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Festival de Cannes. Les Marocains font de la figuration

Par Abdellatif El Azizi

Stratégie. Bush drague nos islamistes

George Bush, président des
Ètats-Unis, Abdeslam Yassine,
leader de Al Adl Wal Ihssane (AFP)
Washington revient à ses vieilles amours, les islamistes. Au Maroc, aussi bien le PJD qu’Al Adl sont courtisés, invités, interrogés, aidés, parce que la démocratie ne peut se faire sans eux. Les concernés ne jouent pas tous le jeu. Quant aux autorités marocaines, elles grincent des dents.


Alors que Nadia Yassine présentait sa vision du monde devant un large auditoire dans l’enceinte de l’université de Berkeley, Thomas Carothers, vice-président chargé des études de la Carnegie Endowment for International Peace rencontrait au
Maroc des islamistes modérés pour une discussion à bâtons rompus. Thomas Carothers, qui est un ancien fonctionnaire du département d’état, est conseiller en politique étrangère des états-Unis. Il s'emploie, depuis plus de dix ans, pour le compte de l’oncle Sam "à favoriser l'instauration de la démocratie dans de nombreuses régions du monde".
Ce n'est évidemment pas la première ni la dernière visite de la fille du cheikh aux Etats-Unis. Comme c’est d’ailleurs le cas pour les diplomates américains et autres honorables correspondants qui ont un calendrier particulièrement chargé en rendez-vous avec les islamistes marocains, PJD et Adl Wal Ihsane en tête de liste. Ainsi depuis quelques mois et régulièrement, le Département d'état, le National Security Council (NSC) et des représentants du Congrès américain, multiplient les réunions avec ces islamistes. Par ces débriefings récurrents, Washington veut connaître le point de vue des islamistes sur l'occupation américaine en Irak, le conflit israélo-palestinien, l’avenir de la monarchie et la situation politique au Maroc.
À l’origine de ce débat, un constat fait par les Américains : la démocratisation du Maroc amènera inéluctablement la victoire des islamistes. "Mieux vaut, dès lors, préparer le terrain en discutant avec les modérés d’entre eux plutôt que de voir cette nation basculer dans le terrorisme", rappelle ce diplomate américain. Une explication partagée par les islamistes eux-mêmes. En effet, estime ce militant d’Al Adl Wal Ihsane, "comme les Américains semblent avoir compris qu'ils ne peuvent plus ignorer notre mouvement, ils engagent le dialogue avec nous. Ils sont définitivement convaincus que les islamistes ont une très forte représentativité et qu'ils occupent vraiment le terrain. Si des élections transparentes se déroulaient au Maroc aujourd'hui, elles profiteraint aux islamistes, d'où la nécessité de dialoguer avec eux".
On se rappelle d’ailleurs qu’au lendemain des attentats du 16 mai 2003, la classe politique, soutenue fermement par la gauche au gouvernement avait appelé à la dissolution du PJD. Ce que l’on sait moins, c’est que c’est Madame l’ambassadeur américain au Maroc en personne qui était intervenue pour empêcher cette dissolution. L’argument de Margaret Tutweiler tenait en deux mots : "s’attaquer au PJD équivaut à jeter dans la clandestinité et par la suite dans la violence ses militants de base".
Du côté américain, l'un des principaux documents ayant guidé le débat vers cette ouverture du dialogue a été le document du Muslim World Outreach, achevé en été 2004.Une sorte de traité des tactiques de lutte contre l'islam radical et d'encouragement de l'islam modéré. L’objectif avoué des concepteurs de ce document : "Influencer non seulement les sociétés musulmanes mais l'islam lui-même". Pour soutenir sa politique, en plus du dialogue avec les islamistes modérés, l’équipe Bush compte financer discrètement des programmes de radio et de télévision islamiques, des cours dans des écoles musulmanes, des laboratoires d'idées musulmans, des ateliers politiques et d'autres actions promouvant l'Islam modéré. Les dépenses de diplomatie publique centrées sur les pays islamiques du Département d'État ont gonflé de près de 50% depuis les attentats du 11 septembre, passant à près de 1,3 milliard de dollars. Une générosité qui a permis de financer, notamment les stations de radio Sawa et de télévision Alhorra, toutes deux diffusant en arabe.
Les antennes de la CIA disposent de budgets conséquents pour opérer sur le terrain des actions de neutralisation de militants, prêcheurs islamistes anti-américains. Les agents fédéraux ont également créé de faux sites Web djihadistes pour brouiller l’idéologie dont se réclament les radicaux. Le Maroc occupe une place de choix dans ce programme.
Si les états-Unis tentent de dialoguer pour trouver un terrain d'entente avec les mouvements islamistes modérés, de ce côté-ci de la barrière, le consensus sur la nécessité du dialogue avec l’oncle Sam n’est pas totalement acquis. Il l’est certes pour le PJD. La plupart des leaders consultés n'y voient pas d’inconvénient : "Quand nous estimons que le moment est mal choisi pour entamer des discussions, nous le disons clairement aux Américains, qui apprécient cette franchise" précise Mustapha Khalfi, rédacteur en chef du quotidien Attajdid. Ce dernier fait allusion aux crises cycliques engendrées par la guerre en Irak ou encore le conflit israélo-palestinien.
Paradoxalement, du côté du pouvoir, on ne voit pas d’un bon oeil cette ingérence américaine dans le dossier des islamistes marocains. Surtout que les Américains donnent l’impression de partager avec Yassine une donne importante. Washington considère la référence au divin pour gouverner nulle et non avenue. Et parallèlement, le cheikh ne reconnaît pas au roi la fonction de commandeur des croyants. De là à dire que les Américains donneront un coup de pouce aux islamistes pour qu’ils prennent le pouvoir, c’est faire des extrapolations plutôt hasardeuses. Surtout que, du côté de la mouvance de Yassine, les résistances sont les plus fortes. Si Nadia Yassine pense que "les états-Unis devraient opter pour un vrai plan Marshall, sans conditions, comme pour l'égypte, où ils sont intervenus pour que ça démarre au niveau démocratique", sa propension à discuter régulièrement avec les Américains ne fait pas l’unanimité au sein même de l’organisation. Cet activiste d’Al Adl qui exprime une opinion largement répandue au sein du mouvement, traduit ces appréhensions : "Tout cela n’est que poudre aux yeux, l’Amérique a en réalité deux objectifs : à moyen terme, elle cherche à dialoguer avec les mouvements islamistes modérés pour contenir la colère de la rue et empêcher que les gens basculent dans le terrorisme et à long terme, Bush compte laïciser l'islam et le vider de sa substance religieuse et politique". Mais en attendant, l’Amérique drague quand même les moins réticents.


Séduction. L’Europe aussi

Saâd Othmani est invité à se rendre début juin 2005 en Espagne pour une série de rencontres avec les partis politiques et la société civile. A la tête d’une importante délégation, le leader du PJD devra débattre avec les acteurs politiques ibériques des relations bilatérales entre les deux pays mais il devra surtout montrer patte blanche à un auditoire espagnol qui veut bien croire que le dialogue est possible avec les islamistes. Une initiative qui ne fait que renforcer la tendance de l’Europe à dialoguer avec les islamistes modérés et à miser sur eux pour contrer le terrorisme. En effet, dans son dernier rapport, l’Euromesco qui regroupe les travaux de l’ensemble des centres d’études européens a rappelé la nécessité d’un changement d’attitude de l’Europe envers ces mouvements d’Afrique du nord. Le rapport officiel qui parle aujourd’hui de "mouvements islamiques" parle d’encourager ces mouvements à participer à la vie politique dans leur pays respectifs.
Les 15 et 16 avril 2005, les ministres des Affaires étrangères de l’Union Européenne ont examiné ce document qui les invite notamment à entamer des discussions avec les islamistes modérés. Un courant composé d'anciens diplomates et d’anciens militaires, soutient fermement l'idée selon laquelle l'Europe a grand intérêt, aujourd'hui, à dialoguer avec les mouvements islamistes. Berlin et Londres réfléchissent d’ailleurs sérieusement à la création de directions chargées des relations avec les mouvements islamistes qui seraient reliées aux ministères des Affaires étrangères.

 
 
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