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Par Driss Ksikes

Pélerinage. Un écrivain à la Mecque

(DR)
Quand Abdellah Hammoudi va à la Mecque en 1999, c'est en tant que chercheur. En retranscrivant ses notes, il réalise que c’était aussi une recherche sur lui-même. à l’arrivée, il écrit son périple à la première personne, en écrivain qui s’assume.


Ce livre a une histoire. Celle de l’anthropologue marocain Abdellah Hammoudi, qui s’est longtemps penché sur les rites musulmans, sans être pratiquant. "L’islam est une deuxième maison où j'entre et dont je ressors à ma guise", explique-t-il. Pendant longtemps, cette demeure spirituelle où il a été élevé,
Hammoudi la retrouvait à Zagora, sa ville d’origine, ou dans l’Atlas, le terrain initial de ses recherches. Là-bas, l’appel du muezzin ponctue la vie au quotidien par le rite. La prière, la zakat, mais aussi le jeûne et le hajj, l’anthroplogue les abordait à l’Institut du Monde Arabe à Paris dès le début des années 90, avec la distance et la minutie de quelqu’un qui cherche à leur donner un sens. à l’époque déjà, sa série de conférences sur les quatre rites majeurs allait paraître en livre. Seul hic, Hammoudi n’appréhendait le hajj que par le biais des autres, proches parents, orientalistes et rahhala. "Pas question d’en parler alors que je ne le connaissais qu’en deuxième main", se dit-il. Quelques années plus tard, seul le rite du hajj a survécu de son projet initial.
En 1998, Hammoudi est fin prêt à aller en pèlerinage pour comprendre par lui-même. "Je me suis dit que c’était le rite de couronnement, celui qui englobe tous les autres. Alors, autant se concentrer dessus". Parlant aujourd’hui de ce voyage initiatique, il évoque le hajj comme sa "maison mythologique", l’endroit où habite le sacré. Il a fait son aller-retour en 1999. Depuis, il a eu six projets de livre en chantier et une multitude de questions à digérer. "L’un des manuscrits était très avancé, mais je l’ai abandonné à mi-parcours. J’y étais engagé par mon intellect, non par ma personne. Et je me suis rendu compte qu’il y avait une partie de moi dans l’expérience du hajj. C’est alors que j’ai décidé d’écrire ce livre à la première personne". Au fond, l’anthropologue, sans s’effacer pour autant, s’est mué en écrivain qui cherche des vérités sur sa société et sur lui même. Le résultat est Une saison à la Mecque. La sienne.

Médine, du marché au wahhabisme
Hammoudi n’a pas choisi la plus facile des voies. Il devait participer et observer, être en état d’ihram et faire l’anthropologue, vivre le rite et ne pas subir le poids écrasant du sacré. Les premières personnes à scruter sa singularité sont ses compagnons de route. Alors que lui abordait le rite comme "un champ de connaissance à contempler", les autres n’y voyaient qu’une "série d’ordres divins à observer". à peine arrivé, sur la route de Médine, l’écrivain se rend compte de sa solitude. "Me voilà voguant vers un lieu inconnu, couvert de sueur, les oreilles pleines du bruit du moteur qui se mêlait au chant coranique. Quand je fis pars à mon voisin du sentiment que j’éprouvais, il me signifia brutalement l’arrêt de notre conversation". Alors que les autres sont subjugués par l’image mythique de Médine, la ville illuminée, tombeau du prophète, Hammoudi tentait de percevoir la ville, avec la littérature musulmane en tête, mais les yeux rivés sur le présent. "Je n’avais pas la sérénité de mes interlocuteurs, écrit-il. Il me manquait cette présence immédiate de l’invisible qui faisait la joie perceptible de nombre de pèlerins". Engagé à être dedans et dehors, subjectif et scientifique, le chercheur gardait ses sens éveillés.
Sans carte, passeport ou billet d’avion, Hammoudi se sent à Médine comme une marchandise livrée au "marché du pèlerinage". Attentif aux mouvements de foules, aux discours des prêcheurs, aux incantations des adorateurs de Dieu, il se sent assiégé par le wahhabisme, "cette sorte de religion d’état, vide de compassion et sans merci pour les créatures". En sortant de la mosquée, il est surpris par "ces marchés qui succèdent aux marchés". Féru de culture, le chercheur suit les amoncellements de vitrines avec l’espoir d’aboutir à la vieille médina, Yathrib, la ville originelle. Peine perdue. Même les mots partagés avec les gens de Médine, réputée "ville des achats par excellence" étaient liés au commerce ou au transport. En déambulant dans les rues de cette ville lumière, notre homme découvre un bâtiment imposant des cours de la charia’. Devant le littéralisme de la doctrine, l’intransigeance des gardiens du dogme, Hammoudi est saisi de frayeur. "Je me mis à penser que j’avais peut-être commis des crimes et qu’à tout moment on pouvait me mettre entre les mains de juges bien entraînés, au sens propre, de bourreaux aux sabres purs". La police des mœurs le traumatise d’autant qu’elle ne se contente pas de défendre le wahhabisme, mais se montre méprisante à l’égard des autres, chiites en tête.

La Mecque et la peur de l’inconnu
à l’approche de la Mecque, Hammoudi est tiraillé. De son bus, il note la laideur de la ville : "Du béton, rien que du béton amoncelé sans savoir-faire réel". Mais avant d’y parvenir, il est pris d’une angoisse soudaine : "Mon corps, privé de ses contours habituels, pouvait être absorbé par bribes ou fondre dans une sorte d’aspiration par la Mosquée sacrée", craint-il. Derrière cette peur, le sentiment ancré au fond de lui que, faute de certitude et de croyance, une foudre inexplicable pouvait s’abattre sur lui. Fragilisé par sa solitude, au milieu d’hommes de foi, Hammoudi cède à l’attraction du monolithe noir. Une fois hors du haram, il absorbe les images de pèlerins qui se chamaillent, de pseudo-théologiens aux avis tranchés, d’hommes et de femmes qui n’affichent jamais leurs vraies intentions, d’une circulation dense et polluante, d’un besoin récurrent chez les pèlerins de faire des achats pour donner la preuve matérielle de leur hajj, etc. L’écrivain prend ses notes et écrit au moment où les autres font leur sieste. Le rapport avec ses co-locataires est transparent, mais de plus en plus tendu. Vers la fin de la saison, la rupture avec l’ingénieur intégriste du groupe sera consommée.
D’une rencontre à l’autre, d’un rituel à l’autre, Hammoudi interagit avec les événements. à Arafa, il croit assister à une répétition générale du jugement dernier. Il remarque que, dans la bouche de jeunes zélés, la notion d’islam sincère se confond avec l’islam rigoriste wahhabite, que les hommes, rasés de près et les femmes tenues à l’écart, se battaient "à la darwinienne" pour les ressources distribuées sur place. A Mina, la non mixité des sexes le marque particulièrement. Il note avec une ironie à peine feinte que "l’abandon total à Dieu implique une séparation totale des corps". Devant la colonne que l’on doit prendre pour Satan, puis lors du sacrifice du mouton, il réalise finalement que le pèlerinage consiste à "faire comme… Ibrahim, Hajar, Ismaïl". Pas d’originalité autorisée. Juste une soumission mécanique. Une affaire de famille que l’on reproduit. Hammoudi ne s’y est pas totalement fait. La preuve, il le dit ouvertement aujourd’hui, "le rite, je m’en suis éloigné. Je ne peux être réduit à une pratique rigidifiée avec le temps". Et l’islam ? Il reste cette maison qu’il revisite, mais il en a d’autres, marocaine, américaine, juive, chrétienne. Et surtout scientifique. Il sent que, sans cette multiplicité de repères, l’écrivain se sentirait à l’étroit.


Hammoudi. Bio express

1972 – 1989 : Enseigne à l’Institut agronomique à Rabat
1988 : Parution de La victime et ses masques (Ed. Seuil)
1990 : Professeur d’anthropologie à l’université de Princeton
1994 – 2004 : Directeur de l’Institut des études Transrégionales
1997 : Parution de Master and disciple (Ed. Université de Chicago)
2001 : Parution de la version française Maîtres et disciples (Ed. Toubkal)
2002 : Monarchies arabes (dir. Avec Rémy Leveau) ; Ed. La documentation française
2005 : Une saison à la Mecque (Ed. Seuil)

 
 
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