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N° 176
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Driss Bennani et Abdellatif El Azizi

16 mai. Le résultat de l'enquête

Confiance.

Délicat exercice que celui auquel s’est prêté TelQuel cette semaine… La règle de base du métier de journaliste stipule en effet que toute information, avant d’être publiée, doit être "recoupée", c’est-à-dire recueillie au moins deux fois auprès de deux sources différentes, ne se connaissant pas. Mais qui, à part les services de renseignement qui les pistent depuis des années, peut donner des informations précises et exhaustives sur les groupes terroristes opérant au Maroc ? Qui, à part les brigades spéciales qui ont mené l’enquête, peut retracer le film complet des évènements du 16 mai 2003 ? à ces deux questions, il y a une seule réponse : personne.
C’est forts de cette évidence que nous sommes allés recueillir les informations qui parsèment ce dossier spécial "à la source" : en compulsant des rapports d’enquête ainsi que les PV d’interrogatoire des kamikazes rescapés, et en interrogeant des enquêteurs et des agents des services de renseignement. Il ne s’agit pas, comme on l’a vu souvent depuis le 16 mai, d’une "fuite" plus ou moins orchestrée et relativement partiale, mais bel et bien d’un "briefing" complet, spécialement fait à l’intention de TelQuel par de hauts responsables sécuritaires qui ont accepté de jouer le jeu des questions/réponses, en accord avec leur hiérarchie. L’exercice était donc parfaitement transparent, et assumé des deux côtés.
Il y a évidemment un hic : puisqu’il est impossible de recouper quoi que ce soit, rien ne garantit que nous n’ayons pas été, tout au long de cet exercice, désinformés, voire manipulés. Partiellement, ou même totalement. Mais pour quelle raison l’aurions nous été ? Les attentats du 16 mai ont bien eu lieu, les kamikazes rescapés ont été pris en flagrant délit, sur les lieux du crime, bombe à la main. Pas besoin de "gonfler" un évènement pareil, il était suffisamment énorme en soi.
Où est le problème, alors ? Pourquoi ressentons-nous le besoin de nous justifier, penserez-vous ? Parce qu’au Maroc, et contrairement aux pays démocratiques, la presse et la police se méfient encore farouchement l’une de l’autre. Cela fait partie du legs hassanien, et cela fait partie des choses dont nous devrons bien nous débarrasser un jour. Puisse ce dossier, et la relation de confiance qui le sous-tend, être un premier pas dans cette voie.

A.R.B


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16 mai 2003 : Le bilan. 44 morts dont 11 kamikazes

Dans l'Alliance juive, tout a été
soufflé par l'explosion, sauf le
lustre… et le portrait du roi, qui est resté accroché au mur (AFP)
Vendredi 16 mai 2003, Casablanca. Il est 21h 45. Une légère brise balaie les drapeaux de l’hôtel Hyatt Regency. En face, assis à même le gazon sur la place Maréchal, trois jeunes hommes contemplent, le regard perdu, ce passage obligé de la jet set occidentale. Un coup de fil fait sursauter le groupe. Mohamed Mhanni, qui a intercepté la communication, regarde ses compagnons et leur lance : "allons-y !". Quelques minutes après, l’horreur commence. Le groupe de Mhanni avait été désigné pour se faire exploser devant l’alliance juive. Les 4 autres groupes s’étaient répartis entre le cercle de l’alliance juive, le cimetière juif de l’ancienne médina, le restaurant italien
Positano, l’hôtel Farah, et le club Casa España. Des cibles choisies en fonction d'une symbolique primaire : les trois premiers sont des "espaces sionistes" (le propriétaire du Positano est de confession juive) et les deux derniers, des "temples de l’interdit et du péché capital" – car les femmes y sont court vêtues et l’alcool y coule à flots. Le deuxième groupe de kamikazes s’engage dans les ruelles de l'ancienne médina, à la recherche du vieux cimetière juif Mehara, pratiquement à l’abandon. Désorientés par une fontaine identique à celle qu’ils avaient repérée la veille, Said Abid, Adil Tayee et Youssef Kaoutri actionneront quand même leurs bombes sur une petite place, entraînant avec eux dans la mort trois jeunes qui fumaient tranquillement leur petit joint dans la rue. Au même moment, Mohamed Laaroussi, Mohamed Arbaoui et Mohamed Hassouna arrivent à la Casa España, rue Faidi Khalifa. Ce club privé, repaire de cadres fêtards de la classe moyenne, organise chaque soir une partie de Bingo – encore un "péché capital" – sur sa terrasse intérieure. Pour pénétrer dans le club, les kamikazes égorgent froidement le gardien, puis traversent discrètement un vestibule. Ils aboutissent, par une petite porte, à l'intérieur de la terrasse et se font exploser au milieu des clients. Le quatrième groupe s’aventure maintenant dans une rue étroite, entre le consulat belge et le Positano, qui se font face. Ce restaurant est fréquenté lui aussi par de jeunes cadres bien sous tous rapports. Empêchés d’entrer par un vigile, ils se font exploser à la porte. C’est le cinquième groupe, conduit par Mohamed Omari, qui force en dernier la porte d’entrée de l’hôtel Farah, qui borde l’avenue des FAR. Repérés, ils se font refouler par un membre de la sécurité. Les deux autres kamikazes pénètrent en force sous le porche et actionnent leur bombe. Omari, qui les précédait, est assommé par le souffle de l’explosion. Il a de la peine à se relever. Blessé, il est vite rattrapé dans sa fuite par Mostafa Tahiri, un chauffeur de grand taxi.
Sur les lieux des attentats, 33 innocents sont tombés, plus 11 kamikazes, morts comme ils le voulaient. Omari, l’un des principaux organisateurs du quintuple attentat, a été simplement blessé dans le hall de l’hôtel Farah. Quant à Rachid Jalil qui devait accompagner ses compagnons au paradis devant l’alliance juive, il a craqué au dernier moment. Il a balancé son sac entre deux voitures rue Al Khawarizmi, avant de s’enfuir. Le lendemain, faute d’avoir actionné le détonateur et sous l’effet de la chaleur, le mélange explosif fait pschit. 3 jours plus tard, Jalil se fera arrêter à la base de repli de Oued Maleh, non loin de Mohammedia, superbe cadre naturel dont un idéologue salafiste avait coutume de dire qu’il "lui rappelait l’Afghanistan". Hassan Taousi, lui, avait carrément fait faux bond à ses camarades au départ de Sidi Moumen. Après s’être débarrassé de son bagage explosif (qui fera également pschit le lendemain) dans un terrain vague non loin de ce bidonville, il prend le car pour Oujda, tente de traverser la frontière maroco-algérienne, sans succès, et se réfugie finalement chez un membre de sa famille à Berrechid, où il sera cueilli quelques jours plus tard.
L’arrestation des trois rescapés sera déterminante pour la suite de l’enquête. Dans la foulée de leurs aveux, ils lâchent le nom de Abdelhaq Bentassir, surnommé Moul Sebbat, arrêté quant à lui le 26 mai à Fès et considéré aujourd’hui comme "le principal coordinateur" du 16 mai. "Souffrant d’un foie gros de quatre kilos", selon les dires du procureur Alaoui Belghiti, Moul Sebbat décédera mystérieusement durant son transfert à l'hôpital Avicenne le mercredi 28 mai 2003. Avec lui, la piste qui devait mener aux commanditaires est enterrée.
Du coup, c’est le témoignage de Omari, considéré comme le chef exécutif des attentats, qui sera crucial pour reconstituer la genèse des évènements. Personnage central du drame, il a accordé l’hospitalité aux kamikazes la veille de l’opération, et a secondé Abdelfattah Boulyakdane, unique et principale courroie de transmission entre Moul Sebbat et les kamikazes, tout au long de l’opération.
1996
L’histoire commence quand Mohamed Omari, le futur chef des kamikazes, quitte les islamistes pacifistes du Tabligh après sa rencontre avec Zakaria Miloudi, le gourou d’Assirat al Moustaqim. C’est à une véritable école du jihad qu’il est alors convié, Miloudi tirant sur tout ce qui bouge, des juifs aux "croisés" en passant par les "modernistes". Miloudi est prolifique, il rédige une série d’ouvrages dont le fameux "Addaâoua ila L’jihad" (l’appel au jihad), expliquant la nécessité pour tout jihadiste de combattre les "musulmans renégats". Omari et ses camarades assistent ainsi à des prêches où Miloudi déverse sa haine sur tous les Marocains, allant jusqu’à traiter d’athées tous ceux qui utilisent des papiers administratifs officiels, y compris l’acte de naissance et la carte d’identité nationale ! Le Parlement, bien entendu, est considéré comme un "rassemblement d’apostats et d’athées". Entre autres anathèmes… Impliqué dans une sale histoire de détournement de fonds collectés pour la construction d’une mosquée, Zakaria Miloudi perd de son attrait pour Omari, qui le quitte. à l’époque, le discours des idéologues salafistes commence à retentir dans les quartiers déshérités. Comme ses voisins du bidonville de Douar Skouila, Omari fréquente assidûment les mosquées de quartier où le label Ben Laden fait déjà fureur, et où les images des kamikazes palestiniens servies régulièrement par Al Jazeera séduisent les jeunes. Il n’aura aucune difficulté à se faire de nouveaux amis, tout aussi perdus que lui. C’est au cours d’une réunion dans une petite mosquée du quartier qu’il fait la connaissance d’autres futurs kamikazes, dont Yassine Lahnech. Ce dernier sera chargé de monter un réseau de plus de 90 kamikazes réservistes pour perpétrer des attentats à Tanger, Essaouira, Marrakech et Agadir, prévus dans la foulée du 16 mai.
Des réunions régulières sont alors organisées à douar Sékouila, aux domiciles de Mahjoub Aguermat et Abdelfatah Boulyakdane. Au menu : prières collectives, auditions de cassettes et visionnage de bandes vidéo appelant au jihad. Dont un grand classique intitulé "L’enfer des russes en Tchétchénie" et le fameux "Gloire aux Moujahidine".
Plus versé que les autres dans la littérature salafiste, Boulyakdane se proclame très vite chef spirituel du groupe. C’est lui qui dirige les prières collectives et fournit ses "frères" en "livres religieux".

Mars 2000
Le groupe fait une rencontre décisive : Abdelhak Bentassir dit Moul Sebbat, qui deviendra l’émir du commando terroriste. Quelques mois plus tôt, il avait été présenté à Boulyeqdane par un commerçant à la kissaria de Hay Mohammadi, à Casablanca. C’est encore Boulyakdane qui fait l’apologie de Moul Sebbat aux autres, présentant le nouveau venu comme un "véritable combattant de la foi", d’autant plus digne d’admiration que contrairement à eux, il gagne bien sa vie grâce à un juteux commerce de souliers (d’où son surnom) à Fès. Moul Sebat reste, selon des sources policières, "le seul relais entre les kamikazes et les cerveaux du 16 mai". Au fil des jours, les réunions se suivent et ne se ressemblent plus. Il faudra quelques mois à Moul Sebbat pour être définitivement sûr de ses recrues. Il se fait alors proclamer "émir national" et reçoit l’allégeance de tous les membres qui lui jurent fidélité "jusqu’à la mort". Au cours d’une séance, Tayee, Mhanni, Hassouna, Abid, Omari et Boulyakdane lui-même s’assoient en tailleur devant l’émir et prononcent à tour de rôle la fameuse formule : "nous te faisons allégeance pour la mort sur le chemin de Dieu". Pour l’instant, ils sont cinq. A l’issue de ce cérémonial, Moul Sebbat demande au groupe de dénicher d’autres volontaires et de les convaincre de lui faire allégeance. Ce que feront les futurs kamikazes en puisant dans l’armée de jeunes chômeurs qui hante les mosquées de Sidi Moumen.
Moul Sebbat rend régulièrement visite aux futurs kamikazes et leur donne des cours de jihad. Il les convainc définitivement de "sacrifier leur vie pour la victoire de l’islam sur les juifs, les croisés et les mécréants". De fil en aiguille, les discussions entre Boulyakdane et les autres bifurquent sur la fabrication d’explosifs. Tayee et Mhanni tentent de faire œuvre utile et téléchargent dans un cybercafé un mode d’emploi pour fabrication artisanale d’explosifs. Le texte, en anglais, ne sert pas à grand-chose au groupe, qui le remet à Moul Sebbat. Pas plus anglophone que ses adeptes, Moul Sebbat consulte alors plus gradé que lui dans la hiérarchie terroriste. C’est du moins la conclusion à laquelle sont arrivés les enquêteurs de la BNPJ (Brigade Nationale de la Police Judiciaire). Qui sont ces "gradés" ? Tout converge vers deux grosses pointures : les Marocains Saad Husseini – alias Mostafa Sebtaoui – et Karim Mejjatti (lire portrait en page 24), deux artificiers vétérans d’Afghanistan. Husseini et/ou Sebtaoui auraient alors donné un mode opératoire précis à Moul Sebbat, lequel l’a transmis à Boulyaqdane, chargé avec Omari de fabriquer les explosifs. Détail troublant, tout de même : dans le petit bréviaire du kamikaze fourni par les "gradés", il manque une information de taille : comment on fabrique des détonateurs à distance. Un des enquêteurs avance une hypothèse intéressante : "Husseini est un expert en explosifs, autant que Mejjati. Les commanditaires savaient très bien comment faire exploser une charge à distance. S’il ne l’ont pas appris à Moul Sebbat, c’est qu’ils voulaient une opération kamikaze, du spectaculaire et de l’horreur absolue, pour mieux marquer les esprits". Eté 2001, le groupe fait un premier test dans une décharge publique de Hay Attacharouk, à Casablanca. Echec : la bombinette, reliée à une longue mèche, n’explose pas.

Décembre 2002
Le second essai est le bon : une bombe explose au cimetière de Sidi Moumen. Omari et Boulyakdane, auteurs du test, sautent de joie ! C’est peu après que Rachid Jalil, le fameux kamikaze qui prendra peur au dernier moment, entre en scène. Il fait la connaissance du groupe alors que jusque là, il suivait l’endoctrinement de Abderrezak Rtioui, prédicateur à la mosquée Larbi au bidonville de Karian Toma ("Carrières Thomas", à l’origine). Chaque année en été, Jalil, spécialiste du Kung Fu, entraînait ses "frères" dans la forêt de Oued el Maleh. à son tour, Jalil fait allégeance à Moul Sebbat. Nous sommes en mars 2003. C’est à cette époque que Moul Sebbat donne de l’argent aux kamikazes. Lors de son interrogatoire, Omari affirmera : "Boulyakdane m’a confié que Moul Sebbat lui avait donné 18 000 DH en trois tranches, pour acheter les matières nécessaires à la fabrication des bombes, essentiellement de l’oxygène, de l’acétone et des clous". Les bombes sont prêtes. Moul Sebbat désigne les cibles et fixe l’opération au 9 mai à 22h.

9 mai 2003
Vers 19h, Said Abid fait un ultime repérage, pour vérifier qu’aucun accroc de dernière minute (présence policière, par exemple), n’entravera le déroulement de l’opération. Non seulement il n’y a aucun problème, mais, cerise sur le gâteau, Abid reconnait à la Casa de España un "salaud de soulard qui avait escroqué son grand frère". De retour à Sidi Moumen, Abid rend compte au groupe et n’oublie pas de signaler la présence de ce personnage dans l’enceinte du club. Boulyaqdane stoppe tout. Parce que, dit-il, "ce relent de vengeance vide l’opération de sa dimension jihadiste". Le ticket pour le paradis est compromis, tout est à refaire. Informé du contretemps, Moul Sebbat repousse l’opération d’une semaine. Ce sera donc le 16.

16 mai 2003, 4 heures du matin
Au domicile de Omari, Boulyakdane réveille les 7 kamikazes qui ont dormi là, pour la prière collective de l’aube. La marmite de Mhammsa (vermicelle au lait), préparée la veille au soir par Omari, est visiblement mal passée, Boulyaqdane a très mal au ventre. Cela ne l’empêche pas de conduire la prière. Dans la matinée, Omari se charge de ramener au "chef spirituel" des kamikazes quelques herbes médicinales pour calmer ses douleurs. Le groupe s’occupe jusqu’à la mi-journée en psalmodiant, chacun dans son coin, des versets coraniques. Avant la prière du Dohr, le reste du groupe (Abid, Larbaoui, Belcaïd, Benmoussa, Kaoutri, Mhanni et Ta’ib) rejoint la bande. Pour ne pas attirer l’attention des voisins, Omari sort comme à son habitude prier dans la mosquée du coin. Il en profite pour acheter des dattes, du lait et des sandwiches au groupe resté à la maison. L’après-midi, les 15 kamikazes se délectent, une dernière fois, des scènes sanglantes de leur film culte, "L’enfer des russes en Tchétchénie".

19h30
Le groupe fait simultanément les prières d’Al Maghrib et d’Al Ichaâ. Tous sont maintenant rasés de près et ont troqué le Qamis pour le jeans, selon les instructions de Moul Sebbat. Chacun met également une des 14 montres achetées la veille (à 21 DH pièce), pour synchroniser les opérations. Mhanni remet à chacun une musette contenant une bombe artisanale composée d'une bonbonne de gaz, prévue pour exploser cinq secondes après la mise à feu. Boulyakdane distribue les coutelas qui serviront, le cas échant, à tuer ceux qui se mettront sur le chemin des "moujahidines". Comme la semaine précédente Saïd Abid part pour un ultime repérage. A 20h, il est de retour : tout est OK.

21h30
Omari reçoit un coup de fil de Moul Sebbat, qui donne sa bénédiction. Ils se congratulent tous une dernière fois en se répétant "rendez-vous au paradis".

21h35
Les kamikazes sortent par petits groupes pour ne pas se faire remarquer. Dans une demi-heure, le Maroc basculera dans l’horreur.



Saâd Husseini
(Al Ahdath
Al Maghribia)
Cerveau. Le mystérieux Mostafa

Moul Sebbat, émir des 14 kamikazes et organisateur du quintuple attentat du 16 mai, est mort. 2 ans plus tard, on ne sait toujours pas qui étaient ses commanditaires. De fortes présomptions des enquêteurs planent néanmoins sur 2 hommes. Le premier est le fameux Karim Mejjati, mort le 11 mars dernier à Ryad à l’issue d’un raid des forces saoudiennes. Si Mejjati est soupçonné, c’est parce qu’il aurait été en contact avec la nébuleuse dans laquelle gravitait Moul Sebbat, à Fès et Casablanca. Ce n’est pas vraiment
probant, mais les services ont leurs raisons, qu’ils se refusent pour l’instant à communiquer, pour des considérations opérationnelles.
Mais les soupçons les plus forts pèsent sur Saâd Husseini, chef de la commission militaire du GICM (Groupe Islamique Marocain Combattant), dirigé depuis Londres par Mohamed Guerbouzi. C’est ce même Guerbouzi qui a déclaré dans une réunion à Istanbul, en présence d’un haut dignitaire d’Al Qaïda, deux mois avant le 16 mai, qu’une grosse opération allait bientôt avoir lieu au Maroc, à l’instigation de "Mostafa". Les services de renseignement marocains sont persuadés que ce mystérieux Mostafa n’est autre que Saâd Husseini, dont le nom de guerre est Mostafa Sebtaoui.
Né en 1963 de père commerçant, Saâd Husseini est issu de la petite bourgeoisie de Meknès. Après une licence en Physique-Chimie obtenue à l’université Moulay Ismaïl de Meknès, Husseini effectue un court séjour en Espagne, avant de rejoindre les Moujahidines d’Afghanistan. On sait qu’il a effectué un stage au célèbre camp Farouk, où Ben Laden lui-même venait souvent délivrer des prêches aux combattants. Il a aussi été, en 2001, responsable d’une madafa (maison d’hôtes) à Kaboul, réservée aux terroristes marocains.
Longtemps, les services marocains ont entretenu 2 fiches, l’une au nom de Saâd Husseini, l’autre au nom de Mostafa Sebtaoui, avant de se rendre compte qu’il s’agissait de la même personne. Depuis le 16 mai, il a certainement pris une nouvelle identité. L’habileté de Husseini/Sebtaoui est quasiment une légende, chez les services marocains. 3 fois (à Casablanca, El Jadida et Salé), ils ont été sur le point de le coincer et 3 fois, il s’est enfui in extremis, moins d’un quart d’heure avant leur arrivée. Objet d’un mandat d’arrêt international, on estime qu’il est aujourd’hui hors du Maroc.


Marrakech, Agadir…. Ce à quoi nous avons échappé

Selon les résultats de l’enquête, 96 kamikazes réservistes étaient prêts, dans la foulée du 16 mai 2003, à perpétrer des attentats terroristes à Tanger (" la Mecque des trafiquants "), Essaouira (" la capitale des juifs "), Marrakech (" la Sodome et Gomorrhe des temps modernes ") et Agadir (" le repaire des débauchés du Golfe "). Le procédé de recrutement est similaire à celui utilisé pour Casablanca. Abdelhaq Bentassir dit Moul Sebbat (encore lui) nomme Yassine Lahnech " émir pédagogique " (amir tarbaoui). Sa mission : recruter. Peu de temps après, Lahnech rassemble 29 candidats, à coups de cassettes et de littérature jihadiste. Des hommes âgés de 24 à 34 ans, que Lahnech a repérés dans les mosquées du bidonville de Douar Skouila, au quartier Sidi Moumen, à Casablanca.
Un mois et demi avant les attentats de Casablanca, Moul Sebbat contacte Yassine Lahnech et lui demande de dresser une liste définitive des kamikazes censés exploser à Agadir et Marrakech. Sur les 29 recrues, 19 sont retenues. Aucune arme ni substance explosive ne leur est cependant livrée. Deux autres personnes sont également désignées pour piloter les opérations de Tanger et d’Essaouira. Il s’agit respectivement de Khalid Mourassil et de Abdessamad el Ouallad. Rien de tout cela n’arrivera, puisque Moul Sebbat mourra et que tous les autres seront arrêtés peu après le 16 mai.


Cassettes, vidéos… L’embarras du choix

Pour se former aux principes jihadistes, les apprentis kamikazes n’avaient que l’embarras du choix. Il y avait d’abord les livres, pour les instruits parmi eux. "L’appel au Jihad" ou "Mizane Ahl Assounna Wal Jamaâ" de Zakaria Miloudi, par exemple. Mais il y avait surtout les enregistrements audio et vidéo, largement disponibles à Derb Ghallef et autres étalages informels de la capitale économique. Au Top Ten, on retrouve les enregistrements de Abdallah Azzam (initiateur, avant Oussama Ben Laden, de ce qui deviendra Al Qaïda) et de théoriciens takfiristes comme Salmane Ouda et Sheikh Tamim.
Mais le véritable coup de cœur de nos kamikazes a été un film vidéo en deux parties, qu’ils ont tous visionné quelques heures seulement avant de se faire exploser : "l’enfer des Russes en Tchéchénie". Le film montre des scènes de décapitation ainsi que diverses atrocités perpétrées contre des soldats russes par les moujahidines tchétchènes. Guère loin du Caucase, la Bosnie, où des films similaires ont été tournés, semble avoir également inspiré les bombes humaines du 16 mai.

Par Ahmed R. Benchemsi

Comment nous en sommes arrivés là

En 2001, le camp d'entraînement
de Bagram, en Afghanistan, a été
spécialement ouvert par Ben Laden
aux jihadistes marocains (AFP)
Le 16 mai a nécessité quelques mois de préparation… mais plus de 20 ans de maturation. Récit du long processus par lequel le terrorisme nous a rattrapés.


Le terrorisme islamiste, au Maroc, ne date pas d’hier. On oublie souvent que sa première manifestation a été l’assassinat du leader socialiste Omar Benjelloun, en 1975, par les sbires de Abdelkrim Motiî. Mais à l’époque, "nos" terroristes avaient affaire à forte partie : le régime hassanien ultra-policier. Et la société, encore largement sous influence marxiste, n’était pas
prête à ce genre de violence. Motiî a donc quitté le Maroc (il n’y est toujours pas revenu) et ses adeptes, se sont fondus dans la nature. Certains sont réapparus dans le MJIM (Mouvement des Jeunesses Islamiques Marocaines), et se sont, par la suite, "institutionnalisés" dans ce qui deviendra le PJD. On ne parlera plus, en tout cas, de terrorisme islamiste au Maroc pendant plus de 20 ans. Mais les jihadistes sont déjà là, piaffant d'impatience d’en découdre, pour la gloire de Dieu.
Le déclenchement de la guerre en Afghanistan contre l’ogre soviétique "athée", à la fin des années 70, leur offre un terrain d’action idéal. Des filières se mettent en place pour organiser leur départ. Abdelkrim Khatib, futur leader du PJD, jouera à cet égard un rôle important. Tout au long de la guerre, les départs se poursuivent à un rythme soutenu. On estime aujourd’hui à 70 le nombre de Marocains ayant fait leurs classes aux côtés des moujahidines afghans. Parmi ces pionniers, des noms qui reviendront avec force plus de 10 ans plus tard : Ahmed Rafiqi dit Abou Houdeifa, parti en tant qu’infirmier, son fils Abdelouhab dit Abou Hafs, parti à l’âge de 16 ans, Abdellah Tabarak… Tous graviteront dans l’entourage immédiat d’Oussama Ben Laden, bien avant que sa notoriété ne devienne planétaire. Tabarak sera même son chauffeur personnel. La guerre finie (et gagnée par les moujahidines), Ben Laden partira en Arabie Saoudite, puis au Soudan. Dans son sillage, Rafiki père et fils, Tabarak, mais aussi Younes Chekkouri, qui deviendra chef de la commission militaire du Groupe Islamique Combattant Marocain (GICM). Pour l’instant (nous sommes au début des années 90), ils ne menacent pas le royaume. La DST marocaine, pourtant, "entre dans le circuit", selon l’expression de l’un de ses hauts responsables. Elle commence à établir une base de données des Marocains "afghans"… très parcellaire, avoue ce même responsable : certains sont connus uniquement par leur sobriquet, d’autres par leur signalement…

Les Libyens sous-traitent aux Marocains
En 96, grâce à l’arrivée au pouvoir en Afghanistan de Gulbuddin Hekmatyar, puis des Talibans, Ben Laden retrouve sa terre de jihad de prédilection. Cette année-là, le grand prêtre du terrorisme commence à internationaliser son action. Il charge un de ses proches, le Lybien Ibn Cheik el Libi, de créer une sorte de fédération des mouvements du jihad en Afrique du Nord. L’Algérie est déjà un eldorado des terroristes islamistes, il s’agit alors de contaminer le Maroc et la Tunisie, mais surtout, vu la nationalité du chef de la toute nouvelle "fédération", la Libye. Un an plus tard, un attentat contre Kadhafi est déjoué de justesse. El Libi s’attache alors à créer le Groupe Islamique Combattant Libyen (GICL). Les cadres du GICL, lieutenants d’El Libi, sont principalement des Marocains installés en Europe. On retrouve à Londres Mohammed Guerbouzi, dit Abou Issa, à Crémone (Italie), Ahmed Bouhali dit Abou Qatada al Maghribi, à Bruxelles, Mostafa Boucif, à Copenhague, Saïd Mansour dit Saïd al Maghribi et à Stockholm, Mohamed Moumou alias Abou Abderrahman. Abou Houdeifa (Rafiki père), un des premiers Marocains proches de Ben Laden, s’installe, lui, à Casablanca. Tous recrutent exclusivement pour le GICL. Mais ils pensent très fort à étendre leur action au Maroc, leur pays d’origine. Ils créent à cet effet le HASM (al Haraka al Maghribiya al Islamiya) qui va jusqu’à publier deux numéros d’un fanzine au tirage confidentiel, Sada al Maghrib (Echos du Maroc), qui circulent entre le Danemark, l’Italie et la Belgique. Entre 1997 et 1998, le HASM devient GICM et publie 9 communiqués dans Al Ansar, l’organe du GIA algérien. Mais Ben Laden estime que ce n’est pas encore le moment d’attaquer le Maroc. Les cadres du GICM, même virtuel, ne baissent pas les bras pour autant. Ils commencent à recruter en Europe, histoire d’être prêts quand le feu vert tombera. Mis sous pression, Ben Laden consent à envoyer un "éclaireur" au Maroc. En 1998, le Libyen Khalifa Brahim Sola, dit L’Haj Brahim, représentant "officiel" de Ibn Cheikh el Libi, s’installe à Casablanca. Il y crée une structure chargée de recruter pour le GICL, tout en observant attentivement la société marocaine, "pour estimer si elle est prête". Elle finira par l’être, et Ben Laden finira par donner son aval, début 2001, quelques mois après le départ du royaume de L’Haj Brahim. Toujours pas d’action prévue au royaume (le 11 septembre est en pleine préparation) mais la bénédiction de Ben Laden fait tout de même accéder le GICM à une nouvelle dimension, celle de relais officiel d’Al Qaïda pour le Maroc. Des mesures sont prises pour accompagner ce changement de statut. D’abord, el Libi reçoit l’ordre de transférer au GICM, désormais dirigé par Ahmed Bouhali, revenu en Afghanistan, tous les cadres marocains de haut niveau du GICL. Ensuite, et surtout, un camp d’entraînement à Bagram, en Afghanistan, est ouvert pour le GICM, ainsi qu’une "madafa" à Kaboul spécialement réservée aux Marocains, dans le quartier Wazir Akbar Khan. Le responsable de cette "maison d’hôtes pour terroristes" est le Meknassi Saâd Husseini, alias Mostafa Sebtaoui, aujourd’hui fortement soupçonné par les services d’être le "cerveau" du 16 mai, probablement en collaboration avec un autre "grand nom" du terrorisme marocain, Karim Mejjati, lui aussi pensionnaire de la madafa.

"Que chacun réintègre son pays"
Les Marocains sont en train de s’entraîner à Bagram quand survient le "méga-attentat" du 11 septembre 2001. C’est l’acte majeur d’Al Qaïda, et la guerre punitive qui s’annonce en Afghanistan impose une réorientation stratégique complète de la nébuleuse terroriste internationale. Tout en faisant face au déluge de fer et de feu des Américains, Ben Laden donne un ordre général à ses disciples : que chacun réintègre son pays et s’y tienne en réserve, en attente d’instructions. L’ère des "cellules dormantes" commence…
Bouhali mort à Tora Bora sous un bombardement américain, c’est Guerbouzi qui reprend, depuis Londres, la direction du GICM. Quant aux pensionnaires de la madafa de Kaboul, ils réintègrent tous le Maroc, et s’éparpillent sur le territoire. Certains se transforment en idéologues (cas d’Abou Hafs à Fès), d’autres rejoignent des cellules déjà existantes (cas de Rabiî Aït Ouzzou, qui intègre le groupe de Mohamed Damir à Casablanca), d’autres encore créent leurs propres cellules (cas de Salaheddine Benyaïch à Tanger). Tous s’installent dans les périphéries des grandes villes, des ghettos urbains connus pour être des zones de non droit peu fréquentées par la police (Sidi Moumen à Casablanca, Bourkayez à Fès, Beni Makada à Tanger…). La DST marocaine, informée de tous ces retours, marque alors un temps de réflexion. "On s’est dit qu’il fallait faire le point sérieusement", nous déclare ce haut responsable sécuritaire. Les "fiches" établies depuis 10 ans doivent être sérieusement réactualisées, et les lacunes en information comblées. Pour l’instant, les "services" n’ont rien à reprocher aux "Afghans". Mais ils savent, instruits par l’expérience d’autres pays, que le retour de ces gens-là n’augure jamais rien de bon… "Ils préparent un coup, organisent une base de repli pour Al Qaïda, ou les deux. Voilà ce qu’on s’est dit à l’époque", nous dit notre source. La "machine à renseigner" se met alors en branle : recensements, mise sous surveillance, filatures…
Mais dans la logique jihadiste, les attentats sont un aboutissement, pas un début. Tout commence, toujours, par l’idéologie. Nous sommes début 2002, c’est l’ère des grands prédicateurs. Hassan Kettani à Salé, Mohamed Fizazi à Tanger, Omar Haddouchi à Tétouan, Abou Hafs à Fès, Mohamed Bounnit à Marrakech, Bendaoud el Khamli à Nador… Souvent, ils ne se cantonnent pas à leur fief, mais, la renommée aidant, se font inviter dans d’autres villes pour délivrer des "cours de jihad". Beaucoup iront prêcher, par exemple, à Douar Skouila à Casablanca où, parmi les "élèves", on rencontre les futurs kamikazes du 16 mai… Certains prédicateurs, comme Kettani, Fizazi et Bounnit, sont de grands lettrés, docteurs en droit islamique. D’autres, comme Zakaria Miloudi, ont à peine le niveau du collège. Tous, néanmoins, écrivent des livres (idée générale : "l’état est impie, et il est licite de le combattre par la force"), petits fascicules faciles à lire pour des adeptes au niveau d’éducation le plus souvent primaire. Parmi ces adeptes, ceux dotés d’une forte personnalité cessent de fréquenter les cours dès qu’ils estiment en savoir assez, se proclament "émirs", se font embrasser la main par une poignée de suiveurs en signe d’allégeance et deviennent du coup chefs de cellule. Après cela, il n’ont besoin de l’aval de personne – et notamment pas des prédicateurs – pour planifier, voire exécuter des opérations. Pour cela, il faut surtout recruter, encore et encore, parmi les plus motivés. Ce genre de choses ne se fait évidemment pas par téléphone. Les terroristes s’appuient plutôt sur les "âchaba". Tous les enquêteurs sont unanimes : parce qu’ils sont amenés à se déplacer continuellement, les herboristes officiant aux portes des mosquées sont les "pigeons voyageurs" du mouvement. Un système de communication idéal : pas d’écrits, pas de traces. C’est principalement par leur biais que Yassine Lahnech recrutera 96 kamikazes réservistes (!), prévus pour la "suite" du 16 mai (lire en page 27).

La guérilla urbaine, comme Che Guevara !
Alors que les prédicateurs professent, que les émirs s’organisent et que les âchaba papillonnent, des actes criminels isolés commencent à se produire. Le 23 mars 2002 à Sidi Moumen, Fouad Kerdoudi est mis à mort par le groupe Zakaria Miloudi (le seul prédicateur qui était aussi un émir). L’affaire ressemble à un meurtre crapuleux, mais ce n’en est pas un. Kerdoudi, ivrogne notoire, avait été prévenu par Miloudi et ses sbires, mais il les avait envoyés balader. à l’issue d’un "procès" tenu dans les formes jihadistes, Brahim Firdaous, lieutenant de Miloudi, émet alors une fatwa de mort contre Kerdoudi. Tout le groupe part à sa rencontre et l’exécute par lapidation, en pleine rue. à l’arrestation de Miloudi, un mois plus tard, la police trouve des documents indiquant qu’il projetait d’instituer des foyers de guérilla urbaine à Casablanca, sur le modèle des "focos" de Che Guevara !
Seconde alerte, le démantèlement de la fameuse "cellule dormante d’Al Qaïda", le 12 mai de la même année. Après un "débriefing" musclé des 3 Saoudiens qui la composent (Zouhair Hilal el Tabiti, un de ses membres, dira plus tard au tribunal qu’il a été violé), on découvre que cette cellule projetait non seulement de faire exploser un navire américain croisant dans le détroit de Gibraltar, mais aussi d’organiser des attentats à Marrakech, place Jemaâ el Fna et contre des cars de la CTM. C’est établi, le Maroc est désormais ciblé dans des opérations de grande envergure. Un maximum de publicité est fait sur les projets de la cellule dormante, par le procureur Alaoui Belghiti. L’objectif de Hamidou Laânigri, à l’époque patron de la DST, est clair : accélérer l’adoption de la loi anti-terroriste, qui donnerait plus de marge de manœuvre à ses services pour interpeller et interroger les éléments suspects qui commencent à grenouiller un peu partout dans le royaume. Mais la loi suscite une méfiance générale parmi les journalistes et les défenseurs des droits de l’homme. Son adoption est repoussée.
Un troisième évènement intervient en juin 2002 : l’arrestation de Youssef Fikri, surnommé "l’émir du sang" par la presse. à son actif, 4 meurtres (dont son propre oncle, un notaire, symbole de "l’état impie", et un homosexuel), des essais d’explosifs avec Karim Mejjati (ancien Afghan) à la forêt de Sidi Taïbi, près de Kénitra, l’attaque d’un fourgon de la REDAL (compagnie d’électricité de Rabat) ainsi, indique un responsable des services, que le vol de 160 voitures (!!) à Youssoufia, Agadir, Nador, Casablanca et Salé. Fikri était un "gros poisson", et ses aveux conduisent au lancement de mandats d’arrêt contre plusieurs dangereux éléments : Mejjati, mais aussi Mohamed Damir, Bouchaïb Guermaj, Youssef Addad et Abdelmalek Bouzgaren (tous d’anciens Afghans). 4 mois plus tard, en octobre 2002, Damir est localisé dans une planque à Hay Mohammadi. L’arrestation de son groupe tourne à la fusillade, puis au bain de sang. Rabiî Aït Ouzzou, beau-frère de Mejjati et ancien Afghan lui aussi, plante un sabre dans le torse d’un policier qui meurt sur le champ, avant de tomber lui-même, criblé de balles (on en comptera 9 !).
Début 2003, de nouveaux évènements se produisent, accroissant l’inquiétude des services. Le 11 janvier, d’abord, Abdelouhab Rebbaâ, un inconnu jusque là, recrute deux soldats et réussit à voler 7 kalachnikovs dans une garnison militaire de Taza. Il y a surtout cette info venue de Turquie : fin janvier 2003, Guerbouzi, chef du GICM, se réunit à Istambul avec plusieurs terroristes marocains, et un haut cadre non identifié d’Al Qaïda. Il est question, dans cette réunion, d’une "grosse opération" qui doit avoir lieu incessamment au Maroc, sous la conduite d’un certain "Mostafa". Pour l’instant, personne ne sait de qui il s’agit. Ce n’est qu’après le 16 mai qu’il sera identifié comme étant Saâd Husseini, dit Mostafa Sebtaoui, l’ancien responsable de la madafa de Kaboul. Pour l’heure, le tuyau d’Istambul est sûr, mais les services marocains ne savent rien d’autre. Leur nervosité est d’autant plus grande que quelques semaines plus tard, le 13 février exactement, Oussama Ben Laden, dans une de ses fameuses cassettes vidéo diffusées par Al Jazeera, désigne officiellement le Maroc comme une cible du jihad. Un temps, les services croient tenir la bonne piste : des informations font état d’un attentat en préparation au Mégarama, à Casablanca. Après enquête et recoupements de la police, le projet est confirmé, mais en est encore au stade embryonnaire. Il est définitivement abandonné par ses commanditaires quand des fourgonnettes de police s’installent ostensiblement à la porte du complexe cinématographique. Nous sommes début mars 2003. Le Mégarama était-il la cible de "Mostafa" ? Si c’était le cas, le projet aurait dû être plus avancé. Pendant près de deux mois, il ne se passe plus rien… "Nous étions très anxieux, raconte notre source. Nous étions tous convaincus qu’un attentat était en préparation, mais nous n’en savions rien. Et nous connaissions la règle de base d’Al Qaïda : aucun participant à un gros coup ne doit avoir d’antécédents, donc être connu par les services". C’était le cas de Abdelhak Bentassir, alias Moul Sebbat, ainsi que tous les membres du commando qui plongera Casablanca dans l’horreur, le 16 mai.


1980 à 1990. 70 Marocains rejoignent les Moujahidines afghans pour lutter contre "les Russes impies".
1996. Création du Groupe Islamique Combattant Libyen (GICL), principalement formé de Marocains
1998. Arrivée à Casablanca de Khalifa Brahim Sola, émissaire d’Al Qaïda chargé de recruter pour le GICL et d’estimer "si le Maroc est prêt". Il y restera 2 ans.
2001. Création officielle du Groupe Islamique Combattant Marocain (GICM), dirigé par Ahmed Bouhali, puis par Mohamed Guerbouzi. Ouverture d’une maison d’hôtes à Kaboul et d’un camp d’entraînement à Bagram (Afghanistan), réservés aux Marocains.
11 Septembre 2001. Attentats de New York et de Washington et changement de stratégie d’Al Qaïda. Sur ordre de Ben Laden, tous les Marocains d’Afghanistan rentrent au Maroc.
Début 2002. La DST fait le point. Tous les "Afghans" rentrés au Maroc sont placés sous surveillance.
23 Mars 2002. Premier crime de sang imputé à l’islamisme radical au Maroc : après une fatwa qui le condamne à mort, Fouad Kerdoudi est exécuté par le groupe de Zakaria Miloudi, à Sidi Moumen.
Avril 2002. Arrestation de Zakaria Miloudi
12 Mai 2002. Démantèlement d’une cellule dormante d’Al Qaïda, formée de 3 Saoudiens. Ils s’apprêtaient à commettre des attentats contre un navire américain croisant dans le détroit de Gibraltar, des cars de la CTM et à la place Jemaâ el Fna, à Marrakech.
Juin 2002. Arrestation de Youssef Fikri, "l’émir du sang". à son actif, 4 meurtres, l’attaque d’un fourgon de la REDAL et le vol de 160 voitures.
Octobre 2002. Arrestation de Mohamed Damir. Un policier et un terroriste sont tués.
11 Janvier 2003. Avec l’aide de soldats complices, Abdelouhab Rebbaâ vole 7 kalachnikovs dans une garnison militaire à Taza
13 février 2003. Sur Al Jazeera, Ben Laden déclare le Maroc "terre de jihad", et ses dirigeants apostats.
Mars 2003. Un attentat est déjoué au Mégarama, à Casablanca


Salafia Jihadia. Histoire d’un malentendu

Hassan Kettani, Mohamed Fizazi, Omar Haddouchi, Zakaria Miloudi, Abou Hafs, Mohamed Bounnit… Tous les prédicateurs "salafistes" marocains propageaient, du temps où ils étaient libres, des idées aussi simplistes que radicales : en gros, il est licite de tuer pour la gloire de Dieu et l’ennemi premier est le "taghout", cet état oppresseur et impie que tout musulman doit œuvrer à abattre. Dans quel but ? Celui de réinstaurer la "khilafa rachida", cet "âge d’or" compris entre 620 et 656. Dans l’esprit de ces gens, le "véritable islam" s’est arrêté là après avoir duré 36 ans en tout et pour tout. Nous vivons donc dans la décadence depuis 13 siècles et demi, et le devoir de tout bon musulman est de faire cesser cela, par la force s’il le faut – et il le faut, parce que tout dialogue avec l’état impie est impossible.
Voilà en résumé l’idéologie de la "Salafiya Jihadia", incarnée par les prédicateurs cités plus haut. Aujourd’hui tous emprisonnés (seul Bounnit est mort, probablement suite à une bavure policière), ils clament leur innocence et multiplient les grèves de la faim sur la base du raisonnement suivant : aucun d’entre eux n’a jamais planifié d’attentat, et le mouvement dit "Salafia Jihadia" est une invention des services. Ce n’est pas complètement faux. Planifier les attentats n’a jamais été leur prérogative, mais plutôt celle des émirs. Eux se contentaient d’y inciter, parfois même à mots couverts. Quant à la Salafia Jihadia, les services ont pêché, au début, par mauvaise communication. Ils l’ont présentée comme un mouvement quasiment structuré, avec des chefs… alors qu’il ne s’agit en fait que d’une philosophie, dont la désignation varie selon les écoles. C’est comme si on disait qu’il y avait "un mouvement nommé marxisme", et qu’on y incluait tous les gauchistes. Les trotskistes et autres maoïstes protesteraient immédiatement. Dans le principe, ils n’auraient pas tort…

 
 
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