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Par Karim Boukhari
Enquête. La secte Istiqlal
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Abbas El Fassi embrassant la main
de M'Hammed Boucetta, lors de la
passation de pouvoir à la tête
du parti, en 1998 (AIC Press)
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Serment solennel dintégration, réseaux familiaux denses et puissants, religion à tous les étages, devoir de fidélité absolue au clan, contrôle ultime exercé par "les vieux"
Le plus grand parti du Maroc a des airs de Cosa Nostra. Et pour une fois, Abbas El Fassi ny est pour rien.
"Posez la main droite sur le Coran et jurez fidélité à lIstiqlal et à ses principes". Cest en ces termes que les inspecteurs de lIstiqlal accueillent, de la façon la plus solennelle, tout nouvel adhérent au parti. Le serment, ou qassam, constitue |
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pratiquement un deuxième test pour le nouveau candidat, après lhabituel questionnaire, aussi général quexpéditif ("Connais-tu lIstiqlal ? Y as-tu déjà adhéré ? As-tu adhéré à dautres partis avant lIstiqlal ?"). à ce niveau, les inspecteurs de lIstiqlal nont sans doute rien inventé. LIstiqlal, bien avant le PJD (dont il a couvé dailleurs une partie de la classe dirigeante), a toujours été le premier parti religieux du royaume. Les rendez-vous internes du parti, du plus petit conseil provincial au congrès général, sont systématiquement précédés par "tilawat addikr al-hakim" (la lecture dun passage du Coran), généralement la sourate du "Fath" (conquête !). Les principaux dirigeants du parti ont effectué, par ailleurs, plusieurs pèlerinages à la Mecque. Avant même dêtre des hommes politiques, les fondateurs de lIstiqlal, étaient déjà des hommes de foi, des fouqaha. "Nos pères fondateurs, se souvient ce militant de longue date, se sont rencontrés à la Qaraouiyine à Fès. Avant de fonder le parti, ils ont créé une zaouiya pour propager le salafisme, le militantisme politique nest venu que plus tard". La création officielle du parti en décembre 1943 na pas empêché la "confrérie" de la zaouiya, sorte de comité des sages avant lheure, de continuer dexister, et même plus, de gouverner. "La zaouiya comptait cinq poids-lourds (Allal El Fassi, Bouchta Jamaï, Abdelaziz Bendriss, Hachmi Filali, Fqih Ghazi). Même si le secrétariat général était entre les mains dAhmed Balafrej, cest la zaouiya des cinq qui prenait, dans les coulisses, les décisions les plus importantes pour lavenir du parti". Entres membres de la zaouiya, les rapports, malgré les différends et les turpitudes de la vie politique, sont quasi familiaux. "Je me souviens, confie notre source, que lorsque lun des dirigeants se faisait arrêter, du temps du protectorat, sa famille était recueillie par un autre dirigeant, que lon appelait alors ammi (mon oncle)".
Le clan El Fassi et les autres
Historiquement, la famille istiqlalienne a dabord veillé au grain quant au respect du dogme religieux devenu, progressivement, un nationalisme des plus fervents. Elle a instauré de surprenantes règles au passage : exemple de lenvoi, presque systématique, de sa progéniture aux écoles des missions étrangères. Lun des "fils" qui en ont bénéficié se souvient : "Nos pères nous envoyaient vers les instituts privés, européens, parfois à létranger, pendant quils incitaient le petit peuple à investir les écoles publiques
Ils nous disaient : allez-y, apprenez les cultures et les langues occidentales pour mieux les contrer, apprenez les sciences pour mieux construire votre pays. En fait, ils nous préparaient à assumer des postes de responsabilité, au parti comme dans les rouages de létat". à lindépendance, qui a donné lieu à une formidable opportunité de recrutements tous azimuts, les militants de lIstiqlal ont compris que le chemin le plus court qui menait à la promotion politique, voire sociale, était de se rapprocher par tous les moyens des zouâma du parti, des membres de la zaouiya originelle aux poids-lourds du comité exécutif. Cest la course aux alliances (voir ci-dessus). A lIstiqlal, plus quailleurs, on ne compte plus le nombre des cousins, fils, gendres, beaux-frères, etc. "Beaucoup de dirigeants qui ont grimpé dans la hiérarchie du parti ou qui ont occupé dimportantes fonctions ministérielles le doivent en bonne partie à leurs liens familiaux avec des figures historiques de lIstiqlal", note ce chercheur. Les exemples sont légion. Allal El Fassi, en choisissant ses gendres, a pratiquement scellé, peut-être malgré lui, lavenir du parti et dune bonne partie de la classe politique marocaine. Un large pan des élites de lIstiqlal, du gouvernement et des hauts dignitaires du régime est en effet le résultat, plus ou moins direct, dun mariage contracté par lun des membres du clan El Fassi. Un exemple parmi dautres : le cas de Yasmina Baddou. Lactuelle secrétaire détat au développement social est la fille dun ancien secrétaire détat aux Affaires étrangères et dirigeant de lIstiqlal, et la belle sur de Taïeb Fassi-Fihri, le ministre délégué aux Affaires étrangères
dont Abbas El Fassi est loncle maternel. Si bien que Baddou siège actuellement au gouvernement en même temps que son beau-frère et loncle de son mari !
Même un Abderrazak Afilal, un Saâd Alami, ou un Abdelhamid Aouad, parmi les rares qui ne soient pas liés par le sang au clan des El Fassi, lui doivent au moins en partie leur carrière. Afilal a été parachuté par les soins de "Sdi Allal" à la tête du syndicat affilié au parti, lUGTM, et le miracle perdure depuis 46 ans déjà. Le syndicaliste a le bonheur, en plus, daller au Parlement en couple puisque lui et sa femme, Hajja Mahjouba Zoubaïri, sont tous les deux députés. Alami, premier responsable des finances du parti, doit sa carrière à son passé de "secrétaire particulier" de Allal. Idem pour Aouad, qui ne serait probablement jamais allé loin dans lappareil de lIstiqlal sans la bénédiction de Allal, qui avait tendance à le considérer comme son fils spirituel.
Limportance du clan El Fassi (Allal et, par alliance, Abbas et les autres) se mesure à la disgrâce qui semble frapper ceux qui sen séparent. Ainsi en est-il du cas, édifiant, de M'Hammed Khalifa, ex-ministre de lAlternance dont la carrière politique semble avoir pris du plomb dans l'aile depuis que le dirigeant istiqlalien a divorcé de son ex-femme, Halima, qui nest autre que la sur de Abbas El Fassi, lui-même le gendre de Allal El Fassi !
Heureusement quil existe une vie, même à lIstiqlal, en dehors du clan El Fassi. Cest le cas, par exemple, pour les Tawfik Hjira, Malika Assimi ou encore Saïda Aït Bouali, tous membres du comité exécutif. Un bémol, toutefois : Tawfik Hjira est le fils de Abderrahmane Hjira, ancien poids-lourd du parti dans loriental ; Malika Assimi et Saïda Aït Bouali sont les descendantes de deux ténors du parti. En fait, comme nous le précise cet ancien militant de lIstiqlal, qui a connu de près Allal El Fassi, "Mohamed El Ouafa est lun des très rares dirigeants issus dune famille humble, sans origines fassies. Mais aurait-on entendu parler de lui sil navait pas pris le soin de se marier à lune des filles de Allal El Fassi ?".
Makhzen, quand tu nous tiens
Quand Hassan II a appris, dans les années 1980, que la demeure familiale des Boucetta, à Marrakech, venait dêtre cédée à un particulier, le Haj Khazrachi, il a fait appeler ce dernier par le biais de son fidèle Moulay Hafid Alaoui. "Combien tu as acheté la maison des Boucetta ?". Le haj explique quil a déboursé 600.000 dh pour la transaction. Le roi, se tournant vers Moulay Hafid, dit à son interlocuteur : "Je te signe tout de suite un chèque de 1.000.000 DH, cest un bon prix ?". Pour la petite histoire, Khazrachi prit un risque inouï en répondant "Majesté, je préfère largent liquide aux chèques". Interloqué, puis mort de rire, Hassan II ordonna à Moulay Hafid de régler le haj Khazrachi selon ses volontés. Laffaire étant conclue, le roi a convoqué sans tarder Mhammed Boucetta : "Si M'Hammed, la maison des Boucetta doit rester dans leur giron". Le secrétaire général de lIstiqlal a accepté de gaieté de cur ce formidable cadeau royal
Une autre anecdote renseigne sur la nature des rapports qui liaient le monarque au numéro un de lIstiqlal. "En 1994, se souvient lun de ses proches, M'Hammed Boucetta a eu un calcul rénal. Le roi a totalement pris en charge ses frais dhospitalisation, allant jusquà lexpédier dans un avion médicalisé en France". Aujourdhui encore, Boucetta continue de jouir de la confiance du Palais. Preuve en est sa désignation, en janvier 2003, à la tête de la commission qui allait réformer la Moudawana.
à lexception toute relative de M'Hammed Douiri, éternel second qui na jamais accédé au leadership de lIstiqlal ("le parti (et le Palais) la toujours jugé plus imprévisible, moins contrôlable que les autres", estime cette source istiqlalienne), les autres membres du conseil de la présidence sont en odeur de sainteté au Palais. Abdelkrim Ghallab, lintellectuel du lot, est membre de lAcadémie royale. Boubker Kadiri appartient au très restreint conseil de régence du trône, dont le rôle est de gérer le pays en cas de vacance du pouvoir. Hachmi Filali continuerait de bénéficier, malgré le poids des ans, du statut et du traitement dun conseiller royal. "Les dirigeants du parti sont dune manière ou d'une autre liés au Palais, au Makhzen, observe ce militant. Ajoutez à cela les ardoises traînées par limprimerie du parti (Arrissala, qui édite Al-Alam et lOpinion), les nominations officielles obtenues par les proches des uns et des autres, et vous comprendrez quils ne disposent daucune marge de manuvre pour oser, un jour, dire non aux instructions du Palais".
Allégeance et cooptation
A listiqlal, personne na oublié le baise-main exceptionnel de Abbas El Fassi à M'Hammed Boucetta le jour de la passation du pouvoir entre les deux hommes, en 1998, à loccasion du 13ème congrès du parti. "Même sil y avait un petit débat sur la candidature de Abdelhaq Tazi, se souvient lun des congressistes, tous les zouama savaient que le choix se porterait sur Abbas El Fassi au poste de secrétaire général. Le problème était que M'Hammed Douiri voulait à tout prix ce poste
". Les vieux sages de lIstiqlal allaient régler le problème à leur manière, par un coup de théâtre savamment mis en scène. "Boubker Kadiri a pris la parole pour prononcer un discours à la gloire de la jeunesse, des jeunes, etc. Ce qui était une manière de baliser le terrain pour Abbas El Fassi. Douiri, qui croyait encore en sa candidature, fulminait déjà de rage. Il est devenu blême quand, par la suite, Kadiri a enfoncé le clou en disant sur le ton le plus solennel quil a été décidé de créer un conseil de la présidence pour accueillir les frères Boucetta, Ghallab, Filali, Kadiri
et Douiri". Cest ainsi que Douiri fut poliment barré de la route au secrétariat général au profit du "jeune" Abbas El Fassi. Lequel, foudroyé démotion, sest jeté sur la main de son bienfaiteur, M'Hammed Boucetta, pour lembrasser. La photo, depuis, a fait le tour du monde
Il arrive toutefois que lun des fils de lIstiqlal se retourne contre ses parrains. Jusquaux premières années de lindépendance, le parti brassait un monde fou. Moulay Ahmed Alaoui, avant de devenir la bête des médias que lon connaît, a dabord "milité" dans les rangs de lIstqilal. Mohamed Laghzaoui, patron de la première police politique du pays, aussi. En 1959, une première décantation sest faite, pour donner naissance à lUNFP (comme par hasard, les Bouabid, Ben Barka et les autres qui sont partis, avaient le moins dalliances familiales avec Allal El Fassi et les autres guides de la zaouiya origienelle). Dautres décantations plus ou moins naturelles se sont produites au fil du temps, dont la plus célèbre reste celle dAzzedine Laraki, un médecin dorigine fassie qui dit, une fois, à lun de ses étudiants : "Toi, mon fils, qui nest pas Fassi, tu sais que la médecine nest pas faite pour les non-Fassis ?". Le même Azzedine Laraki, le jour où Hassan II le désigna Premier ministre en 1986, se fit apostropher par lun de ses "frères" du parti : "Mais, Si Azzedine, comment as-tu pu renier ton parti et le quitter pour devenir Premier ministre ?". On prête à Laraki cette réponse qui siffle encore dans les oreilles istiqlaliennes : "Mon cher ami, pour devenir Premier ministre, je serais prêt à renier sttin hizb (60 partis)". Les "sttin hizb" faisant aussi référence au 60 chapitres du Coran, on comprend que personne à lIstiqlal nait pardonné, aujourdhui encore, à Azzedine Laraki sa trahison et encore moins son écart de langage
Si le pouvoir du secrétaire général de lIstiqlal est réel, il est loin dêtre absolu. Abbas El Fassi, aujourdhui, peut peser sur les membres de son comité exécutif, première instance de décision du parti, et surtout compter sur les puissants inspecteurs de lIstiqlal (lire en page 26) pour faire remonter les échos de la base, ou trier les profils des militants. Il doit, pour les décisions importantes (participation au gouvernement, choix des ministres, etc), solliciter la bénédiction du conseil de la présidence qui trône au-dessus de sa tête, sans oublier que les finances du parti, entre les mains de Saâd Alami, lui échappent en bonne partie. Le quintet Boucetta Douiri Kadiri Filali Ghallab a peut-être une importance symbolique mais lIstiqlal, justement, est un parti de symboles. Pour lanecdote, nous confie cette source, "les membres du comité de la présidence restent les premiers pourvoyeurs de fonds de listiqlal, après létat, puisquils font encore du porte-à-porte et sollicitent des hommes daffaires amis pour obtenir des aides substantielles pour le parti". Nombreux sont les donateurs qui ont régulièrement mis la main à la poche, au fil des décennies, pour venir en aide à lIstiqlal. La plupart (les familles Benjelloun, Lamrani, Kettani, Sebti, pour ne citer que celles-là), comme nous lont expliqué plusieurs sources, lont fait par "solidarité régionale et amitiés personnelles (le clan des Fassis) ou par calcul politique, pariant sur des retours dinvestissement"
Quen est-il alors du patrimoine financier du plus grand parti politique au Maroc ? Question sans réponse. Au lendemain de sa nomination au poste de S.G, Abbas El Fassi a mis au point une commission pour dresser linventaire des biens de lIstiqlal (dans le foncier principalement). Lobjectif était double : récupérer des liquidités et dissiper la transparence qui semble entourer limage du parti. Lun de ceux qui ont participé à lopération se souvient que "les premiers recoupements ont abouti à plusieurs surprises (biens non répertoriés, oubliés, exploités par de tierces personnes) mais, au bout de quelques mois, le secrétaire général nous a ordonné de mettre fin aux recherches"... |
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Organisation. Le makhzen comme modèle
L'Istiqlal fonctionne avec un conseil de la présidence regroupant les cinq figures historiques du parti (Boucetta, Douiri, Filali, Kadiri, Ghallab) qui est, en fait, un comité de surveillance au pouvoir aussi diffus quocculte. Même si les statuts ne le définissent pas clairement, ce conseil a une autorité morale sur le secrétaire général, auquel il peut retirer sa confiance à tout moment. De même quil collecte des fonds privés pour le parti, contrôlant ainsi, au moins en partie, ses finances. Dans la configuration unique en son genre de lIstiqlal, le secrétaire général (SG) évolue, dixit une source istiqlalienne, comme une sorte de Premier ministre aux mains quelque peu liées par son conseil de la présidence, mais qui contrôle largement le comité exécutif (CE) dont il est issu et qui est un genre de "gouvernement", contrôlant à son tour le comité central (CC), instance purement consultative. CE et CC sont désignés par le conseil national (CN), issu du congrès général (CG), et qui est à lIstiqlal ce que le Parlement est à létat : une instance décisionnelle, élue mais très souvent inhibée par sa hiérarchie. Le CG, grand-messe du parti, est le résultat de congrès provinciaux (CP) calqués sur la répartition géographique des préfectures. Prennent part aux CP des représentants des khalaya (cellules de base du parti), qui sont les équivalents des arrondissements locaux, ainsi que les organisations parallèles du parti, exemples du syndicat (UGTM), de la section féminine, de la chabiba ou des représentations des corps professionnels. Reste le statut très particulier des inspecteurs du parti, genre de gouverneurs, non élus, directement rattachés au CE et au SG, qui prennent part aux différents CP, remontent les informations vers le haut et répercutent les desiderata du SG vers le bas. A sa manière, cette structuration hyper rigide rappelle, par bien des aspects, celle de létat-makhzen marocain. Pour le meilleur (parfois) et pour le pire (plus souvent). |
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