Justice. Pour une poignée de mouflons
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Amale Samie dans son fief de Tassemmit (DR)
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A une demi heure de Beni Mellal, la tribu des Ait Slimane est terrorisée par les autorités locales. Western
Cela aurait pu être un véritable petit coin de paradis. à une dizaine de kilomètres à peine de Beni Mellal, un morceau dAtlas verdoyant et serein, desservi par une piste très praticable. La montagne en question sappelle Tassemmit, et ses habitants, les Ait Slimane, se trouvent depuis quelques mois au centre dune sévère tempête judiciaire. Cest toute la montagne qui tremble sous les assauts dun Makhzen devenu |
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"très agressif", pour reprendre lexpression dun habitant de la région. à lorigine de laffaire, une réserve à mouflon. Environ 70 hectares protégés, clôturés, destinés à accueillir cette espèce rare. Problème, la réserve de mouflons est située dans un endroit stratégique de la montagne. Elle sépare les membres dune même tribu, détruit les liens sociaux. Et, surtout, elle oblige des familles à faire un détour de plusieurs kilomètres pour avoir accès au point deau quil peuvent voir depuis chez eux. Parce que, bien sûr, les habitants ne sont pas autorisés à traverser la clôture. Hajjou, mère de 8 enfants, la appris à ses dépens. Avec trois autres femmes, elle a défait les barbelés, refusant de passer une journée de marche pour avoir accès au puits. Bilan de lopération : deux mois de prison ferme. Elle ne comprend pas : "Il ny avait aucune autre solution. Nous couper de leau, cest comme si on nous égorgeait. Cette clôture nous a tués". Hajjou, comme tous les habitants de cette zone, vit dans un dénuement total. Pas délectricité, pas de réseau, pas deau, rien. Sa famille survit avec quelques 10 dirhams par jour, gagnés à ramasser le "doum", une plante locale qui sert à tisser des tapis rudimentaires. Sa réaction à lannonce de sa sentence est éloquente : "Ahh, jai eu deux mois de prison. Hamdoullah, il ny a pas damende". Si, il y a une amende de plus de 4600 dirhams, à partager avec ses trois "complices". La justice, en rendant son verdict, a dépassé les espérances de la partie civile les Eaux et forêts qui sétait contentée de demander le dirham symbolique pour la destruction de la clôture. Mais il ne faut sétonner de rien dans cette région ou le harcèlement et larbitraire sont le lot quotidien dune population qui a eu le tort de protester contre cette fameuse clôture. à plusieurs reprises, les autorités locales ont intercepté la population de Tassemmit au retour du souk hebdomadaire de Beni Mellal, pour leur distribuer des PV de plusieurs milliers de dirhams. Une fortune ici. Les délits ? Occupation illégale de terrain, vol de bois mort, insoumission
Said raconte : "les mokhaznis sont venus chez moi pour remettre un PV à mon fils, accusé de voler du bois. Comme il nétait pas là, ils ont voulu saisir la malle de ma femme. Elle a plus de cinquante ans, elle est malade. Ils lont malmenée, ils lont traînée sur près de 70 mètres. Pour finir, ils lont accusée de violence à lencontre de représentant de létat alors que cest elle qui a fini à lhôpital". La seule idée quune vielle femme puisse infliger des violences à huit mokhaznis en pleine forme est une absurdité de plus dans une affaire déjà largement fournie en la matière. Said et sa femme attendent leur procès sans grand espoir, en regardant cette fameuse clôture dun il noir.
à quelques centaines de mètres de la maison de Saïd, lécole en construction est, elle aussi, au centre de toutes les polémiques. Elle a été financée par lASIDD (Association pour lIntegration et le Developpement Durable), qui uvre dans la région depuis 5 ans. Problème : la réserve de mouflons interdit laccès à lécole à une bonne partie des élèves. Une gifle pour tous les membres de lassociation, qui se sont battus pour réunir les fonds nécessaires aux travaux. Des bénévoles de bonne foi, tombés amoureux de la région et qui ont tissé des liens damitié étroits avec les Ait Slimane. Aujourdhui, lassociation compte plus dune centaine de membres. Les montagnards adhèrent aux projets en cours. Il ne sagit plus dune bande de Casablancais en mal de sensations pures pour le week-end, mais bien dune équipe soudée malgré le décalage culturel. Clairement, ASIDD dérange en structurant les revendications des habitants, en montant des projets qui sont autant de raisons de rester sur place au lieu de venir grossir le rang des bidonvillois de Casa ou des harragas de Tarifa. La population est unanime : on veut les faire partir. Lorsquon leur demande pourquoi, ils répondent "Allah ou aâlam". Les plus lucides ou les plus courageux parlent dune région à fort potentiel touristique qui excite la convoitise de potentats locaux. Doù la réserve, doù lacharnement judiciaire, doù la volonté manifeste de se débarrasser de ASIDD en tentant régulièrement de monter des contre associations. Face à ces troubles, M'barek Zemrag, le président de la commune concernée, nhésite pas à se poser en écolo convaincu : "la réserve est une bonne chose. Il sagit de lutter pour protéger la forêt
", avant de se lancer dans des insinuations douteuses : "Ces gens dASIDD, ils parlent beaucoup mais ils nont rien fait. Depuis des années, ils parlent dune école. On na rien vu
Ce sont des Casablancais que personne ne connaît ici". Ce à quoi la population des Ait Slimane répond en choeur et en substance quils remercient le bon dieu de leur avoir envoyé Amale Samie et ses amis pour les aider à se défendre devant larbitraire. Aujourdhui, cest le président, Amale Samie, qui est victime entre autre - dune plainte pour "atteinte aux institutions sacrées". On lui reproche une réaction insultante pour la monarchie postée par un anonyme sur un forum internet ouvert. La justice de Beni Mellal, peu familière des usages dInternet, lui reproche donc un texte quil na pas écrit, publié sur un site qui nest pas celui de lassociation. Son dossier, à la fois vide et lourd (aucune preuve, aucune victime, juste une accusation grave) se promène dans les couloirs du tribunal, passant de main en main comme une patate chaude. Il est clair que si ce journaliste intègre et reconnu venait à passer en jugement, le combat prendrait une toute autre tournure. Une affaire à suivre, donc
Au fait, les fameux mouflons ne sont toujours pas installés dans leur réserve. |