de papiers puis reprenant ses esprits, revient à sa place et vérifie que l’enregistreur est éteint. "Comment marche ce truc, vous êtes en train de m’enregistrer, c’est ça ?". Le magnétophone est pourtant en mode arrêt. D’un geste brutal, il le jette quelques mètres plus loin sur le matelas et se retourne vers moi, les traits déformés par la rage : "vous êtes tous des magouilleurs, tous les journalistes sont des magouilleurs", il rumine quelques syllabes et laisse échapper un dernier "journalisme à la noix de coco". Je tente un "si vous souhaitez réellement arrêter l’interview, laissez moi récupérer mon enregistreur et qu’on en parle plus". "Jamais, il y a mes paroles sur cette cassette, il n’est pas question de vous laisser ça", me lance-t-il. Il met alors plus de cinq minutes à essayer d’ouvrir l’enregistreur. En vain, ce qui l’énerve davantage. Pendant un moment, j’ai devant les yeux l’image de ces deux gendarmes qui m’avaient arrêté à Tazmamart et qui étaient sûr que mon banal appareil photo "servait à envoyer partout dans le monde des photos du triste bagne". Archane était redevenu un flic. A-t-il jamais cessé de l’être d’ailleurs ? En tous cas, l’homme qui manie aussi nerveusement ce bête magnétophone n’a rien d’un homme politique. Ou alors dans sa version la plus caricaturale. à la longue, le spectacle est amusant. Voir ce chef de parti paniquer pour récupérer une misérable cassette a quelque chose de pathétique. D'autant qu'il y a encore quelques années, celui-ci revendiquait une majorité parlementaire. Ce monsieur ira dans quelques heures rencontrer le gouverneur de Khémisset. Plus tard, il ira voter des lois au Parlement, réaffirmer la marocanité du Sahara, protester contre un temps d’antenne trop court, prétendre représenter les Marocains… Nous devons être maudits.
Le magnétophone ne cède pas sous les mains pourtant rudes de l’ancien commissaire. Il ne livre pas sa cassette. M. Archane ne tient plus en place, il rumine quelque chose d’incompréhensible et d’un bond, s’en va en direction de ce qui doit être "la cuisine". Il récupère enfin la cassette, ne manquant pas de lancer un audible "Hmar" au passage. Il ne faut pas lui en vouloir. Il a fait sa vie parmi les brutes.

 
 
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