"la musique est péché, le pantalon, le foot et le téléphone portable aussi"
Nom : Boualem
Prénom : Zakaria
Né en 1976 à Guercif
Signe particulier : Marocain à tendance paranoïaque
Zakaria Boualem se trouve présentement sur un trottoir. Judicieusement placé entre deux poubelles expansionnistes, il fait des signes désespérés aux taxis qui lui passent sous le nez, qu'il a fort imposant d'ailleurs. Avec chaque véhicule rouge, il entame un dialogue silencieux, une sorte de langage des signes qui vise à indiquer au chauffeur la direction souhaitée. Il est intéressant de noter que, chez nous, les taxis n'emmènent pas à l'endroit que l'on choisit. Non, il faut négocier, quand ils ne décident pas tout seuls. Une magnifique Palio s'arrête et notre héros embarque. Le chauffeur, la cinquantaine athlétique, est de très bonne humeur. Sur fond de rock sixties, il explique à Zakaria Boualem qu'il a été un grand danseur dans sa jeunesse. Le twist, le rock'n'roll, le tango, il a tout dansé, et il est même très fier d'annoncer au Guercifi qu'il a été nommé "champion de danse au concours de Casablanca" en 1972. Zakaria Boualem médite, un peu comme d'habitude. Il est surpris de découvrir qu'il fut un temps où Casablanca organisait des concours de danse. Mixtes, bien sûr, et en plein air, s'il vous plaît. Une telle initiative passerait aujourd'hui, sans doute, pour une provocation sexuelle insupportable aux yeux de notre nouvel ordre moral.
Zakaria Boualem est toujours plongé dans ses sombres pensées lorsque le taxi s'arrête à nouveau pour embarquer un nouveau client. Il s'agit, pour faire simple, d'un frérot. Il arbore |
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fièrement la collection "Kaboul hiver 56" (856, bien sûr, pas 1956) qui se compose, rappelons le, de sandales sur chaussettes, kamis trop court et anorak sous barbe sans moustache. Le chauffeur n'a pas encore passé la seconde vitesse qu'il entend la sentence surgir du fond du taxi :
- Coupe moi cette musique, c'est péché.
La phrase est énoncée d'une voix grave, celle que l'on prend lorsque l'on parle de religion avec la certitude d'avoir raison. L'injonction casse un peu l'ambiance conviviale du taxi. Le chauffeur fait comme s'il n'avait rien entendu. Il fredonne avec sa cassette : Alalay la touistagane lalallay latouistagane
- Arrête cette musique tout de suite, c'est le son du démon.
Le chauffeur inspire profondément, puis lâche d'un jet :
- Mon ami, khouya, il ne faut plus que tu prennes de taxis. À mon avis, ce qui te conviendrait le mieux, c'est un corbillard. Tu sais, là ou il y a écrit "transport des morts musulmans", c'est à eux que tu dois faire signe. Ou alors, à la limite, une ambulance, mais tu risques d'attendre longtemps. Si tu m'avais demandé poliment de baisser le son parce qu'il te dérange, je l'aurais fait sans problème. Mais là, installé sur ma banquette arrière, tu te permets de rendre licites et illicites des choses qui te dépassent. Moi, je vais te dire ce que je trouve illicite, par exemple. Tes chaussettes, elles sont dégueulasses, elles sont illicites. Le fait que tu parles de son du démon alors que c'est choubicheker qui chante, c'est illicite.Tu comprends, a khouya ? On est dans un taxi, ici ! Mon taxi ! Et dans mon taxi, il y a de la musique.
- Aoudou billah
- Attends, j'ai pas fini ! Je voudrais te poser une question : qu'est-ce qui te permet de penser que tu as raison ? C'est la barbe, c'est ça ? Il suffit de trois poils pour avoir raison ? Tu crois pas que c'est un peu facile ? Tu sais ce qu'on va faire ? Je vais changer de cassette. Je vais mettre les biteulse. Tu peux écouter, ou descendre sans payer, ou encore, descendre en payant. El mouhim, tu choisis ce qui t'arrange.
La poupée barbue se tait, attend un feu rouge pour descendre du taxi illicite. Le chauffeur de taxi continue la conversation avec Zakaria Boualem : "Tu comprends, je supporte pas ce genre de type qui vient te donner des leçons. La musique est péché, le pantalon, le foot et le téléphone portable aussi. Bientôt, ils vont nous expliquer que la vie est péché. Bon, je te disais, au concours de danse, en finale, j'ai choisi jonnibigoude et ma partenaire, elle, elle voulait plutôt
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