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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est
Par Ahmed R. Benchemsi

Itoube âla l'malik !
(Manbita l'ahrar version rock, hip hop ou R'n'B sur la RTM ? Vade retro, jeunesse hérétique !)

Dimanche 5 juin, Casablanca, Boulevard des Jeunes Musiciens. Sur scène, Midnight Shems, groupe de jeunes Kénitris âgés de 20 ans en moyenne, mêlent avec beaucoup de talent gospel et patrimoine musical marocain, le tout a capella. Face à eux, près de 15.000 jeunes aux looks délirants, débordants de vie et de joie.
Entre deux chansons, alors que le silence s'installe, le jeune leader des Midnight Shems reprend le micro et s'adresse au public. Il parle de ce beau pays qu'est le Maroc et, emporté par l'enthousiasme, finit crescendo par Allah, al watan, al malik (Dieu, la patrie, le roi). Surprise - mais en est-ce vraiment une ? - le public reprend en chœur et à tue-tête la devise du royaume… avant d'entamer l'hymne national complet, Manbita l'ahrar et tutti quanti ! Un temps d'hésitation, puis les musiciens suivent le mouvement et chantent l'hymne avec de sublimes trémolos, façon gospel. Quand arrive la fin, la foule saute sur place puis, après un al malik hurlé à plein gosier, se déchaîne en applaudissements !! Mais tous ne sont pas heureux… Au milieu de la foule survoltée, un quinquagénaire, seul, désapprouve ce qui vient d'arriver. Lui a vécu les années de plomb, s'est fait gifler plus qu'à son tour par divers caïds et agents d'autorité. "C'est bien la peine d'avoir souffert et milité pendant 30 ans pour que ces petits merdeux s'excitent, aujourd'hui, sur le roi et la patrie", grommelle-t-il dans sa barbe…
C'est aussi ça, le fossé des générations. À l'hymne national du Maroc, notre quinquagénaire associe la répression et l'arbitraire. Les jeunes, eux, y associent les matches de foot de l'équipe nationale (surtout quand elle gagne, comme en ce moment), et la sonorité marrante que peut prendre une marche quasi-militaire si on la "bidouille" un peu à la sauce R'n'B. Le vieux est blessé et aigri, les jeunes sont créatifs et décomplexés. Nos officiels, s'ils étaient un minimum intelligents, devraient être ravis de cette nouvelle configuration socio-politique. Mais allez demander à un des fossiles qui dirigent la RTM de programmer, entre deux saharat fannia, des versions rock, african beat ou hip hop du sacro-saint nachid watani… Il tressaillira à l'idée d'une telle hérésie !
Conclusion : notre quinquagénaire frustré est plus proche de l'inconditionnel des mouqaddassat que du jeune public de Midnight Shems. Même si, en façade, l'ancien révolutionnaire et l'éternel fonctionnaire sont toujours ennemis, ces deux hommes représentent les deux faces d'un même Maroc : celui du passé. Grâce à Dieu, les moins de 30 ans constituent 70% de notre population. Ils ne sont, certes, pas tous unis autour du patriotisme musical. Beaucoup se laissent pousser la barbe ou se voilent le cerveau. Mais voilà, en tout cas, les nouveaux termes du débat : une vision sincère de la société contre une autre, tout aussi sincère, le tout sans langue de bois. L'état, les partis politiques et les "vieux" en général sont carrément hors sujet. Le malheur, c'est que c'est leur mentalité, même totalement coupée de la réalité, qui gouverne encore ce pays. Heureusement, ça n'empêche pas de chanter...

 
 
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