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Peine de mort. Demain, l'abolition ?
Justice. Pour une poignée de mouflons...
Chronique. Taxi !
Affaire. Mort suspecte aux Emirats
Festival. Jésus Superstar (à Marrakech)
N° 176
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Peine de mort. Demain, l’abolition ?
Justice. Pour une poignée de mouflons…
Chronique. Taxi !
Affaire. Mort suspecte aux Emirats
Festival. Jésus Superstar (à Marrakech)

Par Mohamed Berrada

Chronique. Taxi !

L’auteur de ces lignes s’est déguisé en chauffeur de taxi, le temps d’une chronique. Il nous livre des portraits tirés du réel, représentatifs d’un Maroc complexe, vivant et contrasté.


"Bonjour ! Je suis chauffeur de taxi à Casablanca. Depuis huit ans. Et je suis aussi diplômé en philosophie. Un diplômé chômeur, en quelque sorte, mais de ceux qui sont débrouillards. Mon métier et ma formation me permettent d'avoir une vue globale sur la société marocaine, tant sur le Maroc d'en haut que sur celui d'en bas : de la "pute" avide à la bonne qui retourne dans son douar, en passant par le jeune
cadre pétri de savoir et d'admiration pour M6, j'en vois tous les jours et de toutes les couleurs. C'est ce volet de ma vie qui mérite d'être rapporté.
Et puisque ma femme est davantage intéressée par la note de l'épicier que par mon "tfelsif", c'est à vous que je vais narrer mes rencontres quotidiennes, ou à tout le moins leur substantifique moelle.
Au commencement, je suis seul dans mon taxi. Puis, l'inconnu(e) grimpe. Je le (la) sonde, et s'il (elle) n'est ni schizophrène, ni muet(e), ni imbu(e)de sa personne, j'engage la discussion invariablement par un "Que Dieu bénisse notre pays, yak à mon frère (ma sœur) ?"

Fatima, la petite bonne de 17 ans, qui retourne quelques jours à son douar, pour son congé mensuel.
"Le Maroc ? Je ne sais pas, moi. Je suis heureuse pour l’instant, je travaille depuis un an chez une famille qui a 2 enfants. Ils me traitent bien, je mange mieux que dans mon douar. Mes sœurs et mes parents me manquent, mais je suis heureuse de travailler pour eux. Avec les années de sécheresse, on n’avait presque plus rien pour vivre. Lhamdoullah, grâce à moi, aujourd’hui, mes parents vivent mieux, et mes sœurs peuvent aller à l’école et pourront s’en sortir mieux que moi". Le bonheur se trouve décidément là où on l’y attend le moins.

Hamid, la quarantaine, Marocain résidant à l’étranger, fier propriétaire d’un snack de moules-frites à Bruxelles.
"Allah inaâl bou had lblad ! (Maudit soit ce pays !). J’ai émigré à 20 ans et c’est la meilleure décision que j’ai prise dans ma vie. Dans mon douar prés de Beni Mellal, j’ai vu un enfant mourir en quelques jours, dans d’affreuses douleurs. Il souffrait d’une sorte d’otite ; du pus lui sortait de l’oreille. Horrible ! Aucun médecin, aucune infirmerie à 50 km à la ronde. Aucun moyen de transport pour l’emmener en ville. Et même si ses parents, avaient de quoi le transporter, ils n’auraient pas eu de quoi le faire soigner. Comment veux-tu que je prie Dieu de bénir ce pays, qui néglige autant ses citoyens ? Mais bon, Il paraît qu’aujourd’hui, ça se passe mieux, on s’intéresse plus aux régions les plus reculées, on veut instaurer la couverture maladie… J’espère, en tout cas, que c’est du concret et pas du maquillage démocratique !". Je l’espère aussi.

Amal, pharmacienne, tirée à quatre épingles, que je dépose à la porte d’un grand laboratoire.
"Le Maroc offre de vraies opportunités aux jeunes, s’ils sont travailleurs et débrouillards. En plus, les femmes peuvent s’affirmer de plus en plus. Mais pour ça, elles doivent avoir du caractère. Je viens d’un milieu modeste. J’ai travaillé dur pour obtenir mon diplôme avec mention, et ensuite j’ai bataillé avant de trouver un poste convenable dans une multinationale. Mais, j’y suis arrivée, à force de volonté, elhamdoulillah. Mon patron, d’un certain âge, est assez macho et veut confiner les femmes à des tâches administratives. Mais les hommes de la nouvelle génération nous respectent et nous traitent assez souvent comme leurs égales. Je vais prouver qu’une femme peut être bien plus efficace qu’un homme, en essayant de prendre la tête de mon département et en gérant une équipe d’hommes, à poigne. Le Maroc de demain se construira grâce à ses femmes !". J’ai été impressionné par ce petit bout de femme qui doit en intimider plus d’un.

Kamil, jeune cadre ou entrepreneur, 35 ans, élégant, attitude modeste, le regard et le sourire généreux.
"Ah, Le Maroc, j’aime ce pays ! C’est bête à dire, mais c’est tout simplement vrai. C’est ce qu’on appelle la fibre patriotique. On l’a… ou on l’a pas. J’ai fait mes études en France. J’ai travaillé dur pendant des années, puis j’ai décidé de rentrer travailler dans mon pays.
Le Maroc suscite de plus en plus d’intérêt et de curiosité, à l’étranger, d’autant que c’est l’un des premiers pays arabo-musulmans, à la porte de l’Europe, à faire l’expérience de la démocratie. Ça fait plaisir, d’entendre dire du bien de son pays. Et ça m’a donné l’envie de rentrer, l’envie de jouer un rôle. Je souhaite vraiment être l’un de ces maillons du Maroc gagnant de demain.
Je pense que le roi fait du bon boulot : il a su gagner le cœur, la confiance et le respect de son peuple, pour assurer la stabilité politique du pays, ce qui n’a pas de prix. Il a ensuite lancé de grands projets économiques structurants : Plan Azur, Tanger Med,…
Je trouve qu’il a orienté ses efforts sur des problèmes majeurs. Son objectif de changement est ambitieux tout en restant mesuré. Les milieux bourgeois, que je fréquente, passent leur temps à dire qu’il n’en fait pas assez et dans le même temps, qu’il bouge un peu trop. Comme s’il devait s’occuper en priorité de leurs intérêts, alors que dans ce pays, ce sont quand même, eux, les mieux lotis. Mais implicitement, ils lui sont reconnaissants d’avoir bien réussi la transition politique, ce qui leur a permis de sauvegarder leurs acquis.
On exige à la fois de M6 qu’il délègue son pouvoir exécutif et qu’il se contente de régner et non de gouverner. Dans le même temps, on attend de lui qu’il se charge des problèmes économiques, de l’éducation, du religieux, des affaires militaires, des relations internationales, et de Dieu sait quoi encore,…Et bien sûr tout le monde veut des résultats immédiats !
J’imagine qu’il doit travailler ses 10 heures pas jour, et comme à moi, ça ne doit pas lui suffire. C’est vraiment important qu’il s’entoure d’hommes de qualité, intègres, des technocrates qui n’ont pas besoin de se remplir les poches, pour pouvoir mener à bien ces missions d’envergure. J’ai confiance en lui. C’est dommage qu’on n’en sache pas un peu plus sur lui, sur l’homme, sur le père, sur le mari. On l’en apprécierait peut-être encore plus."
Plus royaliste que le roi, tu meurs ! Même si on ne partage pas le point de vue de ce futur technocrate, ses propos ont le mérite d’être plutôt bien étayés.

Ahlam, une habituée du "Balcon", un corps de rêve, belle à croquer, comme un fruit défendu :
"El Maghrib ? Had lblad ti Bri al flouss a khouya (Il faut être riche pour vivre dans ce pays, mon frère). Mon père, fonctionnaire à la retraite, vit modestement avec ma mère, dans un petit appartement insalubre, dans l’ancienne médina. Moi, je ne veux pas de cette vie. Pour exister et vivre heureux au Maroc, il faut paraître. Ce n’est pas avec mon petit salaire d’assistante de direction que je vais devenir riche, que je vais me payer mes crèmes, mon maquillage et mes vêtements chics.
J’ai voulu séduire mon patron marié, mais il a déjà une maîtresse et il lui est fidèle. Donc, pour me payer mes extras, je suis obligée de tirer profit de mon corps et de ma jeunesse. Je dois tout faire pour "ensorceler" un riche Casablancais, en usant de mes charmes, si je veux vivre dans une villa avec piscine, et rouler dans une voiture avec chauffeur !" Ahlam porte bien son nom, à plus d’un titre…

Michèle, la soixantaine, retraitée, citoyenne marocaine, que j’accompagne à la synagogue.
"Had el blad kramna (Ce pays nous a choyés). Je suis née à Benhmed, il y a 70 ans, et j’ai émigré à Casa avec mon mari, il y a prés de 45 ans. Nous avons travaillé dur, nous avons gagné notre vie honnêtement, et avons pratiqué notre religion discrètement, sans que personne ne nous embête jamais. Moi, j’ai vécu toute ma vie dans ce pays, mes enfants sont restés à l’étranger, je n’ai plus aucune attache familiale ici, mais je ne veux pas aller vivre ailleurs. J’aime trop le Maroc et les Marocaines. J’ai beaucoup d’amies musulmanes, D’ailleurs, il y en a une qui vient de rentrer de l’Hajj, je suis allée lui dire "Hamdoullah âla asslama", hier.
Les Marocains ne sont pas conscients de la chance qu’ils ont de vivre dans ce pays. Le pays a encore beaucoup de chemin à faire, c’est vrai, mais les jeunes qui le dirigent aujourd’hui, ont fait des études, sont ouverts sur le monde, travaillent sérieusement. Ils vont probablement mettre le pays sur les rails. Il faut être patient, très patient, pour récolter les fruits de ce qui est semé aujourd’hui. Tenez, ces journalistes qui sont très libres, très critiques, c’est bien, mais il faut qu’ils aient la sagesse de donner le temps au temps. Dis-moi d’ailleurs, "a ouldi", dans votre Coran, n’y-a-t-il pas un verset qui dit "Assabrou minal imane ?" (la patience fait partie de la piété)".
Voilà une belle illustration du mélange naturel et ancestral de nos différentes communautés.

Jawad, 27-28 ans, snob et suffisant, respire l’argent facile amassé par papa. Il monte dans mon taxi parce que, m’explique-t-il, sa BMW a été embarquée par une dépanneuse, alors qu’elle était bien garée, en face du restaurant japonais dans lequel il déjeunait. Il n’avait pas prêté attention à la plaque d’interdiction de stationner, laquelle plaque était, bien sûr, placée au mauvais endroit et pas suffisamment visible.
"Le Maroc ? Ce n’est plus ce que c’était. Avant on pouvait amasser de l’argent facilement. Mon père et mon grand-père ont fait fortune dans le textile, mais maintenant, avec la concurrence chinoise, on ne dégage plus de bénéfices. En plus, Il y a tellement d’affaires à lancer, tellement de choses à faire dans ce pays avec l’argent qui a été accumulé depuis des années… C’est difficile de tomber sur l’affaire qui va rapporter un maximum d’argent avec un minimum d’effort : est-ce qu’il faut se lancer dans l’immobilier, la bourse, se lancer dans l’importation de produits chinois, monter des call Centers ? Malheureusement, aujourd’hui, il faut travailler dur pour maintenir son train de vie. C’était plus facile avant… Mais bon, heureusement qu’il y a les terrains : on achète un terrain, et on le revend quelques années plus tard au double du prix… Ça reste ce qu’il y a de plus intéressant… Ounta, fach tathhat floussek, a khouya ? (Et toi où places-tu ton argent, mon frère ?". Abasourdi, Je n’ai pas su quoi répondre.

Mustapha, fonctionnaire, la cinquantaine, grand et moustachu, engoncé dans un complet beige à carreaux, râpé aux manches et à l’ encolure.
"Le Maroc ? L’état nous paye mal, nous augmente de 200 DH tous les 5 ans, et nous demande de ne pas nous laisser tenter par la corruption. On va laisser les flics, les gendarmes, les fondés de pouvoir se remplir les poches sous nos yeux sans en profiter ! On doit prendre notre part du gâteau aussi.
Fel haqiqa, bladna makaïnch bhalha (à la vérité, notre pays est unique), mais il faut avoir "el habba" (la thune) pour bien vivre
fel Maghrib. Il fait beau presque toute l’année. Les voisins et la famille vous soutiennent, les gens s’entraident. Ce n’est pas partout pareil, tu sais. Mon cousin qui habite, "f’Hollanda", me raconte que la vie y est difficile, le travail dur et pénible. Il pleut tout le temps. Les gens ne sont pas agréables. Là-bas, "ti hagrou laârab" (ils méprisent les Arabes. Et puis, ils ne connaissent ni la compassion, ni la solidarité. Ici, le système fonctionne bien : ceux qui ont trop d’argent, veulent bien en donner un peu à ceux qui n’en ont pas assez, en échange de services administratifs, plus rapides, par exemple. C’est normal non ? Et puis, du moment que celui qui te donne est consentant, ce n’est pas du vol, "yak a khouya ?"
J’acquiesce machinalement, mais je me rends aussitôt compte que, ce faisant, j’approuve et me rends complice de ses forfaits quotidiens. Mais une fois, de plus, je n’ai pas réagi.
Petite parenthèse concernant "tadouira" : l’administration fiscale devrait penser à attribuer une dénomination officielle à cet impôt, immédiatement redistribué, sans intermédiaire, dont le caractère aléatoire et libératoire frappe indistinctement tous les Marocains.
Que pense-tu, cher ami, de ces clichés, pris à la volée, de ce Maroc que je transporte et qui me transporte ? Ces personnages, pris entre traditions et contradictions, sont autant de composantes d’un corps social encore informe, à la recherche de son identité. Mais n’est-ce pas le propre de toute nation en gestation ?
C’est ce genre de phrases que Souad, ma femme, appelle tendrement "tfelsif bla faïda". Tout ce qui ne se monnaie pas, chez nous, n’a pas de valeur, bien entendu. Espérons que cette vision va changer dans cette grande et nouvelle nation qu’est la nôtre... Voilà un autre beau projet pour M6...

 
 
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