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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Driss Bennani

Détenus salafistes. Où va-t-on ?

(AFP)
Entre l’entêtement de l’état et l’obstination des Chioukh, 700 détenus islamistes n’ont toujours pas suspendu leur grève de la faim, entamée le 2 mai dernier. Le pire est-il à craindre ?


Que se passe-t-il dans les quartiers islamistes des prisons marocaines ? Version officielle : "Des détenus exercent leur droit de grève de la faim, mais à des fins politiques. Nous le regrettons et pensons que les détenus sont manipulés par des leaders plus ou moins charismatiques. En tous cas, des ambulances sont mises à la disposition des directeurs de prisons pour parer les
urgences". Version militante : "Au 16ème jour de grève de la faim, la situation est intenable. Des détenus sont quotidiennement transférés dans les infirmeries et dans les hôpitaux, partout dans le pays. Si rien n’est fait dans les semaines à venir, le Maroc devra faire face à une catastrophe humanitaire sans précédent".
700 détenus (l’estimation est difficilement vérifiable) dans plus de six prisons différentes refusent de suspendre une grève de la faim entamée le 2 mai dernier. Et qui a déjà fait sa première victime : Kahlid Boukri, décédé le jeudi 11 mai. Comme attendu, le ministre de la Justice s’est empressé d’expliquer cette mort par "une tuberculose résistante, sans aucun lien avec la grève de la faim". Les associations de soutien aux prisonniers islamistes n’étaient évidemment pas du même avis. Le même jour (le 11 mai), les familles des détenus sont parties manifester leur colère devant le CCDH, à Rabat. Pour presque la première fois depuis leur organisation en association, elles seront brutalement dispersées. Dans la semaine enfin, six "Chioukh salafistes" emprisonnés seront discrètement (secrètement ? puisqu’on parle de kidnapping) transférés dans des prisons proches de leurs lieux de résidence. étrangement, cette "faveur" n’a bénéficié qu’aux Chioukh grévistes. (Les autres contestent le principe de grève de la faim, "parce que non conforme à la charia"). Depuis que les téléphones de plusieurs détenus leur ont été confisqués, chaque jour apporte son lot de rumeurs et "d’informations" sur l’état de santé critique de tel ou autre groupe à Kénitra, Salé, El Jadida ou Fès.
Mais au fait, que demandent les islamistes ? Une enquête sur leurs conditions carcérales et sur l’instruction de leurs dossiers et surtout, une révision de leurs procès. Presque 3000 au total. Est-ce trop demander ? "Du tout", affirme ce grand avocat, pourtant idéologiquement loin des islamistes. "Les atteintes aux droits humains dans les prisons ont été constatées par des associations et des organismes étatiques. Quant à l’instruction des dossiers post 16 mai, disons que quelques magistrats n’ont pas eu l’intelligence de respecter leur devoir et que les dépassements enregistrés font aujourd’hui l’unanimité. Il faut qu’on arrête la mascarade à ce stade, parce qu’après, elle deviendra incontrôlable", poursuit-il.
"3000 personnes ont-elles toutes préparé et perpétré les attentats de Casablanca ? Si la réponse est négative, le procès de milliers de personnes est donc à refaire", estime, Abderrahim Mouhtad, coordinateur de l’association des familles des détenus islamistes, Ennassir. L’état est pris à son propre piège. Pour faire passer les rafles islamistes massives et les procès iniques, la propagande officielle a longtemps surfé sur le choc provoqué par les explosions de Casablanca. "On nous a longtemps répété que les 3000 personnes arrêtés ont été jugés dans le cadre de l’enquête du 16 mai. Deux ans après, il faut tirer tout cela au clair", réclame Mouhtad.
Soit, mais comment ? Dans le texte de la procédure pénale, le ministre de la Justice a la possibilité de saisir la Cour suprême pour la révision des procès inéquitables ou entachés par des vices de fonds ou de forme… "après la réception d’une demande en ce sens de la part du détenu", tient à préciser un haut fonctionnaire au ministère. Dans l’entourage du ministre, on affirme pourtant que très peu de prisonniers ont formulé des demandes en ce sens. Beaucoup refusent de demander la grâce parce qu’ils ne se considèrent pas coupables de quoi que ce soit.
"Le problème, analyse cet avocat r’bati, c’est que le ministère rejette l’idée de traiter avec les détenus en tant que bloc homogène. Les stratèges de l’état pensent que ce serait une manière de légitimer un mouvement (la salafia) qui n’existe pas sous une forme organisée". Car dans l’esprit du ministre, c’est ce qu’il a annoncé dans une interview télévisée, "cette grève de la faim a des fins politiques et non humanitaires". Pour preuve, le ministre avance le refus des détenus de demander la grâce royale ou de formuler des demandes de révision des procès. L’un de ses conseillers rapporte cette phrase, répétée par les islamistes lors des négociations, pour illustrer le "chantage islamiste" : "Ouvrez-nous les portes de la prison, ou ramenez les linceuls".
Au-delà de cette petite polémique de procédure, une question s’impose. Existe-t-il une volonté politique pour clore ce dossier ? Visiblement pas. "L’entêtement politique fait passer les considérations humaines au second plan", analyse un observateur. Alors que des hommes se meurent derrière des barreaux, la classe politique est unanime dans son appel à "ne pas se laisser manipuler par cette énième grève de la faim". Au ministère de la Justice d’ailleurs, on laisse croire que "les suspensions de grève se suivent et que l’idée était de marquer le coup la veille de la célébration du 16 mai. C’est aujourd’hui raté puisque le discours royal (annonçant l’INDH) est venu faire de l’ombre à la manipulation islamiste".
Chez les Chioukh de la Salafia, c’est un autre son de cloche. Dans une interview accordée à l’hebdomadaire Al Jarida Al Oukhra, Mohamed Fizazi prévient de "la mort collective de centaines de détenus si rien n’est fait". Les informations émanant de l’Observatoire des Prisons ne sont pas rassurantes non plus. L’état préfère attendre, que le mouvement de grève se dilue ou dégénère, pour se mettre à table. à ses risques et périls.

 
 
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