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Par Mohamed Berrada
Chronique. Taxi !
Lauteur de ces lignes sest déguisé en chauffeur de taxi, le temps dune chronique. Il nous livre des portraits tirés du réel, représentatifs dun Maroc complexe, vivant et contrasté.
"Bonjour ! Je suis chauffeur de taxi à Casablanca. Depuis huit ans. Et je suis aussi diplômé en philosophie. Un diplômé chômeur, en quelque sorte, mais de ceux qui sont débrouillards. Mon métier et ma formation me permettent d'avoir une vue globale sur la société marocaine, tant sur le Maroc d'en haut que sur celui d'en bas : de la "pute" avide à la bonne qui retourne dans son douar, en passant par le jeune |
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cadre pétri de savoir et d'admiration pour M6, j'en vois tous les jours et de toutes les couleurs. C'est ce volet de ma vie qui mérite d'être rapporté.
Et puisque ma femme est davantage intéressée par la note de l'épicier que par mon "tfelsif", c'est à vous que je vais narrer mes rencontres quotidiennes, ou à tout le moins leur substantifique moelle.
Au commencement, je suis seul dans mon taxi. Puis, l'inconnu(e) grimpe. Je le (la) sonde, et s'il (elle) n'est ni schizophrène, ni muet(e), ni imbu(e)de sa personne, j'engage la discussion invariablement par un "Que Dieu bénisse notre pays, yak à mon frère (ma sur) ?"
Fatima, la petite bonne de 17 ans, qui retourne quelques jours à son douar, pour son congé mensuel.
"Le Maroc ? Je ne sais pas, moi. Je suis heureuse pour linstant, je travaille depuis un an chez une famille qui a 2 enfants. Ils me traitent bien, je mange mieux que dans mon douar. Mes surs et mes parents me manquent, mais je suis heureuse de travailler pour eux. Avec les années de sécheresse, on navait presque plus rien pour vivre. Lhamdoullah, grâce à moi, aujourdhui, mes parents vivent mieux, et mes surs peuvent aller à lécole et pourront sen sortir mieux que moi". Le bonheur se trouve décidément là où on ly attend le moins.
Hamid, la quarantaine, Marocain résidant à létranger, fier propriétaire dun snack de moules-frites à Bruxelles.
"Allah inaâl bou had lblad ! (Maudit soit ce pays !). Jai émigré à 20 ans et cest la meilleure décision que jai prise dans ma vie. Dans mon douar prés de Beni Mellal, jai vu un enfant mourir en quelques jours, dans daffreuses douleurs. Il souffrait dune sorte dotite ; du pus lui sortait de loreille. Horrible ! Aucun médecin, aucune infirmerie à 50 km à la ronde. Aucun moyen de transport pour lemmener en ville. Et même si ses parents, avaient de quoi le transporter, ils nauraient pas eu de quoi le faire soigner. Comment veux-tu que je prie Dieu de bénir ce pays, qui néglige autant ses citoyens ? Mais bon, Il paraît quaujourdhui, ça se passe mieux, on sintéresse plus aux régions les plus reculées, on veut instaurer la couverture maladie
Jespère, en tout cas, que cest du concret et pas du maquillage démocratique !". Je lespère aussi.
Amal, pharmacienne, tirée à quatre épingles, que je dépose à la porte dun grand laboratoire.
"Le Maroc offre de vraies opportunités aux jeunes, sils sont travailleurs et débrouillards. En plus, les femmes peuvent saffirmer de plus en plus. Mais pour ça, elles doivent avoir du caractère. Je viens dun milieu modeste. Jai travaillé dur pour obtenir mon diplôme avec mention, et ensuite jai bataillé avant de trouver un poste convenable dans une multinationale. Mais, jy suis arrivée, à force de volonté, elhamdoulillah. Mon patron, dun certain âge, est assez macho et veut confiner les femmes à des tâches administratives. Mais les hommes de la nouvelle génération nous respectent et nous traitent assez souvent comme leurs égales. Je vais prouver quune femme peut être bien plus efficace quun homme, en essayant de prendre la tête de mon département et en gérant une équipe dhommes, à poigne. Le Maroc de demain se construira grâce à ses femmes !". Jai été impressionné par ce petit bout de femme qui doit en intimider plus dun.
Kamil, jeune cadre ou entrepreneur, 35 ans, élégant, attitude modeste, le regard et le sourire généreux.
"Ah, Le Maroc, jaime ce pays ! Cest bête à dire, mais cest tout simplement vrai. Cest ce quon appelle la fibre patriotique. On la
ou on la pas. Jai fait mes études en France. Jai travaillé dur pendant des années, puis jai décidé de rentrer travailler dans mon pays.
Le Maroc suscite de plus en plus dintérêt et de curiosité, à létranger, dautant que cest lun des premiers pays arabo-musulmans, à la porte de lEurope, à faire lexpérience de la démocratie. Ça fait plaisir, dentendre dire du bien de son pays. Et ça ma donné lenvie de rentrer, lenvie de jouer un rôle. Je souhaite vraiment être lun de ces maillons du Maroc gagnant de demain.
Je pense que le roi fait du bon boulot : il a su gagner le cur, la confiance et le respect de son peuple, pour assurer la stabilité politique du pays, ce qui na pas de prix. Il a ensuite lancé de grands projets économiques structurants : Plan Azur, Tanger Med,
Je trouve quil a orienté ses efforts sur des problèmes majeurs. Son objectif de changement est ambitieux tout en restant mesuré. Les milieux bourgeois, que je fréquente, passent leur temps à dire quil nen fait pas assez et dans le même temps, quil bouge un peu trop. Comme sil devait soccuper en priorité de leurs intérêts, alors que dans ce pays, ce sont quand même, eux, les mieux lotis. Mais implicitement, ils lui sont reconnaissants davoir bien réussi la transition politique, ce qui leur a permis de sauvegarder leurs acquis.
On exige à la fois de M6 quil délègue son pouvoir exécutif et quil se contente de régner et non de gouverner. Dans le même temps, on attend de lui quil se charge des problèmes économiques, de léducation, du religieux, des affaires militaires, des relations internationales, et de Dieu sait quoi encore,
Et bien sûr tout le monde veut des résultats immédiats !
Jimagine quil doit travailler ses 10 heures pas jour, et comme à moi, ça ne doit pas lui suffire. Cest vraiment important quil sentoure dhommes de qualité, intègres, des technocrates qui nont pas besoin de se remplir les poches, pour pouvoir mener à bien ces missions denvergure. Jai confiance en lui. Cest dommage quon nen sache pas un peu plus sur lui, sur lhomme, sur le père, sur le mari. On len apprécierait peut-être encore plus."
Plus royaliste que le roi, tu meurs ! Même si on ne partage pas le point de vue de ce futur technocrate, ses propos ont le mérite dêtre plutôt bien étayés.
Ahlam, une habituée du "Balcon", un corps de rêve, belle à croquer, comme un fruit défendu :
"El Maghrib ? Had lblad ti Bri al flouss a khouya (Il faut être riche pour vivre dans ce pays, mon frère). Mon père, fonctionnaire à la retraite, vit modestement avec ma mère, dans un petit appartement insalubre, dans lancienne médina. Moi, je ne veux pas de cette vie. Pour exister et vivre heureux au Maroc, il faut paraître. Ce nest pas avec mon petit salaire dassistante de direction que je vais devenir riche, que je vais me payer mes crèmes, mon maquillage et mes vêtements chics.
Jai voulu séduire mon patron marié, mais il a déjà une maîtresse et il lui est fidèle. Donc, pour me payer mes extras, je suis obligée de tirer profit de mon corps et de ma jeunesse. Je dois tout faire pour "ensorceler" un riche Casablancais, en usant de mes charmes, si je veux vivre dans une villa avec piscine, et rouler dans une voiture avec chauffeur !" Ahlam porte bien son nom, à plus dun titre
Michèle, la soixantaine, retraitée, citoyenne marocaine, que jaccompagne à la synagogue.
"Had el blad kramna (Ce pays nous a choyés). Je suis née à Benhmed, il y a 70 ans, et jai émigré à Casa avec mon mari, il y a prés de 45 ans. Nous avons travaillé dur, nous avons gagné notre vie honnêtement, et avons pratiqué notre religion discrètement, sans que personne ne nous embête jamais. Moi, jai vécu toute ma vie dans ce pays, mes enfants sont restés à létranger, je nai plus aucune attache familiale ici, mais je ne veux pas aller vivre ailleurs. Jaime trop le Maroc et les Marocaines. Jai beaucoup damies musulmanes, Dailleurs, il y en a une qui vient de rentrer de lHajj, je suis allée lui dire "Hamdoullah âla asslama", hier.
Les Marocains ne sont pas conscients de la chance quils ont de vivre dans ce pays. Le pays a encore beaucoup de chemin à faire, cest vrai, mais les jeunes qui le dirigent aujourdhui, ont fait des études, sont ouverts sur le monde, travaillent sérieusement. Ils vont probablement mettre le pays sur les rails. Il faut être patient, très patient, pour récolter les fruits de ce qui est semé aujourdhui. Tenez, ces journalistes qui sont très libres, très critiques, cest bien, mais il faut quils aient la sagesse de donner le temps au temps. Dis-moi dailleurs, "a ouldi", dans votre Coran, ny-a-t-il pas un verset qui dit "Assabrou minal imane ?" (la patience fait partie de la piété)".
Voilà une belle illustration du mélange naturel et ancestral de nos différentes communautés.
Jawad, 27-28 ans, snob et suffisant, respire largent facile amassé par papa. Il monte dans mon taxi parce que, mexplique-t-il, sa BMW a été embarquée par une dépanneuse, alors quelle était bien garée, en face du restaurant japonais dans lequel il déjeunait. Il navait pas prêté attention à la plaque dinterdiction de stationner, laquelle plaque était, bien sûr, placée au mauvais endroit et pas suffisamment visible.
"Le Maroc ? Ce nest plus ce que cétait. Avant on pouvait amasser de largent facilement. Mon père et mon grand-père ont fait fortune dans le textile, mais maintenant, avec la concurrence chinoise, on ne dégage plus de bénéfices. En plus, Il y a tellement daffaires à lancer, tellement de choses à faire dans ce pays avec largent qui a été accumulé depuis des années
Cest difficile de tomber sur laffaire qui va rapporter un maximum dargent avec un minimum deffort : est-ce quil faut se lancer dans limmobilier, la bourse, se lancer dans limportation de produits chinois, monter des call Centers ? Malheureusement, aujourdhui, il faut travailler dur pour maintenir son train de vie. Cétait plus facile avant
Mais bon, heureusement quil y a les terrains : on achète un terrain, et on le revend quelques années plus tard au double du prix
Ça reste ce quil y a de plus intéressant
Ounta, fach tathhat floussek, a khouya ? (Et toi où places-tu ton argent, mon frère ?". Abasourdi, Je nai pas su quoi répondre.
Mustapha, fonctionnaire, la cinquantaine, grand et moustachu, engoncé dans un complet beige à carreaux, râpé aux manches et à l encolure.
"Le Maroc ? Létat nous paye mal, nous augmente de 200 DH tous les 5 ans, et nous demande de ne pas nous laisser tenter par la corruption. On va laisser les flics, les gendarmes, les fondés de pouvoir se remplir les poches sous nos yeux sans en profiter ! On doit prendre notre part du gâteau aussi.
Fel haqiqa, bladna makaïnch bhalha (à la vérité, notre pays est unique), mais il faut avoir "el habba" (la thune) pour bien vivre
fel Maghrib. Il fait beau presque toute lannée. Les voisins et la famille vous soutiennent, les gens sentraident. Ce nest pas partout pareil, tu sais. Mon cousin qui habite, "fHollanda", me raconte que la vie y est difficile, le travail dur et pénible. Il pleut tout le temps. Les gens ne sont pas agréables. Là-bas, "ti hagrou laârab" (ils méprisent les Arabes. Et puis, ils ne connaissent ni la compassion, ni la solidarité. Ici, le système fonctionne bien : ceux qui ont trop dargent, veulent bien en donner un peu à ceux qui nen ont pas assez, en échange de services administratifs, plus rapides, par exemple. Cest normal non ? Et puis, du moment que celui qui te donne est consentant, ce nest pas du vol, "yak a khouya ?"
Jacquiesce machinalement, mais je me rends aussitôt compte que, ce faisant, japprouve et me rends complice de ses forfaits quotidiens. Mais une fois, de plus, je nai pas réagi.
Petite parenthèse concernant "tadouira" : ladministration fiscale devrait penser à attribuer une dénomination officielle à cet impôt, immédiatement redistribué, sans intermédiaire, dont le caractère aléatoire et libératoire frappe indistinctement tous les Marocains.
Que pense-tu, cher ami, de ces clichés, pris à la volée, de ce Maroc que je transporte et qui me transporte ? Ces personnages, pris entre traditions et contradictions, sont autant de composantes dun corps social encore informe, à la recherche de son identité. Mais nest-ce pas le propre de toute nation en gestation ?
Cest ce genre de phrases que Souad, ma femme, appelle tendrement "tfelsif bla faïda". Tout ce qui ne se monnaie pas, chez nous, na pas de valeur, bien entendu. Espérons que cette vision va changer dans cette grande et nouvelle nation quest la nôtre... Voilà un autre beau projet pour M6... |
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