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Reportage. Settat après Basri
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Parcours. Marquise d'un jour
Portrait. Kan ya ma kan
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Reportage. Settat après Basri
Télé réalité. Y a-t-il une vie après 2M ?
Parcours. Marquise d’un jour
Portrait. Kan ya ma kan

Par Hassan Hamdani

Parcours. Marquise d’un jour

(Moulay Abdellah Alaoui)
Il y a quelque année, Najat Bensallem était une star de la Mostra de Venise. Aujourd'hui, elle vend des cigarettes au détail, place Jemaâ el Fna. Portrait.


Intérieur jour : une chambre modeste, quelques fringues accrochées en vrac sur un mur à la peinture écaillée, un tableau naïf comme unique décoration, une sacoche où Najat range ses biens : quelques paquets de Marquises. Elle vend des cigarettes au détail, un métier qu’elle avait déjà pratiqué quand elle était dans la mouise, avant ce fameux casting pour Jacques Doillon.
Sur la table basse, des souvenirs défraîchis, qu’elle a extirpés d’une pile de vêtements où elle les avait soigneusement archivés. Des coupures de presse marocaines et internationales datant de sa gloire éphémère, un vieux billet d’avion pour Venise, des photos d’elle sur la place Saint Marc prises par son chaperon, à l’occasion de la projection de Raja de Jacques Doillon à la Mostra du cinéma. "On m’avait collé une femme qui me surveillait toute la journée pour que je ne h’reg pas".
Le soleil inonde le patio cuisine sans butagaz – "je l’ai vendue, problème de fric". Les chats de Moui Saâdia, sa logeuse, s’y prélassent, indifférents aux deux tortues sans patronyme de Najat. Assise sur son lit, elle découvre ses cheveux, seul signe de féminité, rehaussé par un survêtement et un tee-shirt unisexe. Elle cache habituellement sa coupe garçonne toute la semaine sous une casquette quand elle vend ses "Marquises la crise" sur la place Jemaâ El Fna. Dissimulée sous ce couvre-chef hérité du film de Jacques Doillon, Najat joue une partie de cache-cache ambiguë. Quand Najat devient anonyme, c’est la Raja du film éponyme qui peut enfin resplendir. Elle se fait appeler ainsi désormais, tous les petits vendeurs de la place de l’Apocalypse ne la connaissent d’ailleurs que sous son nom d’héroïne de cinéma. On la salue dans son quartier à coup de "Raja labasse ?" Pourtant, aucun de ces anonymes n’a vu son film - "ça vaut mieux d’ailleurs, il est très dur". Le jour de la projection de Raja pendant le festival de Marrakech, plusieurs filles sont d’ailleurs sorties de la salle avant la fin du film. Elles refusaient de voir une Marocaine incarner leur réalité : Marrakech l’ocre ressemble de plus en plus à une adaptation de Plateforme de Houellebecq où de vieux Européens viennent acheter de la chair fraîche basanée, vraie, âpre, dure à la tâche.
Prisonnière à 22 ans d’une maladie de vieux, la nostalgie, Raja ressasse son abandon par Jacques Doillon et Pascal Gregory, l’acteur français qui lui donnait la réplique dans le film. Elle n’a jamais revu le réalisateur qu’elle n’appelle d’ailleurs que par son prénom, tant ils étaient proches pendant le tournage. Arrivée en retard pour la remise de son premier prix d’interprétation à Marrakech, elle chercha Jacques des yeux après la cérémonie. Il n’était déjà plus là : "je l’ai appelé, il était à l’aéroport. Il repartait en France". Ce coup de fil fut son dernier contact avec un certain cinéma français. Un cinéma, adepte d’acteurs inconnus, plus réels que la réalité, que l’on essore puis que l’on jette tels un kleenex usé. Quant à Pascal Gregory, elle est allée frapper chez lui à Marrakech. L’acteur lui a donné 1000 dirhams. Sa seconde visite à l’acteur fut ponctuée d’un "Monsieur Gregory ne vit plus ici". Elle lui en veut encore et se remémore aujourd’hui avec délectation, cette scène de cinéma-vérité, si chère à Doillon, où elle mettait un vrai coup de pied dans les couilles de Pascal Gregory : "il ne s’intéresse pas aux filles, de toutes les manières".
Aujourd’hui c’est lundi, le jour de repos de Raja. Elle sort détendue du hammam, le cinéma peut enfin faire relâche, elle redevient Najat… mais prend la pose avec un naturel trop soigné. "Attends je retire la bouteille d’eau, on ne va pas leur faire de la pub gratuite" précise Najat à l’adresse du photographe. Ce réflexe, elle l’a hérité des plateaux de cinéma quand la costumière la fringuait avec des vêtements neutres sans pub. Ce geste professionnel d’une ex-actrice qui protége son image est naïf et démesuré, vu le cadre et la situation. Il souligne les relations (éphémères, désormais) et ambiguës qu’elle entretient avec la presse. Najat s’est laissée gagner par l’amertume, au vu de ce que l’on a publié sur elle. "On a écrit que ma mère m’avait abandonnée à l’orphelinat. C’est faux. Le correspondant de Assabah a même écrit après avoir fait mon interview que je faisais du porno dans le film. Toutes les scènes d’amour étaient truquées. Si je le recroise, je lui fais sa fête". Mais irradiée par les spot-lights de la renommée, Raja en redemande de cette presse, qu’elle soit bonne ou mauvaise. Le virus est désormais en elle, il couve et s’exhale à chaque nouveau coup de projecteur, même quand il vient éclairer son quotidien misérable de jeune fille qui s’est brûlée aux néons de la gloire.
Raja a refait la une des journaux, il y a peu de temps, quand des journalistes l’ont croisée lors d’un concert rock où elle vendait ses cigarettes au détail. Elle a fui les photos dans un premier réflexe de pudeur, avant de se prêter de nouveau au jeu des médias… sans jamais retirer sa casquette d’héroïne de cinéma. Dans cette attitude, il y aurait à boire et à manger pour un psychologue émérite. Désormais, Raja navigue à vue entre les écueils de la mythomanie - "Jacques m’avait promis la moitié des bénéfices du film", les confidences en off de Najat sur sa famille, son passé, son mariage et les détails colorés d’une fille orpheline qui font les belles biographies de star -"Ma mère est morte le jour de mon anniversaire. Depuis je ne le fête plus". Najat traverse une mauvaise passe chaque jour que Dieu fait comme tous les Marocains. Mais Raja, elle, a un passé glorieux auquel elle se raccroche au-delà de toute mesure. En attente d’un coup de pouce qui ne vient pas, elle se contente pour l’heure des encouragements de quelques réalisateurs ou acteurs marocains de passage à Jemaâ El Fna lors de week-ends. Ou bien de quelques subsides offerts par le wali.
Déjà à quêter l’aumône des autorités comme beaucoup de mendiants qui peuplent la profession artistique ? Le revers de fortune n’est pas encore son fonds de commerce, mais elle n’en demeure pas moins effrayante quand elle remet son destin entre vos mains avec son air d’oisillon tombé du nid. Elle a du talent pourtant Raja, et des idées sur le cinéma même : "J’aimerais faire de grands films d’action à la Jet Li. Le cinéma marocain parle trop", déclare, sûre d’elle, Raja. Mais comme de ce côté là, elle se heurte à un mur, Najat rêve aussi d’ouvrir un petit magasin de maquillage, "Il n’en existe pas dans mon quartier, cela marcherait bien". Raja, l’actrice, ne veut pas d’enfants, source de problèmes, les bambins. Najat dit ne pas pouvoir en avoir, un vieux kyste aux ovaires l’aurait rendue stérile. Un rêve de femme parti en fumée comme une Marquise, que Raja transforme en choix personnel d’actrice. Raja bouffe Najat de jour en jour.

 
 
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