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À Paris, par Inès Bel Aïba

France. Que veulent les "Indigènes" ?

(AFP)
Ils appellent à la tenue d’assises "contre le néo-colonialisme post-colonial", dénoncent violemment l’attitude de la France d’hier et d’aujourd’hui et ne veulent plus être victimes de discriminations. Explications.


c'est une drôle de ritournelle que les riverains de la Place de la République ont pu entendre dimanche 8 mai à Paris. Une mélodie qui ressemblait à un célèbre chant révolutionnaire français, dont les paroles étaient toutefois inédites. Au lieu de "Dansons la carmagnole", les quelques centaines de personnes
réunies cet après-midi-là ont en effet pu entendre "Jouez de la darbouka", ainsi que les y encourageait l’un des organisateurs de la manifestation, juché sur le toit d’une fourgonnette.
Les "Indigènes de la République", ainsi qu’ils se sont définis, avaient rendez-vous sur la place, au milieu d’un flot de portraits : celui de Mehdi Ben Barka, de Patrice Lumumba, de Yasser Arafat ou encore de Martin Luther King. Alors que Jacques Chirac venait de finir sa traditionnelle revue des troupes sur les Champs-Elysées, les "Indigènes", eux, commémoraient les massacres de Sétif en Algérie et affirmaient leur volonté de "faire de cette date le symbole du joug colonial tel qu’il s’est exercé au nom de la république [française]". "Le 8 mai 1945", continuent-ils, "la République révèle ses paradoxes : le jour même où les Français fêtent la capitulation nazie, une répression inouïe s’abat sur les colonisés algériens du Nord-Constantinois".
L’appel des "Indigènes de la République" a été lancé par une dizaine d’associations en janvier dernier. Faisait partie de cette marche, le Collectif des Musulmans de France (CMF), fortement représenté à cette marche. Abdelkader Benzerara est affilié au CMF. Français d’origine algérienne, il est l’un des organisateurs de cette marche. Venu "au nom de [s]a foi, d’abord, et ensuite en tant que citoyen", il affirme vouloir se mobiliser "contre l’injustice et la spoliation des identités". Ndella, elle, est Franco-Sénégalaise. Elle porte une pancarte en tête du cortège où elle a écrit "Ne me libère pas, je m’en charge". "Ce qu’on a envie de changer, c’est l’image que les gens ont de nous", assure-t-elle. "Il faut changer les mentalités, ne pas se résigner mais se rebeller".
Mais tous les manifestants ne sont pas originaires des anciennes colonies françaises. Valérie, 38 ans, est professeur de français. Elle est venue distribuer des tracts aux curieux et aux sympathisants : "L’idée que la colonisation continue, d’une certaine façon, c’est vrai. Il faut que la République reconnaisse qu’elle a été et continue d’être violente".
Car ce que le mouvement reproche à la France d’aujourd’hui, c’est une attitude discriminatoire envers les populations d’origine maghrébine et africaine qui serait héritée du colonialisme d’hier. Ahmed, un Marocain de 46 ans, est convaincu du lien entre la colonisation et la situation actuelle : "L’égalité est le principe, mais la mise à la marge de la société est la règle".
Sous couvert de l’appellation délibérément provocatrice d’"Indigènes", c’est un véritable procès fait à la république française qui se met en place avec cette initiative. Et c’est ce qui a découragé plusieurs personnalités de lui donner leur soutien. "Ce mouvement ne s’annonce pas comme le legs de notre anticolonialisme mais comme une monstrueuse caricature, et ce n’est pas un hasard si l’on y trouve la signature de Tariq Ramadan, qui, avec cohérence, entend féconder la République par sa conception de l’islam", écrit Jean Daniel dans le Nouvel Observateur. Pourtant, Houria Bouteldja, du collectif Les Blédardes, l’affirme haut et fort : "Nous ne sommes pas un mouvement ethnique, mais une collectivité politique". La jeune femme assimile la loi dite contre le voile au dévoilement tel qu’il a été pratiqué en Algérie. Il s’agit donc, selon elle, d’une pure et simple résurgence coloniale.
L’appel des "Indigènes" a en tout cas suscité des réactions passionnelles. Pour beaucoup, il ne s’agit que d’une attaque en coupe réglée de la république laïque, pour établir un communautarisme à l’anglo-saxonne. Mais d’autres initiatives ont renforcé le climat de tension et de suspicion qui règne aujourd’hui en France. C’est ainsi qu’un manifeste contre le racisme "anti-blanc", signé par des intellectuels comme Alain Finkielkraut et Pierre-André Taguieff, vient encore plus diviser la société française. Elaboré après des "ratonnades anti-blancs" survenues lors des manifestations lycéennes d’il y a quelques mois, le manifeste est également une réponse à l’appel des "Indigènes", dont il ne diffère pas sur le plan de la méthode utilisée. "Il s’agit d’une logique symétrique", affirme l’historien Benjamin Stora. "Si l’on reste confiné dans des ghettos identitaires, c’est une autre force qui surgira, celle de l’extrémisme religieux" avertit-il.
Ce qui est sûr, c’est que la France doit encore travailler sur son histoire. Il lui reste à revenir sur la période de la décolonisation – un processus déjà enclenché – et à digérer le choc national de la perte de "l’Algérie française" et du reste des colonies, effacé de la mémoire collective et remplacé par la glorification de la résistance anti-nazie. La France présente, en outre, deux attitudes contradictoires. D’un côté, elle a adopté le 23 février une loi incitant les enseignants et les manuels scolaires à reconnaître "le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord", de l’autre, elle appuie son ambassadeur à Alger lorsqu’il déclare que les massacres de Sétif sont "une tragédie inexcusable".
Pour autant, le racisme et la discrimination sont-ils inhérents, comme l’affirment les "Indigènes", à la république française et à son histoire ? "Il y a des transferts de mémoire qui subsistent, portés par certains groupes de la société", explique Benjamin Stora. "De là à dire qu’il y a une continuité entre le système colonial et la situation actuelle, c’est ne rien connaître à la société française d’aujourd’hui et à la société coloniale et à sa hiérarchie. De plus, reprendre le terme d’indigènes ne me paraît pas être la meilleure solution pour résoudre le problème. Il faut savoir se débarrasser des vêtements du passé pour aller de l’avant".
Le malaise reste donc intact. En dépit des déclarations enthousiastes du site oumma.com, la marche n’a pas réuni plus d’un millier de personnes, dont une partie appelait à la régularisation des sans-papiers et une autre, en queue de cortège, dénonçait l’attitude de la France au Togo depuis la mort de Gnassingbé Eyadéma. Déçus par l’attitude des forces politiques – notamment celle d’une gauche plutôt frileuse – des pans entiers de la population française se sentent délaissés. Les revendications des "Indigènes" restent confuses. Venus manifester leur colère et leur frustration, de jeunes gens portant des portraits de Ben Barka étaient incapables de citer son nom ou de dire précisément ce qu’ils réclamaient de l’état français. Ce qui ne doit pas empêcher les politiques de les écouter s’ils veulent éviter de faire le lit de tous les extrémismes.

 
 
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