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Par Driss Bennani
Portrait. Kan ya ma kan
Mohamed Bariz est un conteur. à 10 ans, il a tenu sa première halqa. Puis 40 ans durant, il a passé sa vie à raconter les histoires les plus inimaginables. La sienne est tout aussi passionnante. Timidement, il accepte de la partager. En 4 tomes.
Lorsque Mohamed Bariz donne un rendez-vous, cest naturellement quil désigne le café de France, dominant la place Jamaâ El Fna à Marrakech, comme lieu de rencontre. Le conteur quil est semble réduire le monde à cette place nouvellement |
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dallée, et quil ne reconnaît presque plus. "Tant de commerçants, de charlatans et darnaqueurs
", laisse spontanément échapper Bariz, qui regarde furtivement la place, animée en cette matinée ensoleillée du mois de mai. Habitué à raconter avec maestria la vie de ses héros, réels ou imaginaires, il a maintenant du mal à entamer la sienne. Par où commencer ? Ses cinquante ans sont tellement bien remplis. Il hésite un moment, puis commence, sans mystère, par le commencement. Sa naissance.
Mohamed est né dans les années 50. Probablement avant lindépendance puisque son état civil est cosigné par des agents français. Cest dailleurs ces derniers qui le baptisent Bariz. "Mon père sétait présenté pour minscrire sur létat civil. Il avait un prénom, pas de nom. Ironisant sans doute, lagent français lui propose Bariz, mon père accepte. Après tout, Bariz ou Tokyo, devait-il penser, quest ce que ça peut bien changer ?". Son histoire commence bien
Tome 1. Lenfant et le Chrif
Le petit Mohamed a maintenant 7 ans. Avec son frère, il fréquente déjà lécole publique. Le soir, les deux enfants aident le père et la mère, respectivement artisans vanneur et du cuir. Les nuits de travail sont longues et épuisantes. En ce début des années 60, dans le modeste domicile marrakchi, pas de radio, ni de télévision. Mais pour motiver leurs enfants, les deux parents trouvent lastuce. Des soirées durant, ils leur racontent des histoires traditionnelles (Hdiddane lhrami, mmi lghoula, etc). Les enfants accrochent, et bien des fois, se tuent à la tâche pour ne pas interrompre le récit passionnant des parents. Cela dure plusieurs années. Jusquau jour où le petit Mohammed, alors âgé de dix ans, accompagne sa mère à Souk Erbiî (le marché aux herbes), dans la vieille médina de la ville ocre. Il découvre celui quil décrit aujourdhui comme son mentor : Moulay Mohamed El Jabri, dit le chrif. Mohamed se faufile au milieu des personnes qui sattroupent autour du conteur et parvient à capter des mots épars dune histoire de démons et de trésor caché. Il est sous le charme, mais sa mère le tire violemment. Il reste accroché aux lèvres du conteur. Le jour suivant, Mohamed fait lécole buissonnière et sen va attendre Moulay Mohamed sur la place du marché. Il découvre un nouvel univers, peuplé de vaillants cavaliers, de princesses, de rois et de reines. à des années lumières des histoires banales des parents. Le petit enfant fréquente assidûment la halqa du grand maître. Puis un jour, le conteur sabsente. Sans trac, Mohamed prend sa place, et se découvre une aisance surprenante à mimer ses faits et gestes. Les spectateurs apprécient, mais une voisine qui passait par là alerte les parents. Mohamed recevra la raclée de sa vie. "Je ne savais pas que la halqa était une honte pour la famille. Je lai aimée, cest tout", explique aujourdhui Mohamed Bariz. Lenfant nen a cure. Il revient à Jamaâ El Fna, cette fois-ci. Il se découvre de nouveaux maîtres, de nouveaux mondes. Le père le surprend encore une fois, et le tire derrière sa bicyclette jusquà la maison où lattendait une énième "séance de torture". Le petit Mohamed ne comprend toujours pas. Qua-t-il donc fait pour mériter cela ? Quy a-t-il de mal à aimer gesticuler à raconter des histoires ? Il vole léquivalent de 30 Dhs au père et fugue. Il sachète des sardines en conserve, du pain et du lait. Et sen va chercher sa voie
Tome 2. Bariz, lalchimiste ?
À 10 ans, Mohamed navait encore jamais quitté Marrakech. Il erre sur les routes, se fait embarquer part un grand taxi, invente aisément une histoire où il raconte qu'il a tué sa mère et échoue à
Beni Mellal. Il passe la nuit dehors et se réveille sur la place du marché. Un homme lui propose de garder le bétail dun caïd. Le petit citadin accepte. Il a du mal à se faire à ses nouvelles conditions de vie et séchappe sept jours après. Il échoue quelques kilomètres plus loin, entre Beni Mellal et Fqih Ben Saleh. Le troupeau quil garde maintenant est moins important, mais tous ses repas se ressemblent : du thé et du pain. Le petit enfant se lasse et laisse tout tomber, encore une fois. Il ne sera pas berger.
à 11 ans, il se retrouve à Fqih Ben Saleh. Au détour dune ruelle, il découvre
une halqa. Mais le conteur est ridicule. "Aucun art, aucune émotion. Une piètre performance", juge le petit enfant. Le lendemain, Mohamed, pas plus grand que trois pommes, sétablit à son propre compte. Amusés, les gens sattroupent autour de lui. Il avait maintenant appris plus de 20 histoires de ses maîtres marrakchis. Il en choisit une et la déclame, en toute confiance, à une assistance abasourdie par le don du "petit bahjaoui". Finalement, le groupe se disperse et lenfant en sort bredouille. Il navait pas pensé à demander de largent. Un vieil homme le rappelle à cette règle élémentaire de la halqa et lui prédit un avenir radieux. Le jour suivant, Mohamed interrompt son histoire à son point culminant, et réclame son dû. Il en tire 75 rials (un tagine de viande coûtait 24 rials à lépoque). Le deuxième jour, il en aura pour 170 rials. Trois mois plus tard, la recette de lenfant sélève à 900 rials. à 11 ans, Mohamed Bariz trône sur une fortune considérable. Il se déplace entre Oued Zem, Beni Mellal, Bijaâd et Khouribga. Huit mois sécoulent et lenfant qui a 12 ans maintenant pense revenir auprès de ses parents, qui lui manquent comme jamais avant. Lenfant prodige rentre au bercail après un stage de perfectionnement réussi
Tome 3. Lheure de gloire
Naturellement, il refuse de revenir à lécole. Son père cède mais lui demande dassumer son choix et de subvenir à ses besoins. à 12 ans, il découvre alors les coulisses de Jamaâ El Fna. Côté conteur, ce nest plus cet espace de divertissement et de joie de vivre, de renommée mondiale. Les vieux conteurs le chassent et les agents de police larnaquent. Il résiste et arrive à "fidéliser ses clients". En 1982, Mohamed est un jeune homme qui a déjà une longue expérience de conteur derrière lui. Les saisons dhiver, il les passe à Marrakech. Dès les premiers jours du printemps, il plie bagage et sen va à
Jérada. La ville minière est alors prospère et accueillante. Il y élit domicile six mois par an. Les ouvriers ladorent. Cest leur seule ouverture sur le monde. Entre temps, Mohamed Bariz a perfectionné son éducation élémentaire. Désormais, il est capable de lire les plus grands auteurs. à Jérada, il passe dailleurs ses journées à préparer son show du soir, plongé dans les plus grandes autobiographies arabes (Salah Eddine, Al Wahhabia, Al Fayrouzia, Al Hamzaouia, etc.). Il se met à un genre nouveau : léquivalent du feuilleton. Une histoire peut désormais courir sur plusieurs mois. Sa maîtrise de la langue saméliore également et il devient un excellent orateur. Parallélement, il décide de s'établir, se marie et a un enfant en 1988. Les années Jérada seront les plus belles de sa carrière. "Quand je rentrais à Marrakech, je ressemblais à un zmagri. Tout le monde attendait les cadeaux que je ramenais avec moi. J'étais bien plus quun hlaiqi, j'étais un homme qui gagne sa vie. De mon séjour à Jérada, je ramenais souvent entre 4000 et 5000 dirhams". Avec la naissance de sa fille, Mohamed décide de sinstaller définitivement à Marrakech. Sa journée commence à 8 heures et se termine à 10 heures. "Cest le moment idéal pour un conteur. Une histoire, cela demande du calme et de la fraîcheur", explique-t-il. Il passera 10 ans sur Jamaâ El Fna. En 1998, il décide dabandonner la place qui a perdu toute sa magie
Tome 4. Et pourtant
Mohamed Bariz entame alors une nouvelle carrière. Il est désormais "conteur de salon". Il travaille sur les plus grands textes pour les adapter en halqa. à son actif, une cinquantaine de titres dont : la biographie dAverroès, des textes de lespagnol Jorge Borgès, Lettre doutre tombe, Rijal Wa kilab dAbdelfattah de Kilito, Lhomme cigogne, Le marché aux esclaves, etc. Il voyage à létranger. à Toulouse, à Bordeaux, au Portugal, et à Paris où il représente lAfrique du Nord lors du festival international des conteurs. Il donne une présentation à lInstitut du monde arabe à Paris et anime des ateliers pédagogiques au Maroc. Il reste fidèle à la halqa qui lui a tout donné, dit-il, alors que ses propres parents lavaient chassé.
En repartant aujourdhui, Mohamed Bariz traverse incognito la place quil a décidemment marquée. Personne ne fait attention à cette frêle silhouette qui se fraye timidement un chemin au milieu des touristes. Mohamed nen a cure. Enfant, raconte-t-il, il avait rêvé dun géant noir qui était sorti dune bague que lui a remise Moulay Mohamed El Jabri. De ses deux grands bras, le géant l'avait dépose au milieu de la place Jamaâ el Fna. Lenfant avait faim et avait demandé à manger. Le géant sexécuta et lui offrit un pain bien chaud. Le quinquagénaire avait enfin compris que son destin lui avait été prédit, il y a de cela plus de quarante ans. |
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