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N° 179
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Abdellatif El Azizi

Assainissement. Dix ans après

À droite, Abdelaziz Tahiri, à gauche,
Moncef Benabderrazik (DR)
Ex-patrons d’entreprises prospères, que deviennent les victimes de l'assainissement ? Ruinés, malades, ils ont pour la plupart sombré dans le désespoir et l’oubli. Même l’IER n’a pas daigné s’intéresser à leurs destins tragiques.


Il est en sueur. Tel un sportif groggy à la limite de la syncope, Abdelaziz Tahiri contient sa rage. Sous le sourire poli de cet homme se cache une colère rentrée. Il fait partie des victimes de la campagne d’assainissement qui avait détruit et conduit à la faillite bon nombre de patrons. Est-ce la fatigue ou un
réalisme poussé à l’extrême à la Garcia Marquez ? Tahiri se met à raconter l'histoire des rescapés de la campagne d’assainissement de 1996. Entre la pertinente analyse économique de l’ex-banquier et le regard perçant de l’homme qui en a vu d’autres, le personnage est intarissable. Il faut l’interrompre quand la rage l’étrangle ou le consoler quand les larmes embuent sa vue.
Le chef de file des victimes de la symphonie orchestrée par Basri et jouée par Laâfora ne fait pas encore la manche mais l’ex-milliardaire à la Ferrari rouge a du mal à joindre les deux bouts. Il n’est pas le seul. Basri avait à l’époque, tenu à mettre sur le carreau quelques chefs d’entreprise triés sur le volet. Lui serviront d’aiguillon deux hommes à la tête des deux plus grosses banques du pays qui refusaient notamment de lui faire allégeance : Abdellatif Jouhari (BMCE) et Abdellatif Laraki (Banque Populaire). Le premier était fort de sa proximité avec le Palais et le second faisait prévaloir ses amitiés avec les deux conseillers du roi, Slaoui et Guédira. Le premier sera accusé de vouloir vendre la BMCE aux Libyens et sera démis de ses fonctions et le second verra un grand nombre de membres de sa famille, cousins et autres beaux-frères jetés en prison en 1996. Il s’agit notamment des Benabderrazik, Kadiri et autres Tahiri.

BenAbderrazik. Victime de la gammaglobuline
De toutes les victimes de la campagne d’assainissement, le cas le plus problématique reste sans aucun doute celui du pharmacien Mouncef Benabderrazik. Voilà un autre proche de Abdellatif Laraki qui a été le principal héros de la la fameuse affaire de la gammaglobuline importée et qui a fait les frais d´une campagne acharnée de l’Intérieur et de la Justice puis a été condamné à neuf ans de prison ferme, avant de bénéficier comme tous les autres accusés de la grâce royale en 1997.
Le moins qu’on puisse dire, aujourd’hui, c’est que la famille des Abderrazik n’a pas été épargnée par le malheur. Elle a perdu son enfant de 14 ans dans un tragique accident quelques mois après la sortie de prison de Abderrazik. Maintenant, l’ex-pharmacien a dû quitter Casablanca, ruiné, une santé fragilisée à l’extrême dans des conditions matérielles déplorables. Obligé de gagner sa vie, le brillant pharmacien qui rêvait de mettre à la disposition du "petit peuple" des médicaments génériques avant même que le débat ait été d’actualité a été obligé de se recycler. Résultat, il sera sauvé de justesse des affres du chômage par une société de distribution de fruits installée à Marrakech. De la recherche médicale à la vente d’abricots ! Mounsef BenAderrazik commente avec amertume "je suis quand même heureux d’être en vie". Le malheureux pharmacien fait allusion à la période noire de son incarcération où le parquet téléguidé par les instructions de Laâfora ne demandait pas moins que la cour d’assises pour le pharmacien ! "Si ce n’était la mobilisation des professeurs Himmich, Hassar et Benchemsi et de la société civile, j’aurais été allègrement sacrifié" !

Tahiri. L’ex-milliardaire à la Ferrari rouge
Le beau-frère de Laraki a payé pour "n’avoir pas coopéré". Quand la police est venue l’arrêter en novembre 1995, on lui a signifié qu’il n’avait rien à voir avec cette histoire et qu’il fallait qu’il les aide à "épingler d’autres personnes". Allusion claire à Laraki et à d’autres. Aujourd’hui, à 77 ans, Tahiri est au bout du rouleau. Après avoir fait de la prison, l’homme que les ministres se bousculaient pour saluer est évité comme la peste même par ses anciens collaborateurs. Les banques ne veulent plus lui faire le moindre cadeau. On ne prête qu’aux riches, or Tahiri n’en est plus un.
À 35 ans, ce miraculé de l’économie du textile était déjà millionnaire, après avoir créé et fait prospérer plusieurs sociétés de confection, Princesse, Malika et Dallal. L’homme s'est fait tout seul. Avec du culot, du boulot, et un coup de pouce du papa et des beaux-parents au démarrage. Il était riche, effrontément riche. Des millions de DH de salaire annuel et, en patrimoine, une belle villa à l’Oasis. Ironie du sort, cette villa est hypothéquée aujourd’hui par la Banque Populaire et le couple Tahiri qui attend la visite des huissiers d’un moment à l’autre craint d’être jeté à la rue incessamment.
"Si je n’avais pas été jeté injustement en prison et ruiné, j’aurais continué à me battre et à faire vivre les 400 familles qui travaillaient chez moi". Tahiri, qui faisait de la sous- traitance de la confection pour de grandes marques a été tout bonnement accusé de ne pas respecter le régime des admissions temporaires. Le régime des AT lui permettait d’importer du tissu en vrac qui restait propriété étrangère et destiné à la confection de jeans qui devaient être réexportés. Ces pièces étaient assujetties à la suspension des droits et taxes de douanes. Or dans la campagne d’assainissement, les juges qui devaient absolument trouver un prétexte pour mettre les mis en cause derrière les barreaux n’ont rien trouvé de mieux que cette histoire d’AT. L’accusation était simple : les hommes d’affaires profitaient du régime des AT pour écouler sur le marché local des marchandises sur lesquelles ils ne payaient pas de droits de douane. C’est ce motif d’accusation qui a conduit Tahiri à Oukacha.

BenTaleb. Le politicien rebelle
L’histoire de Tahiri est étroitement liée à celle de Mohamed Bentaleb, une autre vistime de la campagne de 1996. "Pendant l’instruction, on m’a demandé à plusieurs reprises que si je leur trouvais un motif quelconque permettant d’accuser Bentaleb, je pourrais retrouver la liberté sur le champ" rappelle Tahiri. C’est que les deux hommes étaient liés par une amitié indéfectible et surtout étaient associés jusqu’en 1990 dans une société de confection. Or à l’époque, Bentaleb était ni plus ni moins que le chef de cabinet de Ahmed Osman, lequel faisait partie des adversaires politiques les plus irréductibles de Basri. Fort de sa proximité avec le beau-frère de Hassan II, Bentaleb ne se privait pas pour narguer Basri allant jusqu’à se faire élire à la députation à deux reprises contre la volonté du ministre de l’Intérieur, une première fois en indépendant en 1977 et une seconde fois sous les couleurs du RNI en 1983.
Il n’en fallait pas plus pour qu’il soit inscrit sur la liste noire. "J’ai payé pour Osman" rappelle avec amertume Bentaleb qui essaie aujourd’hui de reprendre pied dans la politique. Ruiné, Bentaleb a été obligé de faire face aux échéances bancaires et aux créanciers, après avoir passé une année de prison sans compter les diverses tracasseries orchestrées à l’époque par Laâfora. Après sa sortie de prison, sa femme est décédée "parce qu’elle n’a pas supporté le choc", se rappelle-t-il, la mort dans l’âme. Aujourd’hui, il semble d’autant plus révolté qu’il a toujours clamé son innocence. Il avait, à maintes reprises, demandé une copie de son jugement - sans succès. On lui rétorque qu'il a été gracié et que cela devrait suffire à le contenter. Résultat, il n’aura jamais le loisir d’obtenir des dommages et intérêts.

Et les autres…
D’une manière générale, la plupart des victimes de l’assainissement s’en sont sorties grâce à des appuis familiaux. Nabyl Tber qui avait été condamné à dix mois de prison ferme uniquement parce qu’il devait à Laâfora un million et demi de DH pour des meubles livrés en 1992 s’est recyclé dans la vente d’appareils électroménagers .Les frères Benchekroun accusés à l’époque de contrebande de paraboles se sont séparés mais apparemment leur commerce est florissant.
Les Chetrit ont repris du poil de la bête puisqu’ils reviennent sous les feux de l’actualité en 2004. En effet, en septembre 2004, les services de la douane de Casablanca ont révélé une grosse affaire de trafic de soie. Les investigations ont abouti à la localisation dans les dépôts à Aïn Sebaa et Derb Omar appartenant à David Chetrit, des tissus importés en Admission temporaire ainsi que d'importantes quantités de tissus qui seraient également détournées de leur destination. Or David Chétrit n’est autre que l’une des victimes de la campagne d'assainissement de 1996 qui avait conduit le père et le fils, David et Simon en prison. Aujourd’hui, les ex-patrons ruinés par Basri, eux, sont convaincus qu’ils ne devraient pas s’attendre à bénéficier de gros "cadeaux" auprès du gouvernement Jettou. Ce qui est certain, c’est que Rabat a refusé de faire un geste pour sauver les rescapés de l’assainissement puisque l’IER n’a pas jugé utile de s’intéresser de près à ce dossier. Tahiri s’indigne. Pour lui et ses compères, l’assainissement a été l’autre face des années de plomb.



Destins. Les barons de la drogue aussi


Nous sommes en 1996. La "guerre à la drogue" lancée quatre ans auparavant par le roi Hassan II avait pris la forme très médiatique d’une vaste campagne d’"assainissement". Alors que le Maroc s’était jusqu’à présent efforcé de s’indigner des accusations de trafic de haschisch, Hassan II va lancer en grande pompe sa "fameuse guerre à la drogue" qui fera tomber quelques barons notoires. On en a donc profité pour mettre en prison Abdelaziz El Yakhloufi, Mohamed "Bouyandouzen" Belmokhtar, et Hmidou Dib notamment.
Le premier est mort en prison, après avoir menacé de donner des noms de personnalités très proches du sérail et les autres ont terminé leur peine. Quant à Dib, après la mort dans des conditions mystérieuses à Tanger de son fils le 1er décembre 2003 , il a compris la leçon d’autant plus que ce décès survenait à une semaine de sa libération. Hmidou Dib, qui est sorti de prison le 7 décembre 2003, après avoir été condamné à dix de prison en 1996 mène aujourd’hui une vie tranquille entre Tanger et Nador. Le trafiquant qui a dû mettre un bon paquet de devises de côté, jouit ainsi d'une retraite possible.

 
 
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