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Reportage. Settat après Basri
Télé réalité. Y a-t-il une vie après 2M ?
Parcours. Marquise d'un jour
Portrait. Kan ya ma kan
N° 178
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Reportage. Settat après Basri
Télé réalité. Y a-t-il une vie après 2M ?
Parcours. Marquise d’un jour
Portrait. Kan ya ma kan

Par Driss Bennani

Portrait. Kan ya ma kan

(Db / Telquel)
Mohamed Bariz est un conteur. à 10 ans, il a tenu sa première halqa. Puis 40 ans durant, il a passé sa vie à raconter les histoires les plus inimaginables. La sienne est tout aussi passionnante. Timidement, il accepte de la partager. En 4 tomes.


Lorsque Mohamed Bariz donne un rendez-vous, c’est naturellement qu’il désigne le café de France, dominant la place Jamaâ El Fna à Marrakech, comme lieu de rencontre. Le conteur qu’il est semble réduire le monde à cette place nouvellement
dallée, et qu’il ne reconnaît presque plus. "Tant de commerçants, de charlatans et d’arnaqueurs…", laisse spontanément échapper Bariz, qui regarde furtivement la place, animée en cette matinée ensoleillée du mois de mai. Habitué à raconter avec maestria la vie de ses héros, réels ou imaginaires, il a maintenant du mal à entamer la sienne. Par où commencer ? Ses cinquante ans sont tellement bien remplis. Il hésite un moment, puis commence, sans mystère, par le commencement. Sa naissance.
Mohamed est né dans les années 50. Probablement avant l’indépendance puisque son état civil est cosigné par des agents français. C’est d’ailleurs ces derniers qui le baptisent Bariz. "Mon père s’était présenté pour m’inscrire sur l’état civil. Il avait un prénom, pas de nom. Ironisant sans doute, l’agent français lui propose Bariz, mon père accepte. Après tout, Bariz ou Tokyo, devait-il penser, qu’est ce que ça peut bien changer ?". Son histoire commence bien …

Tome 1. L’enfant et le Ch’rif
Le petit Mohamed a maintenant 7 ans. Avec son frère, il fréquente déjà l’école publique. Le soir, les deux enfants aident le père et la mère, respectivement artisans vanneur et du cuir. Les nuits de travail sont longues et épuisantes. En ce début des années 60, dans le modeste domicile marrakchi, pas de radio, ni de télévision. Mais pour motiver leurs enfants, les deux parents trouvent l’astuce. Des soirées durant, ils leur racontent des histoires traditionnelles (Hdiddane l’hrami, mmi lghoula, etc). Les enfants accrochent, et bien des fois, se tuent à la tâche pour ne pas interrompre le récit passionnant des parents. Cela dure plusieurs années. Jusqu’au jour où le petit Mohammed, alors âgé de dix ans, accompagne sa mère à Souk Erbiî (le marché aux herbes), dans la vieille médina de la ville ocre. Il découvre celui qu’il décrit aujourd’hui comme son mentor : Moulay Mohamed El Jabri, dit le ch’rif. Mohamed se faufile au milieu des personnes qui s’attroupent autour du conteur et parvient à capter des mots épars d’une histoire de démons et de trésor caché. Il est sous le charme, mais sa mère le tire violemment. Il reste accroché aux lèvres du conteur. Le jour suivant, Mohamed fait l’école buissonnière et s’en va attendre Moulay Mohamed sur la place du marché. Il découvre un nouvel univers, peuplé de vaillants cavaliers, de princesses, de rois et de reines. à des années lumières des histoires banales des parents. Le petit enfant fréquente assidûment la halqa du grand maître. Puis un jour, le conteur s’absente. Sans trac, Mohamed prend sa place, et se découvre une aisance surprenante à mimer ses faits et gestes. Les spectateurs apprécient, mais une voisine qui passait par là alerte les parents. Mohamed recevra la raclée de sa vie. "Je ne savais pas que la halqa était une honte pour la famille. Je l’ai aimée, c’est tout", explique aujourd’hui Mohamed Bariz. L’enfant n’en a cure. Il revient à Jamaâ El Fna, cette fois-ci. Il se découvre de nouveaux maîtres, de nouveaux mondes. Le père le surprend encore une fois, et le tire derrière sa bicyclette jusqu’à la maison où l’attendait une énième "séance de torture". Le petit Mohamed ne comprend toujours pas. Qu’a-t-il donc fait pour mériter cela ? Qu’y a-t-il de mal à aimer gesticuler à raconter des histoires ? Il vole l’équivalent de 30 Dhs au père et fugue. Il s’achète des sardines en conserve, du pain et du lait. Et s’en va chercher sa voie…

Tome 2. Bariz, l’alchimiste ?
À 10 ans, Mohamed n’avait encore jamais quitté Marrakech. Il erre sur les routes, se fait embarquer part un grand taxi, invente aisément une histoire où il raconte qu'il a tué sa mère et échoue à… Beni Mellal. Il passe la nuit dehors et se réveille sur la place du marché. Un homme lui propose de garder le bétail d’un caïd. Le petit citadin accepte. Il a du mal à se faire à ses nouvelles conditions de vie et s’échappe sept jours après. Il échoue quelques kilomètres plus loin, entre Beni Mellal et Fqih Ben Saleh. Le troupeau qu’il garde maintenant est moins important, mais tous ses repas se ressemblent : du thé et du pain. Le petit enfant se lasse et laisse tout tomber, encore une fois. Il ne sera pas berger.
à 11 ans, il se retrouve à Fqih Ben Saleh. Au détour d’une ruelle, il découvre … une halqa. Mais le conteur est ridicule. "Aucun art, aucune émotion. Une piètre performance", juge le petit enfant. Le lendemain, Mohamed, pas plus grand que trois pommes, s’établit à son propre compte. Amusés, les gens s’attroupent autour de lui. Il avait maintenant appris plus de 20 histoires de ses maîtres marrakchis. Il en choisit une et la déclame, en toute confiance, à une assistance abasourdie par le don du "petit bahjaoui". Finalement, le groupe se disperse et l’enfant en sort bredouille. Il n’avait pas pensé à demander de l’argent. Un vieil homme le rappelle à cette règle élémentaire de la halqa et lui prédit un avenir radieux. Le jour suivant, Mohamed interrompt son histoire à son point culminant, et réclame son dû. Il en tire 75 rials (un tagine de viande coûtait 24 rials à l’époque). Le deuxième jour, il en aura pour 170 rials. Trois mois plus tard, la recette de l’enfant s’élève à 900 rials. à 11 ans, Mohamed Bariz trône sur une fortune considérable. Il se déplace entre Oued Zem, Beni Mellal, Bijaâd et Khouribga. Huit mois s’écoulent et l’enfant qui a 12 ans maintenant pense revenir auprès de ses parents, qui lui manquent comme jamais avant. L’enfant prodige rentre au bercail après un stage de perfectionnement réussi…

Tome 3. L’heure de gloire
Naturellement, il refuse de revenir à l’école. Son père cède mais lui demande d’assumer son choix et de subvenir à ses besoins. à 12 ans, il découvre alors les coulisses de Jamaâ El Fna. Côté conteur, ce n’est plus cet espace de divertissement et de joie de vivre, de renommée mondiale. Les vieux conteurs le chassent et les agents de police l’arnaquent. Il résiste et arrive à "fidéliser ses clients". En 1982, Mohamed est un jeune homme qui a déjà une longue expérience de conteur derrière lui. Les saisons d’hiver, il les passe à Marrakech. Dès les premiers jours du printemps, il plie bagage et s’en va à… Jérada. La ville minière est alors prospère et accueillante. Il y élit domicile six mois par an. Les ouvriers l’adorent. C’est leur seule ouverture sur le monde. Entre temps, Mohamed Bariz a perfectionné son éducation élémentaire. Désormais, il est capable de lire les plus grands auteurs. à Jérada, il passe d’ailleurs ses journées à préparer son show du soir, plongé dans les plus grandes autobiographies arabes (Salah Eddine, Al Wahhabia, Al Fayrouzia, Al Hamzaouia, etc.). Il se met à un genre nouveau : l’équivalent du feuilleton. Une histoire peut désormais courir sur plusieurs mois. Sa maîtrise de la langue s’améliore également et il devient un excellent orateur. Parallélement, il décide de s'établir, se marie et a un enfant en 1988. Les années Jérada seront les plus belles de sa carrière. "Quand je rentrais à Marrakech, je ressemblais à un zmagri. Tout le monde attendait les cadeaux que je ramenais avec moi. J'étais bien plus qu’un hlaiqi, j'étais un homme qui gagne sa vie. De mon séjour à Jérada, je ramenais souvent entre 4000 et 5000 dirhams". Avec la naissance de sa fille, Mohamed décide de s’installer définitivement à Marrakech. Sa journée commence à 8 heures et se termine à 10 heures. "C’est le moment idéal pour un conteur. Une histoire, cela demande du calme et de la fraîcheur", explique-t-il. Il passera 10 ans sur Jamaâ El Fna. En 1998, il décide d’abandonner la place qui a perdu toute sa magie…

Tome 4. Et pourtant…
Mohamed Bariz entame alors une nouvelle carrière. Il est désormais "conteur de salon". Il travaille sur les plus grands textes pour les adapter en halqa. à son actif, une cinquantaine de titres dont : la biographie d’Averroès, des textes de l’espagnol Jorge Borgès, Lettre d’outre tombe, Rijal Wa kilab d’Abdelfattah de Kilito, L’homme cigogne, Le marché aux esclaves, etc. Il voyage à l’étranger. à Toulouse, à Bordeaux, au Portugal, et à Paris où il représente l’Afrique du Nord lors du festival international des conteurs. Il donne une présentation à l’Institut du monde arabe à Paris et anime des ateliers pédagogiques au Maroc. Il reste fidèle à la halqa qui lui a tout donné, dit-il, alors que ses propres parents l’avaient chassé.
En repartant aujourd’hui, Mohamed Bariz traverse incognito la place qu’il a décidemment marquée. Personne ne fait attention à cette frêle silhouette qui se fraye timidement un chemin au milieu des touristes. Mohamed n’en a cure. Enfant, raconte-t-il, il avait rêvé d’un géant noir qui était sorti d’une bague que lui a remise Moulay Mohamed El Jabri. De ses deux grands bras, le géant l'avait dépose au milieu de la place Jamaâ el Fna. L’enfant avait faim et avait demandé à manger. Le géant s’exécuta et lui offrit un pain bien chaud. Le quinquagénaire avait enfin compris que son destin lui avait été prédit, il y a de cela plus de quarante ans.

 
 
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