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Par Driss Ksikes
Genèse d'un rêve
Linitiative nationale de développement humain nest pas sortie du néant. Beaucoup de rapports et travaux ont inspiré la décision royale. Au regard des actions disparates et des occasions manquées, la cohérence souhaitée semble hors datteinte. Mais le rêve est permis.
Le dernier discours royal a été réécrit plusieurs fois. "Le roi savait que le concept nétait pas simple et quil fallait apporter le maximum de précisions pour éviter les mauvaises interprétations", rapporte lun de ses proches collaborateurs. Doù |
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la complexité du rendu, peu intelligible pour le commun des mortels. En annonçant lInitiative Nationale de Développement Humain (INDH), le roi a aussi fait son autocritique. En sélevant contre "le saupoudrage" et "le rapiéçage", il sen est pris délicatement à la politique daumône sociale, improductive, orchestrée (entre autres) par la fondation Mohammed V. En pointant du doigt "lidée simpliste selon laquelle linclusion des populations marginalisées pèse sur la croissance", il a sacrifié une des illusions chères à son ministre des Finances, Fathallah Oualalou. Fidèle au FMI, ce dernier a longtemps cru devoir attendre plus de croissance pour avoir plus demplois, afin daboutir à plus déquité dans la redistribution des richesses. Aujourdhui, le roi est (enfin) convaincu que "les 2% de croissance quil cherche en plus, le développement humain peut les générer", explique ce spécialiste de la question. Alors, au lieu de sattaquer au social, en catimini, à ses heures perdues, il décide de laffronter en priorité. En gros, "le roi est passé dune phase où il pensait au social par instinct et sorientait naturellement vers le caritatif, à une nouvelle phase où il a compris quil devait rectifier le tir et prôner une économie alternative", explique un homme du Palais. On croit rêver. Le roi des pauvres aurait-il décidé de sassumer complètement ? Tant mieux, mais doù lui est venue cette prise de conscience ?
Genèse de lidée
Londe de choc reçue par le roi à lorphelinat dAïn Chock laurait-elle incité à passer à la vitesse supérieure ? Lexplication est anecdotique et la spéculation difficile à vérifier. Mais peut-être que cest la goutte qui a fait déborder le vase. Sinon, plusieurs rapports avaient tiré la sonnette dalarme. Déjà, en décembre 2003, au lendemain du 16 mai, le dernier rapport du PNUD sur le développement humain au Maroc montrait le chemin à suivre : "rattraper les retards de développement du monde rural, atténuer les disparités sociales et régionales et promouvoir de nouvelles opportunités de création de richesses". En juin 2004, le très prolixe Haut commissaire au Plan, Ahmed Lahlimi, présente au roi, en comité restreint, la carte communale de la pauvreté. Quoique établi sur la base du recensement de 1994 et de lenquête sur le niveau de vie des ménages de 1998 / 99, le document déstabilise en haut lieu. Il en ressort que ladduction en eau potable, lélectrification et le désenclavement (projets infrastructurels lancés depuis 1995) ne sortaient pas vraiment les Marocains délaissés de leur misère. Par contre, il savérait que le taux de scolarisation avait un lien plus direct avec le taux de pauvreté. Le ton du rapport est alarmiste. Seul moyen de sen sortir, des élus efficaces, des délégués régionaux qui nattendent pas éternellement des directives de Rabat et des associations locales prises un peu plus au sérieux. En été 2004, la Banque mondiale assombrit davantage le tableau. "Les associations de développement local sont perçues par les élus comme des instruments de concurrence politique
Entre eux, les rapports de coopération dans le respect de lautonomie réciproque semble être lexception".
à lépoque, la nomination dAbderrahim Harouchi au poste de ministre du Développement social ressemble à une bonne nouvelle. Ce dernier note demblée que plusieurs acteurs (Agence du Développement Social ADS-, Entraide nationale, Direction des Affaires sociales, Institut National de lAction Sociale) marchent sur les pieds les uns des autres et affaiblissent la politique sociale. Il commandite, alors, au PNUD une étude qui indiquerait la stratégie à suivre dans la lutte contre la pauvreté (le taux national était à hauteur de 21%). "Il avait compris dès le départ que si lon continuait à travailler par petits travaux dispersés, cela naurait aucun impact", explique lex-coordinateur de cette stratégie, Ahmed Bencheikh. Dans son dernier rapport, rendu en décembre 2004, cet expert inspire à létat les contours de lINDH. Il l'invite à "faire un recensement des programmes dactions locales à mener" et den confier le suivi à "un comité de pilotage régional". La formule est retenue par les technocrates qui préparent la copie royale. Lannonce de linitiative a certes suscité beaucoup denthousiasme, mais beaucoup de confusion, aussi. Au dernier conseil du gouvernement, tenu le jeudi 12 mai, alors que lINDH était encore un secret des dieux, "les ministres ne savaient pas si létat voulait faire plus daide sociale, classique, ou sengager sérieusement dans une politique de développement qui donnerait aux pauvres les moyens de sen sortir par eux-mêmes, là où ils sont", confie un ministre. En fait, ils savaient que le roi allait parler du socia,l mais pas plus.
Passif de laction LINDH saura-t-elle tirer les leçons des essais mal transformés dans le passé ? Ahmed Lahlimi, architecte du gouvernement dalternance, se souvient avec amertume dune initiative de développement social tuée dans luf. La stratégie nationale de la PME quil avait initié en 2000, en vue dencourager les initiatives locales et informelles, a été jetée aux orties. Son concept fétiche déconomie sociale, mal compris à lépoque, a été réduit à sa portion congrue : lartisanat. Or, que dit le roi aujourdhui ? "Valoriser linformel".
Le roi parle aussi de "démarche participative". Or, plusieurs artisans du développement local en ont fait leur deuil. En début de règne, alors que le mot "gouvernance" faisait fureur, les gouverneurs et walis avaient institué des comités dorientation stratégique (COS). Ces structures devaient régler les problèmes de pauvreté et de marginalisation en concertation avec les associations et les élus. Il sagissait alors de créer des projets générateurs de revenus pour une population précaire (couture, plomberie
). "Les ONG ont buté sur des services de létat inefficaces (Santé, OFPPT) et non coopératifs. Finalement, les COS ont été enterrés", indique A. Bencheikh.
Puis vint lAgence de développement social. Les associations croyaient enfin trouver la banque des pauvres. Lagence est devenue une vache à lait. Mais elle a été tellement submergée de demandes quelle a cessé daller sur le terrain, veiller à la faisabilité de mini-projets censés sortir les gens de leur misère. "On commençait à ressembler à la machine bureaucratique et inefficace de lEntraide nationale", regrette le spécialiste Ali Amahan, qui a démissionné de cette agence.
Et pourtant, quand on consulte les chiffres, leffort consenti est appréciable. Le dernier discours du premier ministre Driss Jettou en offre une belle illustration : 60% de douars fournis en adduction deau potable, 70% délectrification réalisée, 1600 km de route construites annuellement, un taux danalphabétisme réduit à 47%. "Oui, mais il ne sagit là que de secteurs cloisonnés", reproche lun des concepteurs de lINDH. Quest-ce qui manque, alors ? Une écoute synthétique des besoins locaux ? Mohamed El Yazghi, ministre de lAménagement du territoire pourrait très bien arguer que la charte du même nom établie, suite à des mois de débat national, localité par localité, mérite dêtre déterrée. Que manque-t-il dautre ? Une hiérarchisation des besoins ? Certainement. Létude commandée par Harouchi a au moins révélé une anomalie majeure : "On trouve beaucoup de projets là où la pauvreté augmente (ex : Marrakech Haouz). La raison en est que létat navait pas linitiative des projets. Souvent les programmes sont des propositions émanant des organisations internationales", explique Bencheikh. Toujours par rapport aux priorités, le cas de la lutte contre lanalphabétisme est dramatique. "Au lieu de sattaquer aux 1,5 millions de jeunes non scolarisés ou déscolarisés, dont 30% sont irrécupérables, le secrétaire dEtat, Anis Birou, opte pour lalphabétisation des personnes âgées, dont la cause est perdue", estime cet observateur international. Tout est à refaire, donc.
Espoir de cohérence
"Il faut trouver le moyen le plus efficace de passer des expériences locales à une vision nationale", estime Emmanuel Dierckx de Casterlé, le représentant résident du PNUD au Maroc. De la réunion tenue à Agadir, mardi, avec le roi une première méthode semble se dessiner. Il sagirait de lister les besoins locaux en matière de développement (école, santé, emploi, infrastructures de base, etc.), au niveau dun quartier ou dun douar, de désigner un comité régional et den confier la tutelle au wali ou gouverneur. Et pourquoi pas au président de la région ? Lidée fait son chemin, mais elle na pas beaucoup dadeptes. Et que deviendrait le ministère du Développement social dans laffaire ? Il aurait un rôle de gestion globale, dinspection et dorientation, suggère-t-on autour du roi. Et comment sen sortir localement avec des délégués régionaux sans moyens de prise de décision ? "Il faut les promouvoir et créer des postes de directeurs centraux au niveau local", laisse-t-on entendre, en écho au discours royal sur la création des Centres régionaux dinvestissement. Une autre lubie sans lendemain.
On en vient, enfin, à la question de financement. En plus de la part du budget de létat, au chiffre confidentiel, les pilotes de lINDH semblent confiants. Pourtant, remarque Ali Sedjari (spécialiste de léconomie urbaine), "au niveau national, de 60 à 98% du budget des communes va à une masse salariale peu qualifiée et 54% du budget de létat va au social : Education, santé, formation professionnelle, etc.".
Par ailleurs, il y aurait des sommes dargent disponibles et non débloquées. Ainsi, du fond onusien commun qui apporte au Maroc 48 millions dollars, seuls 30% sont en circulation. "Plusieurs associations, honnêtes par ailleurs, gardent au chaud des sommes non utilisées faute de savoir-faire", rapporte un auditeur de lADS. Mais même en raclant les fonds de tiroirs, létat marocain ne pourrait sen sortir tout seul. Doù la thèse du financement par le privé. Lydec, par exemple, est prêt à financer à hauteur de 85% lélectrification de certains bidonvilles à Casablanca. Mais nest-ce pas une exception ? Et létat est-il prêt à revoir sa priorité de recasement des bidonvillois ? Et quen est-il des fonds internationaux ? Là-dessus, Harouchi lorgne du côté du PNUD et autres fonds onusiens et lentourage royal lorgne du côté des fonds arabes. Entre les 3,5% proposés par ces fonds et les 8% de la Banque mondial, le choix est vite fait. Largent résout-il le problème pour autant ? Pas sûr. Cest dune révolution culturelle dont nous aurions besoin
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2005. Lannée du développement humain
Qui se souvient du bilan commandé par le roi sur le développement humain au Maroc ? Il la formulé lors du discours du 20 août 2003. Une centaine de chercheurs travaillant sous la houlette du conseiller royal, Mohamed Meziane Belfquih, et sous financement du PNUD (aussi), devront rendre leur copie dans les semaines à venir. Le diagnostic doit être rendu le 18 novembre 2005. Coïncidant avec les 50 ans dindépendance, le document devrait être un bilan détape doù seront tirés des enseignements et des prospectives pour 2025. On est en droit de se demander pourquoi le roi na pas attendu ce grand déballage, voulu comme un exercice objectif, pour lancer lINDH sur une base solide. Réponse de Belfquih : "lINDH est une affaire de gouvernement, alors que le bilan est un document de réflexion destiné à ouvrir un débat dans la société". Ny aurait-il pas chevauchement entre lannonce du plan daction en septembre et la diffusion publique du bilan cinquantenaire en novembre ? Peut être bien. Mais on pourrait tout aussi bien décréter que 2005 est lannée du développement humain au Maroc. Espérons au moins quon y pensera toujours lannée prochaine. |
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