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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Driss Ksikes

"Mes négociations avec les Salafistes"

(AFP)
Le militant des droits de l’homme Chaouki Benyoub (en duo avec Assia El Ouadie) a persuadé les prisonniers salafistes d'arrêter leur grève de la faim. Dans cette interview-récit, il raconte comment leurs négociations-marathon ont porté leurs fruits au bout de 12 jours.


Lorsque 665 des 1024 prisonniers dits "salafistes" ont observé leur grève de la faim, à quelques jours de l’anniversaire du 16 mai, le Maroc était au bord d’un drame humain. Les chioukhs (Kettani, Abou Hafs, Fizazi, etc) s’étaient alors constitué en majliss choura et avaient "pris la masse de détenus pour un
bûcher de l’enfer", leur mot d’ordre était sans appel : "la mort ou le paradis". Dans la panique générale, les premiers émissaires du ministère de la Justice ont tenté d’assagir les chefs de file. N’ayant pas eu gain de cause, ils les ont dispersés. "Peine perdue, la communication entre eux n’a pas été rompue pour autant. Avec les portables, les télés et la presse, les différents détenus n’étaient pas isolés les uns des autres".
"Deux jours après le début de la grève, une réunion a lieu au CCDH, entre Driss Benzekri, Assia El Ouadie moi-même et d'autres membres de la commission de suivi et de protection des droits de l’homme". Ils décident d’une stratégie plus modeste de négociation : aller parler à cette masse de détenus de seconde zone au lieu de s’adresser aux lanceurs de mots d’ordre. "Ceux-là, nous le savions, de par notre expérience d’ex-détenus, n’avaient pas longtemps réfléchi aux raisons, au timing et aux objectifs de la grève. Ils n’ont fait que suivre les directives". Leur cible, donc, est le maillon faible.
Le trublion islamiste, Mustapha Ramid, quoique membre de la dite commission, n’est pas de la partie. "Il s’est comporté de manière très politicienne. La veille de notre départ, il est venu à un atelier consacré au rapport des droits humains et insisté sur le fait qu’il fallait tout laisser de côté et penser aux détenus de grévistes. Benzekri a eu beau lui dire que c’était prévu, il a claqué la porté et est allé à la presse dire qu’il se retirait du conseil". Résultat, "on est parti sans lui".
Avec quel mandat ? "Aucun justement. C’était une grève politique. Une certaine presse laissait croire qu’il s’agissait de prisonniers politiques. D’autres avocats appelaient à la révision des procès. Nous sommes partis dans un but humanitaire mais nous n’avions rien à leur promettre en contrepartie". Même pas un gage pour la réussite de la démarche ? Si. "à Outita, nous avions déjà eu gain de cause".
Quoique bien perçus, les négociateurs sont prudents. "Pour mettre le plus de chances de notre côté, nous leur avons dit que leur message était (déjà) arrivé aux destinataires, qu’aucune grève politique n’obligerait l’état à revoir les procès, que l’ombre du 16 mai n’était pas loin et que le mieux qu’ils puissent espérer c’est une amélioration de leurs conditions de détention". Rien de révolutionnaire en somme. Qu’est ce qui a donc encouragé les détenus à ouvrir ce dialogue ? "Deux faits surtout : les 44 détenus graciés à l’occasion de la circoncision princière et la promesse vaguement faite par les émissaires du ministère de la Justice, laissant croire que leurs dossiers sont en cours de révision".
Le terrain étant balisé, restait la méthode. "Il fallait d’abord écouter les gens, les prendre au sérieux". Après une première série de navettes vers les prisons d’Oukacha, de Mohammedia, d'Outita, de Fès, de Meknès, d'El Jadida, d'Aït Melloul, de Kénitra, "nous leur avons surtout expliqué que nous n’étions venus ni pour préparer les dossiers de grâce, ni pour les recours en justice. En appréciant notre franchise, ils ont demandé un temps pour réfléchir".
Après deux allers et retours, des commissions de négociation internes ont pu recueillir les requêtes des détenus. "à la troisième visite, nous sommes revenus avec un cahier de charges. Les salafistes exigeaient une promesse solennelle, un délai, des garanties d’ONG internationales et un accord écrit". Ils demandaient la lune, quoi. "Nous avons compris qu’ils voulaient se rétracter, mais qu’il leur était difficile psychologiquement de faire le pas. Il fallait donc leur remonter le moral".
Rien de mieux que de montrer les bonnes prédispositions du CCDH. "Nous leur avons précisé que le 16 mai était un événement exceptionnel et qu’il était tout à fait compréhensible que les services de sécurité lui consacrent un traitement exceptionnel. Par contre, il est difficile d’admettre le climat exceptionnel dans lequel se sont déroulés les procès et encore moins le manque de discernement des juges d’instruction, qui n’ont pas fait le travail de tri nécessaire entre le pénal et le correctionnel". Alors, pourquoi ne pas soutenir la demande de révision des procès ? " Nous n’y étions pas habilités".
En créant un brin de complicité, les négociateurs pouvaient identifier qui est qui dans la masse. "à chaque fois, nous avions affaire à 30 prisonniers puis à 150 dans le pénitencier d’Outita. Sur les 450 prisonniers rencontrés (âgés de 20 à 25 ans), il y avait de tout : des jeunes emportés par la crue, d’autres conscients qu’ils défendent un projet fermé, au dogme radical, d’autres qui se sentent perdus et d’autres encore qui sont devenus moultazimine (engagés) une fois en prison".
à mesure qu’avançaient les négociations, les grévistes faisaient volontairement marche arrière. "D’une prison à l’autre, les informations circulaient vite. à Meknès, par exemple, un prisonnier a demandé à ses compagnons de ne pas croire à nos bonnes paroles parce qu’à Oukacha, ils avaient joué le jeu mais leurs conditions matérielles ne s’étaient pas améliorées". à Outita, le nombre aidant, la partie fut encore plus dure à gagner. "Les six représentants ont bien voulu arrêter la grève au bout de 5 heures de dialogue mais étaient incapables de convaincre les 144 autres du bien fondé de nos arguments. Il a fallu avoir le feu vert de la direction générale des prisons et rester jusqu’à 3 heures du matin pour s’assurer que le message était bien passé". Les négociateurs ne voulaient pas leur laisser le temps d’en référer aux chioukhs. La tactique a été payante.
Entre temps, "j’ai entendu des voix dire : je le fais pour aller au paradis. Mais ils étaient minoritaires. Heureusement qu’il y a eu des avocats de ces mêmes détenus, comme Khalil Idrissi (ex-Adl Wal Ihsane) qui se sont comportés en juristes. Ils leur ont dit qu'ils ne pouvaient pas remettre en cause les procès par la grève". Ils ont alors compris que leur arme pouvait se retourner contre eux et décidé de reporter le voyage au paradis.
Le dénouement est survenu au bout de 12 jours de tractations. Mais, "au moment où ils acceptaient de rompre leur grève de la faim, ils nous ont mis en garde : on fait confiance au roi et à vous comme individus, mais sachez que nous pouvons reprendre la grève à n’importe quel moment. Or, si cela arrive, nous ne pourrons plus faire marche arrière".



Leçon. Les commandements de Benyoub

Ayant réussi, en duo avec Assia El Ouadie, la gageure de faire cesser une grève de la faim explosive, Chaouki Benyoub considère que l’Etat devrait finalement comprendre que ses instruments traditionnels de dissuasion sont en panne et se doter d’urgence de mécanismes d’intermédiation et de dialogue. Il conclut, suite à cette expérience inédite, que les Marocains, même lorsqu’ils protestent, ne demandent qu’à être écoutés. Il propose que cette écoute soit d’abord dirigée vers les familles de détenus qui vivent un drame humain. Par ailleurs, il préconise un dialogue constant avec ces prisonniers, mené par des oulémas de haut vol pour éviter le syndrome égyptien. Face à la détention en vrac, il appelle à la mise en place d’une justice spécialisée dans le terrorisme, pour éviter les à peu près. Enfin, pour permettre aux prisonniers de ressentir leur humanité et de jouir de leurs droits, il appelle de ses vœux une direction générale des prisons plus réceptive et ouverte à leurs doléances matérielles.

 
 
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