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N° 179
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Driss Bennani

Reportage.
Laâyoune. Que s’est-il passé ?

(AIC Press)
…ou comment des confrontations entre manifestants et forces de l’ordre sur une seule rue du quartier Maâtallah sont devenues "les seconds événements de Laâyoune", après ceux de 1999.


Insurrection, Intifada, reprise en main difficile, confrontations sanglantes, drapeaux brûlés, journalistes refoulés, cocktails Molotov lancés contre les forces de l’ordre…Les médias en ont-ils trop fait ou Laâyoune était-elle vraiment au bord de l’explosion la semaine dernière ?
Lundi 30 mai en tous cas, la situation est plutôt calme à l’aéroport Hassan Ier. Là même où une équipe d’Al Jazeera et un journalise d’Assahifa ont été refoulés, il y a quelques jours seulement. Les procédures policières sont vite expédiées et une tension devenue habituelle, presque banale, se lit sur les visages des militaires présents dans le hall d’arrivée. Le long des avenues menant au centre ville, rien à signaler non plus. En cette fin d’après-midi plutôt fraîche, les habitants investissent tranquillement les terrasses des cafés et les avenues commerçantes.
Puis rapidement, un bruit court dans toute la ville. "Rahoum yhassrou Sahet Dchira" (ils encerclent la place Dchira). Située au centre de Laâyoune, cette place sépare les quartiers résidentiels et d’habitation de la partie administrative et "touristique" de la ville. Le lieu de toutes les contestations, de tous les sit-in, etc. Elle est maintenant totalement encerclée. Le dispositif sécuritaire mis en place est impressionnant. Des membres des brigades anti-gang, des hommes armés avec boucliers, des militaires, des lances à eau, une vingtaine d’estafettes, de jeep militaires, et plusieurs officiels qui devisent, l’air grave, à proximité… à la tombée de la nuit, vers 20 heures, deux avenues bordant la place sont carrément fermées à la circulation des véhicules. Et sur les trottoirs, des membres des brigades d’intervention rapide paradent, matraque à la main, au milieu des passants.
Quand ces forces ont-elles eu le temps de se mettre en place ? Pourquoi ? Une source officielle explique que les autorités ont eu "des renseignements faisant état d’éventuelles manifestations partout dans la ville durant la soirée". Il n’en sera rien finalement et le "siège" sera levé aux premières heures de la matinée. Au passage, cela n’a étonné personne. à croire certains habitants, le même scénario se répète quotidiennement depuis plus d’une semaine. "Une journée calme commence, puis, dès le milieu de l’après midi, l’état d’exception s’installe avec, selon les jours, des confrontations ou des escarmouches éparses".

Casting et timing
Pour comprendre ce qui se passe à Laâyoune, il faut revenir au 21 mai. Les "événements" ont commencé par un sit-in à la porte de la prison civile de la ville. L’objectif ? Protester contre le transfert vers la prison d’Agadir d’un droit commun (Sidi Ahmed Heddi) condamné à plus de 10 ans de prison pour "trouble à l’ordre public, offense aux sacralités et trafic de stupéfiants". Banal ? Pas tant que ça. Le "droit commun" en question a demandé, il y a moins de trois semaines seulement, à être déchu de sa nationalité marocaine, se présentant comme un citoyen sahraoui, détenu d’opinion (lire encadré, page ci-contre). Puis il y a la date. Le 21 mai est le lendemain de l’anniversaire de la création du front Polisario. Un anniversaire célébré chaque année, de manière plus ou moins visible, partout dans le Sahara par des sympathisants du front (port de la draâ (habit traditionnel) dans les écoles et dans les lycées, réunions de célébrations dans les maisons, sacrifice de chameaux, etc.). Faut-il, dès lors, interpréter le transfert de Heddi comme une provocation faite aux indépendantistes ? à cette idée, ce responsable sécuritaire fronce les sourcils pour affirmer que "l’application d’une décision judiciaire souveraine ne tient pas compte de ce genre de considérations". C’est pourtant "ce genre de considérations" qui sera à l’origine d'une surchauffe de toute la zone sud.
Après le sit-in devant la prison, des activistes indépendantistes rejoignent (naturellement) la famille. Le dimanche, un sit-in est organisé devant la maison familiale des Heddi au quartier Maâtallah, à quelques mètres de la place Dchira. Le dimanche se passera sans heurts, mais la tension devient palpable. Lundi, rebelote. Plus de 160 personnes se retrouvent sur l’avenue "Sidi Mohamed Dadech" (officiellement avenue El Mamoun). Changement notable : les forces de l’ordre encerclent le lieu. Les habitants perçoivent la présence des GUS comme une provocation. Ils répondent en brûlant le drapeau marocain. Les militaires respectent à la lettre la consigne de ne pas intervenir. Mais ils sont chauffés à blanc par les manifestants. Mardi, ces derniers passent à l’étape supérieure. Ils jettent des pierres aux militaires par-dessus les toits des maisons, scandent des slogans à la gloire de Mohamed Abdelaziz et du front. Un jeune ira même jusqu’à porter le drapeau de la RASD et défiler sous le nez des militaires. Après une première tentative échouée, il sera arrêté, tabassé, hospitalisé puis relâché. La situation s’aggrave et le risque de dérapage est maintenant sérieux. La wilaya appelle des renforts qui arrivent d’Agadir et d’autres régions avoisinantes.
Mercredi, c’est l’explosion. Depuis les premières heures de la matinée, l’état de siège est total autour du quartier Maâtallah. Les manifestants brûlent des pneus, lancent quatre cocktails Molotov et une petite bonbonne de gaz qui explose à côté d’une camionnette militaire. Les slogans appellent clairement au départ du Maroc du Sahara ("Fuera Marueccos") et chantent la gloire du front Polisario. Pour les autorités de la ville, "la situation devient intenable" et les forces de l’ordre sont autorisées à charger. Les militaires investissent alors les maisons, arrêtent plusieurs jeunes manifestants (beaucoup seront relâchés après) détruisent tout sur leur passage (télévisions, réfrigérateurs, chambres à coucher, etc.) mais surtout, commettent "l’irréparable" dans cette région saharienne. Ils insultent et attaquent des femmes. Chauffés à bloc pendant plusieurs jours, les agents d’intervention se vengent sur les salles de bains, les cuisines ou les téléviseurs. Le tout non sans propos racistes : "Vous vous douchez, vous ? vous savez ce qu’est une douche ? Chbaâtou w dsartou a wlad lklab (vous vous êtes gavés et désobéissez, fils de chiens) ; Qarrinakoum bach derbouna blahjar ? (on vous a éduqués pour que vous nous jetiez des pierres ?)". Dans la nuit de mercredi à jeudi, beaucoup de dérapages seront enregistrés. Au moment de l’intervention, certaines maisons attaquées étaient vides. D’autres hébergeaient un couple de vieux et ses petits enfants, etc. "Les militaires disaient que les manifestants les attaquaient par-dessus le toit des maisons. Le problème de l’architecture ici au Sahara, c’est que tous les toits sont communicants et les portes des maisons dans ce genre de quartiers populaires restent toujours ouvertes", explique un habitant.

La fronde populaire
Jeudi matin, la colère est générale dans le quartier. Beaucoup d’habitants ont dû quitter leurs maisons (certains n’y sont toujours pas revenus) et une manifestation est spontanément organisée. Des personnes lambda y prennent part. Salka en fait partie. Cette jeune sahraouie de 25 ans n’a pas de positon politique spécifique. Si elle a participé à la manifestation, c’est "parce qu’on a violé sa maison, effrayé ses jeunes frères, cassé ses meubles et tabassé son vieux père". Elle en veut aux policiers mais également au pays. "Qu’avons-nous fait ? Ce pays nous a menti quand on nous a promis un dédommagement suite aux événements similaires de 1999. On n’a rien eu finalement mais nous nous sommes dit que, au moins, de pareils événements ne se répèteront pas. Aujourd’hui, nos maisons sont saccagées par l’état pour la deuxième fois, nous sommes insultés devant nos parents, c’en est trop". La solution ? Salka hésite un moment puis lance spontanément et dans une langue simple "que cet état nous laisse tranquilles une fois pour toutes". L’élan de solidarité gagne plusieurs quartiers de la ville. Sans forcément manifester dans la rue, beaucoup parmi les gens interrogés se disent indignés par "l’intervention barbare et raciste" des forces de l’ordre. Vendredi, des étudiants sahraouis sortiront en manifestation à Rabat. Ils seront violemment dispersés. Même chose à Marrakech et à Agadir.
A Laâyoune, la situation restera plus ou moins calme jusqu’au dimanche 29 mai. Après avoir refusé l’accès à la ville à une équipe d’Al Jazeera (soupçonnée d’être pro indépendantiste !) et à un journaliste d’Assahifa, le ministère de la Communication "se rattrape" en organisant un voyage de presse officiel (lire édito, page 4). De nouvelles manifestations sont improvisées et la confrontation devant les objectifs des caméras (surtout espagnoles) est évitée de justesse. Lundi, d’autres manifestations plus ou moins contenues par les forces de sécurité sont organisées à Smara, Dakhla et Tan Tan. La tension reste vive...


Ahmed Heddi, alias El Kinnane. L'homme-prétexte

En hassani, El Kinnane veut littéralement dire "l’homme qui mord". à l’origine de ce pseudo, la carrure d’Ahmed Heddi. Un grand gaillard, fort comme deux hommes, connu pour sa brutalité. Son premier fait d’arme, un accrochage qui tourne mal avec un policier de la circulation. Il sera condamné pour insulte au roi et offense à un fonctionnaire. Dans la prison, Heddi s’agite et sème la zizanie. Il sera (injustement, crient ses défenseurs) recondamné pour "trafic de stupéfiants". En tout, il en a pour 12 ans maintenant. Désabusé, il envoie sa carte d’identité au procureur du roi et demande à être déchu de sa nationalité. Le prisonnier devient trop encombrant pour la petite prison de Laâyoune et sera transféré à Agadir. On connaît la suite.


Enquête.
Indépendantistes. Qui sont-ils ?

(AIC Press)
Les indépendantistes ont un visage et l’indépendantisme un mode opératoire plus ou moins bien rodé. Qui sont-ils ? Que veulent-ils et surtout, comment s’y prennent-ils ?


Qu’y a-t-il de commun entre les événements de Laâyoune en 1999 et les dernières manifestations de 2005 ? Logiquement, rien. Alors que les premières ont embrasé plusieurs parties de la ville sur fond de revendications sociales et économiques, "les manifestations de mai" se sont limités à un seul quartier de la ville et ont été éminemment politiques (droit à l’autodétermination ou appel à l’indépendance du territoire).
Pour preuve, aucun corps des traditionnels mécontents (habitants des camps Al Wahda, Al Ashbal, diplômés chômeurs, etc.) n’y a pris part. Pourquoi, dans ce cas, le parallèle avec 1999 s’est-il imposé, même à certains responsables de la ville ? Pour deux raisons, essentiellement. Depuis 1999 d’abord, Laâyoune n’a pas connu une mobilisation sécuritaire aussi spectaculaire. Puis il y a les médias. Ceux du front pour commencer. Très vite, les sites Internet du Polisario utilisent le mot "Intifada". Médiatiquement, c’est un joli coup. "L’Intifada" en question éclate le lendemain du 32ème anniversaire du front. Toute une symbolique. Le mot sera ensuite repris par plusieurs médias internationaux qui tardent à se déplacer sur place. Du coup, pendant plusieurs jours, les sites du Polisario seront la seule source d’information disponible et actualisée toutes les demi-heures. Les autorités de la ville n’ayant communiqué (très officiellement du reste) qu’en fin de semaine … après avoir refoulé deux journalistes.

Les signes avant la tempête
La revendication sahraouie a donc franchi un pas. Désormais, l’appel à l’indépendance du territoire n’est plus accessoire dans le cadre d'une revendication sociale ou droit de l’hommiste. C’est le cœur même de la nouvelle revendication politique sahraouie. "Nous avons en face des ennemis qui se sont auto identifiés comme une minorité exprimant clairement ses choix politiques et qui se dit persécutée par le régime marocain et demande la protection internationale", diagnostique un haut responsable de la région.
Signes d’une nouvelle étape dans la revendication indépendantiste : pour la première fois, le drapeau marocain a été brûlé, celui du Polisario porté par un jeune devant les forces de l’ordre tandis que des slogans étaient scandés à la gloire de Mohamed Abdelaziz et appelaient au départ du Maroc du Sahara. Une nouveauté ? Peut être, mais elle n’étonne personne. La démarche était prévisible. "Depuis l’instauration de l’IER et la création de la télévision régionale, la tension sociale et droit de l’hommiste n’est plus un sujet tabou. Elle n’a peut être pas été contenue, mais les problèmes sociaux et ceux relatifs aux libertés sont aujourd’hui ouvertement débattus. La machine indépendantiste s’est ainsi trouvée privée de deux de ses principaux chevaux de bataille. Elle n’avait d’autre choix que de jouer sa dernière carte. Celle de la revendication indépendantiste au nom de l’ouverture démocratique", analyse un observateur local. Durant la première moitié du mois de mai, deux associations peu anodines (non reconnues officiellement) ont d’ailleurs vu le jour. Il y a d’abord "l’Association des victimes des atteintes aux droits de l’homme commises par l’état marocain au Sahara occidental". Elle rassemble essentiellement les anciens bagnards d’Agdz et de Qelâat Meggouna et affiche clairement ses choix indépendantistes. Puis il y a cette commission initiée par Mohamed Dadach et qui revendique le "droit à militer pour l’indépendance du Sahara à l’intérieur du Maroc". Entre les deux, il y a les discours de Bouteflika et d’Abdelaziz. Le premier réitérait son soutien au front, le deuxième disait ne plus écarter le retour aux armes.
Transférer, dans ces conditions, un prisonnier, devenu une icône indépendantiste, le lendemain du 20 mai est alors un prétexte tout indiqué pour le Polisario. Les indépendantistes ne l’ont pas raté. L’état a marché, s’est emballé et comme toujours, a fait dans l’excès. Naturellement, la presse s’est à son tour emballée, amplifiant la manifestation et accentuant les dérapages (répétitifs) de l’état.

De qui parle-t-on ?
Le Maroc les appelle grossièrement les "séparatistes". Ils ne sont pas forcément membres du Polisario, mais une majorité écrasante parmi eux affiche publiquement sa sympathie pour les thèses du front. A différentes échelles, ils militent ou croient à l’indépendance du territoire. Ils rêvent de l’établissement d’un Etat sahraoui au Sahara occidental. Combien sont-ils ? Personne ne le sait, mais une distinction sommaire est possible. Il y a d’abord "les activistes". Une cinquantaine à tout casser. Des anciens bagnards et prisonniers politiques devenus aujourd’hui les icônes du mouvement. Ceux là se déplacent dans tout le Sahara, assistent aux meetings, prennent part aux sit-in, etc. Parmi eux, il y a les symboles, les plus médiatisés comme Mohamed Dadach ou Ali Salem Tamek. Puis il y a les hommes et les femmes de terrain. Ceux qui organisent, ameutent, fédèrent, etc., mais qui ne se mouillent jamais, ou rarement. Lors des dernières manifestations, ils sont restés invisibles poussant - c’est la version policière - femmes et adolescents au devant de la scène. Pourquoi croire à une thèse pareille ? Simplement parce qu’aucun de ces meneurs, pourtant identifiés par les services, n’a été arrêté ou interpellé suite aux manifestations, faute de preuves.
à la base, le mouvement devient plus flou. Un tout compact où on commencera par distinguer les étudiants sahraouis. Présents en force dans les campus de Rabat, Marrakech et Agadir, c’est le relais du Sahara à l’intérieur du Maroc. Au moindre incident à Laâyoune, Assa ou Smara, ils sortent dans la rue, organisent des manifestations de solidarité, rédigent des communiqués, etc. Dans la littérature indépendantiste d’ailleurs, les campus universitaires sont des "positions" ou "des avant-postes universitaires".
évidemment, il y a les purs et durs, les militants de la cause. Mais à côté, il y a toute la base peu politisée ou défavorisée. Politiquement, les indépendantistes visent "tout un chacun qui n’a pas clairement revendiqué sa marocanité". Vu de Rabat, l’indépendantisme est au Sahara ce que l’extrémisme est au reste des régions du pays. Un Sahraoui à la situation précaire est un indépendantiste potentiel qui ne demande qu’à être encadré. Et pour cela, il n’y a que l’embarras du choix.
Il y a d’abord les séances de thé. "Le Sahara est une région hyper politisée. Tout le monde suit avec attention les moindres développements du dossier. Du coup, autour de la traditionnelle séance de thé, on se concerte, on commente et on encadre", souligne un observateur. A Laâyoune comme un peu partout au Sahara, les cyber cafés fleurissent à tous les coins de rue. En l’absence d’un portail d’informations pro-marocain, les Sahraouis consultent régulièrement les pages de SPS (l’agence de presse du Polisario) et des innombrables sites d’information dont dispose le front. Toujours sur le plan médiatique, et malgré la création de Laâyoune TV, Radio Polisario continue d’exercer un attrait certain sur les populations locales. La station du front est brouillée à Laâyoune, mais accessible à 25 Km de la ville. Les Sahraouis ne s’en privent d’ailleurs pas. Radio Polisario joue sur la corde sensible, celle de l’attachement familial. De l’autre côté de la frontière, chaque Sahraoui a forcément un père, un cousin, une tante ou un proche. La radio donne régulièrement des nouvelles des sahraouis de Tindouf et laisse croire que seule l’indépendance du territoire permettra les retrouvailles familiales.
Le Front ne se contente pas de "l’attachement sentimental". Il dispose carrément d’un "ministre des territoires occupés" et d’un chargé des Sahraouis de cette région qui réside à Las Palmas, à une demi heure d'avion de Laâyoune. Son rôle ? Maintenir le contact avec les cellules actives du Polisario au Maroc. De l’aveu d’un grand responsable sécuritaire à Laâyoune, "ces cellules sont nombreuses, clandestines mais amateurs. C’est pourquoi elles restent incontrôlables". D’organisation très superficielle, ces "cellules" s’auto-organisent et restent très sensibles aux messages et orientations directes ou indirectes du front. "Il suffit que la radio du Polisario considère un ministre marocain venu au Sahara comme indésirable pour qu’une cellule perçoive le message et organise un sit-in, une manifestation ou publie un communiqué sur Internet", assure le même responsable sécuritaire. L’information (surtout sur Internet) est d’ailleurs l’un des principaux chevaux de bataille du Polisario. L’agence de presse du front dispose de correspondants partout dans le Sahara et un site comme "Les cahiers du Sahara" était mis à jour toutes les 20 minutes lors des dernières manifestations de Laâyoune. Autre exemple, le correspondant de Radio Polisario à Dakhla a retransmis live, grâce à son téléphone portable, la manifestation qui y a été organisée la semaine dernière. Les milieux sécuritaires au Sahara n’excluent d’ailleurs pas que certains indépendantistes disposent de téléphones satellitaires. Ahmed (c’est un faux prénom) est d’ailleurs le photographe attitré des sites du Polisario. Il réside à Laâyoune et parcourt tout le territoire. Sans complexe, mais après avoir été mis en confiance, il dit disposer de plus de 400 photos des dernières manifestations de Laâyoune (nous l’avons vérifié) et finalise le montage d’un film vidéo qui sera bientôt mis en ligne.
La hantise des autorités régionales ? Le financement. Beaucoup de responsables se disent certains que les mouvements indépendantistes reçoivent un financement de l’étranger mais aucune trace n’a jamais été enregistrée. "Normal, explique un connaisseur, les échanges de toute nature se font de la main à la main à Las Palmas ou en Espagne". Si le financement des mouvements indépendantistes inquiète les autorités marocaines, c’est en partie à cause du "virage guerrier" que prend le mouvement indépendantiste.

Les néo-indépendantistes
De nombreux indépendantistes sahraouis ne sont pas restés insensibles au message de Mohamed Abdelaziz faisant allusion au retour à l’action militaire. Un groupe de jeunes rencontrés dira d’ailleurs que "la résistance militaire n’aurait jamais dû s’arrêter". Un autre, étudiant à Rabat celui-là, renchérit, "je suis prêt à me sacrifier pour le front. Je ne serai ni le premier ni le dernier". S’agit-il d’une interprétation erronée ou d’un mot d’ordre distillé par le Polisario ? Ce militant indépendantiste rappelle que l’un des 16 principes fondateurs du Polisario est "la violence et la violence révolutionnaire". "Un retour aux sources" inquiétant, d’autant que cet autre indépendantiste menace : "nous exploiterons n’importe quel incident pour provoquer l’état marocain et le pousser jusqu’au bout de sa pseudo logique démocratique". Voilà qui est clair, mais pourquoi attendre un incident pour "passer à l’acte" ? "Pour que le peuple (asha’âb) suive", répond le même militant. "Les sympathisants sont nombreux. Les militants sont peut être minoritaires numériquement, mais c’est une minorité active et légitime face à une majorité passive et hésitante", explique un observateur.
Pour le moment en tous cas, l’Etat marocain reste perplexe. De source officielle, on affirme "qu’une réflexion sérieuse est menée au plus haut niveau de l’état". Faut-il, dans le respect de la ligne démocratique, tolérer désormais une expression indépendantiste au Sahara ? Ce grand responsable aura cette réponse, plutôt correcte, "tant que l’indépendantisme ne touche pas à l’ordre public, il ne me dérange pas". Problème, l’ordre public est une notion vague et modulable selon les conjonctures. De plus, l’indépendantisme sahraoui (l’expérience l’a démontré) n’attire l’attention des médias et de l’opinion publique internationale qu’en cas de confrontations ou de dérapages. Après les manifs de Laâyoune, le Polisario n’a-t-il pas appelé la communauté internationale à protéger les minorités du Sahara occidental, allant jusqu’à proposer l’élargissement des prérogatives de la Minurso dans ce sens ? Que faire dès lors ? "Constituer un véritable front unioniste national, loin de la langue de bois qui sensibilise aux réels enjeux économiques, sécuritaires et politiques de l’affaire du Sahara", préconise un responsable de l’autorité administrative dans le sud. Soit, mais qui fera cela ? Les élites démissionnaires du Sahara ? Un conseil de région s’est tenu lundi 30 mai à Laâyoune. à l’ordre du jour… les programmes de formation professionnelle et de généralisation de l’eau potable. L’indépendantisme a encore de beaux jours devant lui.


Stratégie. Le Polisario drague les élites marocaines

Dans une lettre ouverte publiée le jeudi 2 juin dans le quotidien algérien à fort tirage Al Khabar, Mohamed Abdelaziz s’adresse, pour la première fois, aux "élites du peuples marocain". Il y désigne nommément des hommes politiques, des écrivains, des militants associatifs et des journalistes qu’il appelle à œuvrer pour "éviter un éventuel nouveau conflit armé". Dans un style "fraternel" et flatteur, le président de la RASD appelle ces élites à "condamner, au nom de la liberté et des droits humains, les dépassements enregistrés au Sahara et soutenir vivement le droit du peuple sahraoui à l’autodétermination", et prédit "une entente parfaite entre les deux peuples marocain et sahraoui". Le Polisario déplacerait-il son front à l’intérieur du Maroc ?

 
 
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