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Monde. La France europhobe ?
Fès. Musiques sacrées et pensées profondes
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Administration. À l’heuredu non stop
Monde. La France europhobe ?
Fès. Musiques sacrées et pensées profondes
Rabat / Tanger. Ça jazze !

Par Ahmed R. Benchemsi

C’est parti, pour un été de musiques et de danse ! Cette semaine, zoom sur les festivals des Musiques Sacrées de Fès, de Tanjazz, et de Jazz aux Oudayas. La semaine prochaine dans TelQuel, une large couverture du Boulevard des Jeunes Musiciens, en attendant les festivals de Casablanca et d’Essaouira. Excellent été à tous !

La saison des festivals
Fès. Musiques sacrées et pensées profondes

Les spectacle sont autant
esthétiques que spirituels.
La magie ne peut qu'opérer.
Tout a commencé par la guerre du Golfe et la révolte d'un anthropologue. à l’arrivée, un festival musical mondialement réputé, et des rencontres
passionnées entre intellectuels et activistes sociaux.



La première fois qu’une cantatrice juive a partagé la scène avec une musulmane, tout le monde a applaudi. Puis il y a eu des chœurs d’enfants représentant les trois religions du Livre, chaque groupe chantant les psaumes d’un autre. Puis des comédiens palestiniens ont tourné avec des réalisateurs israéliens. Puis vice-versa. Les artistes s'étant prêtés, en
nombre, à semblables exercices, le "dialogue des cultures" a fini par ressembler à une mode. L’habitude s’installant, on a fini par ne plus consacrer que des bravos distraits à ces manifestations de "tolérance", finalement perçues comme un exercice facile…
D’autres concepts, aussi vitaux que le progrès ou la démocratie, ont connu le même destin. Ainsi est faite la société "communicante" globale : au début, on s’enthousiasme, ensuite, on s’habitue et enfin vient un moment où on passe à autre chose. L’essentiel cède le pas au futile, le profond s’incline devant le consommable. Les passionnés, évidemment s’accrochent. Et parfois, réussissent. Faouzi Skali est de ceux-là.
Si le Festival des Musiques Sacrées de Fès, son œuvre, est ajourd’hui "labellisé" par l’ONU et en partie financé par la Banque Mondiale, si Skali cumule les distinctions internationales (membre d’un "groupe des sages" initié par la Commission européenne, désigné par l’ONU parmi 7 personnalités mondiales oeuvrant au dialogue des civilisations, membre du conseil des 100 personnalités du forum de Davos, et on en passe), c’est parce qu’en plus du sens du profond, il a le génie de la formule. Son slogan, "une âme pour la mondialisation", n’en finit pas d’attirer chaque année, à Fès, la crème de l’élite mondiale, artistes et intellectuel(le)s. Pour en arriver à un tel niveau de notoriété, il aura fallu du talent, de l’imagination… et 14 ans d’efforts.

"Un silence religieux s’installe"
Tout a commencé en 1991, lors de la première guerre du Golfe. à l’époque, Faouzi Skali, jeune docteur en anthropologie, était professeur à l’école normale de Fès, et un soufi convaincu depuis déjà 12 ans. "Occidentaux comme Arabes n’appréhendaient le conflit qu’à travers les médias, et le déchaînement mutuel des haines et des incompréhensions était tout bonnement effrayant ", raconte-t-il. Pour lui, la nécessité de faire "dialoguer les cultures, en dehors des conclaves habituels" s’est tout de suite imposée comme une évidence. à l’époque, l’idée était nouvelle. Internet était un épiphénomène, on ne parlait pas encore de mondialisation et Huntington n’avait pas encore écrit Le choc des civilisations. En novembre 1991, donc, "en réponse à l’opération tempête du désert" (c’est sous ce titre que l’International Herald Tribune présentera l’évènement), Skali invite 170 intellectuels au Maroc, pour une rencontre de 7 jours sur le thème "voies de la paix et enseignements du désert, vers la rencontre des grandes traditions du monde". Il est beaucoup question de religion, entre les dunes de Merzouga et la Médina de Fès, où le colloque est organisé. Puis, un soir pour détendre ses invités, Skali programme, à Fès, un concert de Samaâ, ces psalmodies soufies réservées jusque là aux initiés. "Alors que le public était très largement occidental, ne comprenait donc pas ce que les moussamiîn chantaient, une écoute et un silence quasi-religieux se sont instaurés, raconte Skali. La qualité de l’émotion était beaucoup plus forte que tous les débats". Reconduire cela chaque année, voilà l’idée ! Il y a, bien sûr, un risque majeur : celui de la folklorisation, voire de la profanation. En bon soufi, l’anthropologue fassi ne peut que se braquer à cette idée. Mais rien de grand ne se fait sans risques, et Skali ne tarde pas à plonger corps et (surtout) âme dans l’aventure. Le concept de "festival des musiques sacrées" est né.
Premiers soucis, loin de toute spiritualité : l’argent et la couverture politique (nous sommes encore sous Hassan II, ne l’oublions pas !). Mohamed Kabbaj, à l’époque entre le ministère des Finances et celui de l’équipement, apportera les deux. Il faudra tout de même quelques années de lobbying intensif pour faire passer l’idée, tout à fait iconoclaste pour l’époque, de faire accéder le public occidental au "saint des saints" (au sens propre du terme, parfois) de la spiritualité marocaine. Fort du soutien sans faille de Kabbaj, Faouzi Skalli organise en 1994 la première édition du festival. L’entrée aux concerts est payante, ce qui est considéré par tous les observateurs comme suicidaire, vu l’élitisme du concept. Mais Skali insiste : "je voulais que tout soit payant, qu’il n’y ait aucune invitation. Je tenais à ce que les gens viennent par volonté. Imaginez l’effet sur les musiciens, habitués à des audiences recueillies, si les gens s’étaient mis à sortir au milieu des concerts !". La première a été, pour les organisateurs, un moment de grande tension : qui allait se déplacer, à Fès, pour un concert de musique baroque ? Réponse : 600 personnes dans la salle, 400 à l’extérieur. Le festival est définitivement lancé. Lors de cette première édition, s’installe déjà "l’esprit de Fès". Le concert le plus remarquable, en effet, réunit Gerard Ederi, guitariste juif américain et Mounir Bashir, luthiste irakien, en plein embargo sur l’Irak. Grand succès, malgré les suspicions et les interrogations.

"120 musiciens en frac dans un hangar"
Au fil des ans, Skali s’attache à établir une interaction entre art, spiritualité et… actualité. C’est ainsi qu’en 1996, le festival fait son ouverture par l’orchestre philharmonique de Sarajevo, dont c’est la première sortie depuis la fin de la guerre des Balkans. Constitué de Croates, de Serbes et de musulmans, l’orchestre entonne même, à la fin du concert, l’appel à la prière ! La Commission européenne, dont certains représentants sont présents, applaudit avec ferveur et Hassan II, qui a dépêché un avion militaire à Sarajevo pour ramener l’orchestre, boit du petit lait. "C’était un grand moment, raconte Faouzi Skali. A l’atterrissage à Sarajevo, nous avons trouvé 120 musiciens qui nous attendaient dans un hangar avec leurs instruments, en frac et complet veston. J’en avais les larmes aux yeux". La suite est à l’avenant. Dès qu’une guerre éclate dans le monde, l’inlassable anthropologue va y chercher des musiciens et les ramène à Fès : des Irakiens (encore), mais aussi des Afghans, des Palestiniens, des Israéliens…
En 2001, le festival des musiques sacrées de Fès est déjà une institution mondiale. Mais la routine guette. Avec un emballage marketing bien ficelé (le fameux "une âme pour la mondialisation"), Faouzi Skali innove une fois encore en lançant les "Rencontres de Fès", organisées en marge du festival pour "allier à l’émotion la réflexion et l’action". Profitant du succès du festival, Skali attire des acteurs politiques et économiques, ainsi que des penseurs et activistes sociaux du monde entier. James Wolfhenson, président de la Banque mondiale (et violoncelliste de très haut niveau, paraît-il) envoie à Fès sa conseillère Catherine Marshall. Manifestement conquise, elle repart avec une promesse : la Banque mondiale allouera chaque année 100.000 dollars aux Rencontres sans aucune immixtion dans le programme, y compris quand celui-ci comprend des interventions d’altermondialistes radicaux. Au début, on craint que le dialogue ne soit impossible. Que peut dire le sulfureux cinéaste américain Michaël Moore à un ponte de l’Organisation Mondiale du Commerce, et que peut dire ce même ponte à un activiste social radical bouddhiste ? Surtout quand ce dernier lâche "Nous n’avons pas besoin de votre aide ; ce n’est pas un but de vouloir que chaque Chinois ait une voiture et une télé". La rupture du dialogue menace… Mais là encore, il se passe quelque chose. Après que chacun des 3 hommes ait harangué l’assistance, le poing dressé pour certains, le doigt menaçant pour d’autres, Michaël Moore enlève soudain sa casquette et, baissant le ton d’un cran, se met à parler de lui, et de sa foi. Du coup, l’atmosphère change, s’humanise. Bientôt, les sourires fleurissent. Les opinions continuent de s’échanger, mais dans la paix et le respect mutuels… Des gens idéologiquement à l’opposé les uns des autres se trouvent des points de convergence, et réfléchissent à des projets communs. Le miracle de Fès a encore opéré.
Les Marocains ne sont pas en reste de ces échanges. C’est ainsi que, de la rencontre entre le français Pierre Rabhi, un des inventeurs de l’agro-écologie, et les membres d’ESPOD, une association marocaine de femmes entrepreneurs, naissent 3 projets d’agriculture biologique à Taroudant, Sidi Bouâzza et Qariat Bensalem. De même, l’idée de l’Institut de Diplomatie Interreligieuse et Interculturelle, qui sera bientôt implanté à l’université Al Akhawayn d’Ifrane, est née à Fès… Bref, ça marche ! Après le Festival, les Rencontres, qui en sont cette année à leur cinquième édition, elles aussi, sont en passe de devenir une institution. La seule au monde où les habitués de Davos rencontrent ceux de Porto Alegre… Et là aussi, Skali a le souci de l’actualité : un des thèmes des Rencontres de 2005 sera, par exemple, "guérir la mémoire". Les dirigeants de l’Instance marocaine Equité et Réconciliation seront ainsi à l’honneur, et partageront leurs expériences avec des pays où des expériences similaires ont été menées.
à tous égards, l’expérience de Fès est une leçon. Une leçon de volonté, mais aussi une leçon d’imagination, qui prouve que ni le populisme, ni l’élitisme, ni même le simplisme, ne sont des fatalités.


Au-delà du festival. Et les Fassis, dans tout ça ?

C'est le reproche majeur fait au festival de Fès : il est élitiste parce qu’intellectuel, et sélectif parce que payant. Au départ, c’était voulu, partant du principe que les spectateurs payants sont des spectateurs attentifs. "Musique sacrées", en effet, s’accordait mal avec audience distraite et indisciplinée. Mais le festival a évolué et, le succès aidant, ses promoteurs ont pris de l’assurance. L’édition 2005, la onzième, prévoit ainsi tout un programme parallèle baptisé "le festival dans la ville", où seront donnés des concerts gratuits sur les places publiques de la capitale spirituelle. Au-delà de cette programmation, Faouzi Skali, initiateur du festival, prévoit de lancer, en partenariat avec la wilaya de Fès, la mairie et le ministère du Tourisme, la "Fondation esprit de Fès". L’idée : en mobilisant des fonds, notamment par le sponsoring, faire en sorte que les 10 jours du festival s’étendent à toute l’année. Déclinaisons envisagées : lancer des programmes de promotion du logement et de la gastronomie chez l’habitant, pour doper le tourisme dans la médina et pourquoi pas, encourager la création de hammams de niveau international ! La promotion culturelle peut emprunter des chemins inattendus...

 
 
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