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N° 181
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Karim Boukhari, envoyé spécial à Agadir

Enquête.
Scandale porno d'Agadir. Le filet se ressèrre

Philippe Servaty, au locaux du Soir.
Depuis que l'affaire a éclaté,
le quotidien a pris ses distances
avec son ancien journaliste (DR)
Le pornographe belge à cause duquel 12 femmes marocaines sont en prison est à deux doigts de tomber. Philippe Servaty, le suspet n°1, a été entendu par la police de Bruxelles. Une inculpation devrait suivre.


C'est fait, la police belge a enfin entendu Philippe Servaty, ancien journaliste au quotidien Le Soir. Cela s’est passé mercredi dans les locaux de la police judiciaire de Bruxelles. Un procès verbal a été établi et, au moment où ces lignes sont écrites, la justice belge devait décider de la suite à donner à ce
premier contact avec Servaty. Deux possibilités s’offrent aux autorités belges : ouvrir une information judiciaire sur l'intéressé (l'éventualité la plus probable), ou confier le dossier à un juge d’instruction. Dans tous les cas, la justice belge, comme nous le confirme cette source qui suit de très près l’affaire à Bruxelles, "dispose de suffisamment de faits pouvant constituer une infraction à la loi (publication de photos laissant supposer que certaines filles seraient mineures)". Cette piste est d’autant plus sérieuse qu’il est officiellement établi que l’une des douze victimes du touriste, aujourd’hui en prison, est une mineure de 17 ans. Sans oublier que certaines postures adoptées par les victimes du pornographe peuvent avoir une signification religieuse, ce qui les ferait tomber sous le coup de la loi belge. En effet, et comme le signalent fort judicieusement nos confrères du Soir, "si certaines photos devaient effectivement mettre en scène des éléments relatifs à la religion musulmane, des poursuites pourraient être engagées"…
Philippe Servaty, sur lequel pèsent désormais toutes les présomptions, ne parle plus, même à ses proches. "Depuis qu’il a été invité à démissionner, confie l’un de ses anciens collègues, il nous renvoie au communiqué qu’il avait rendu public (ndlr : dans ce document, Servaty, tout en restant évasif sur le fond de l’affaire, se dit prêt à défendre sa vie privée et sa dignité) et à son avocat". Rien d’autre à signaler, si ce n’est la peur et l’angoisse ("Je crains pour ma vie", confiait récemment Servaty à TelQuel, par téléphone) qui commencent à étreindre l’intéressé depuis que douze de ses partenaires féminines ont été arrêtés et condamnées à des peines allant jusqu’à un an de prison, par le tribunal de première instance d’Agadir. Sur le forum pornographique où il avait tant brillé, tout au long du premier semestre de 2004, via des dizaines de photos pornographiques prises à Agadir, "Belguel", qui correspond selon toute évidence à Philippe Servaty, a également disparu de la circulation. Sa dernière apparition dans le site remonte au 20 juin 2004. Il y invitait le modérateur du forum à retirer les photos des jeunes Gadiries, et racontait aussi comment il s’était fait interpeller par la police d’Agadir peu auparavant. Extraits : "Je vous demande (ndlr : Belguel s’adresse au modérateur du site) de retirer toutes les images que j’ai diffusées sur le site. J’ai été arrêté, la semaine dernière, par la police marocaine, probablement sur les indications de l’une de mes amies. Ils savent tout à présent. Ils m’ont dit que je risquais d’écoper de cinq ans de prison, selon la loi marocaine. Les policiers étaient particulièrement nerveux à cause des photos de femmes voilées et de l’image du Maroc comme destination du tourisme sexuel. J’ai dû franchir certaines lignes rouges. Mon séjour au poste de police a duré 18 heures, ils m’ont relâché parce que je suis (…), que le Maroc a de bonnes relations avec (…) et que je suis connu en (…). La police marocaine voulait éviter le scandale. Elle ne m’a pas demandé de retirer les photos, mais elle pourrait arrêter ceux qui seraient tentés de suivre ma trace. J’ai peur pour ceux qui ne seraient pas aussi chanceux que moi. Je reçois toujours des mails de personnes qui désirent refaire mon expérience. Je réalise que tout cela devient dangereux. Retirez mes photos et celles prises par les autres, faites-nous cette faveur. Cela pourrait aussi protéger les filles sur les photos. La police a confisqué mon téléphone portable, les numéros des filles sont dans le répertoire. Ces filles peuvent être en danger, ce ne sont pas des prostituées (pour la plupart). J’espère que ce n’est pas trop tard pour elles…".
Le dernier mail de Belguel a provoqué un débat au sein de la communauté des pornographes. Certains en ont contesté l’authenticité, arguant que le texte ne ressemblait pas au profil de Belguel, jusque-là insensible aux mises en garde des membres qui l’invitaient à masquer les yeux, et les identités, de ses proies féminines. L’envoi a toutefois été validé et certifié authentique par l’administrateur du forum. Belguel a-t-il été arrêté, entre mai et juin 2004, par la police marocaine ? C’est lui qui le dit. Où a-t-il arrêté et comment ? Une source sûre à la préfecture de police d’Agadir dément catégoriquement l’information : "Nous, on ne connaît pas Belguel. Pour ce qui est de Philippe Servaty, cet individu n’a pas été arrêté par la police judiciaire de la ville, nous avons pointé son identité sur nos ordinateurs centralisés, il n'a pas de casier chez nous". Même son de cloche au parquet d’Agadir : "Il n’y a eu aucune plainte, aucune poursuite, aucun dossier judiciaire concernant le dénommé Philippe Servaty". à Rabat, une source proche du ministère de la Justice nous a confirmé les mêmes informations. Pourtant, l’une des victimes de Servaty (et qui garde aujourd’hui encore ses coordonnées personnelles dans son agenda), aujourd’hui en prison, affirme, dans l’un de ses écrits, que "Servaty a été arrêté en 2004 par la police marocaine"…
Les mêmes incertitudes entourent le sort qui attend l’ancien journaliste du Soir, au Maroc comme en Belgique. Les officiels marocains, à Agadir mais aussi à Rabat, nous ont répondu à l’unisson : "Si Servaty remet les pieds au Maroc, on procèdera immédiatement à son arrestation, son signalement est déjà communiqué à la police des frontières". Les mêmes officiels ont pourtant refusé de confirmer l’existence d’un avis de recherche. Ce qui est sûr, au moins, c’est qu’une instruction (orale) a bien été donnée. Qu’il ait été déjà arrêté en 2004, ou pas, Philippe Servaty n’est plus un inconnu pour les autorités marocaines, qui disposent de tous les renseignements à son sujet. "On sait qu’il est en Belgique, on connaît son pedigree et pratiquement tout de lui…". Pour le moment, à Agadir, le parquet et la police semblent jouer à cache-cache, se renvoyant constamment la balle, sans doute en attendant des instructions de Rabat. "C’est le ministre de la Justice, en coordination avec le directeur de la DGSN, qui ont véritablement le pouvoir d’activer une procédure officielle contre Servaty", admet ce magistrat d’Agadir. Il existe une deuxième possibilité, plus aléatoire : celle d’une plainte déposée par les victimes du touriste. Mais il faudrait, comme nous l’a expliqué cette source très proche du dossier, que la plainte soit directement adressée à un juge d’instruction marocain, que celui-ci la juge recevable et demande d’entendre Servaty dans le cadre d’une commission rogatoire. La procédure est lente, elle engage une coordination parfaite entre les autorités judiciaires marocaines et belges, ainsi que leurs représentations diplomatiques respectives. Une victime vient de franchir le pas en déposant, jeudi, une plainte contre Philippe Servaty pour "escroquerie et diffusion d’images pornographiques". Une deuxième victime devrait lui emboîter le pas en début de semaine...

Faouzia Bensalem et Claude Demelenne

Belgique. Indignation et action

Pour la première fois, des responsables politiques et des acteurs de la société civile belge réagissent à cette affaire. Indignés. Le ministre de l’égalité des chances prend position.


Si au Maroc, aucune organisation de défense des droits de l’homme ne s’est encore mobilisée pour les femmes emprisonnées suite au scandale d’Agadir, en Belgique on n’est pas beaucoup plus avancé. La presse a couvert l’événement avec une discrétion certaine (lire ci-dessous). Dans ce contexte, il n’est guère étonnant que les organisations de défense des droits de l’homme et de la femme n’en soient qu’au stade de la prise de conscience. Mais déjà, les réactions sont indignées. Conseiller juridique à la Ligue des droits de l’homme, Manuel Lambert s’exclame: "Si les faits qui sont reprochés à ce journaliste sont avérés, il est scandaleux qu’il ne soit pas inquiété alors que ses victimes sont en prison par sa faute. Comme une des filles a 17 ans, la loi sur la protection des mineurs peut être invoquée. Dès lors, l’inaction de l’état belge serait inacceptable". La plupart des femmes qui sont tombées dans le piège du "chasseur" belge sont majeures. Le touriste ne risque-t-il donc pas de répondre devant la justice belge des actes concernant les femmes majeures ? "Si une des femmes porte plainte en Belgique contre ce journaliste, estime Manuel Lambert, sur base du non-respect de la vie privée et du droit à l’image, le tribunal belge serait compétent".
Christian Dupont, ministre belge de l’Intégration sociale et de l’égalité des chances, corrobore. "Les faits rapportés dans l’article de TelQuel sont inacceptables, commente-t-il. Ce type de comportement, s’il s’avère qu'il est bien le fait d’un Belge, est susceptible d’être poursuivi par la justice de notre pays. Dans la loi belge, il existe des dispositions qui permettent de poursuivre quiconque embauche, entraîne, exploite une personne en vue de la prostitution, même avec son consentement, et pas seulement en Belgique". Christian Dupont s’engage lourdement. "Dans cette affaire, si les faits sont avérés, ils sont passibles d’être poursuivis, et ils devront l’être. Par ailleurs, dans le domaine du tourisme sexuel, nous avons entamé des campagnes de sensibilisation des fournisseurs d’Internet et des agences de voyage. Ces campagnes devront être accentuées".
Outre cet engagement officiel explicite, les acteurs de la société civile s’indignent. Pour la directrice de l’Institut fédéral pour l’égalité des femmes et des hommes, Pascale Vielle, cela montre à quel point "il est facile d’exploiter la misère humaine, dans les rapports Nord-Sud, et encore plus facile lorsque c’est un homme du Nord qui s’adresse à des femmes du Sud, avec toutes les promesses qu’il peut leur faire. Ces femmes ont eu un rapport sexuel de leur plein gré avec quelqu’un qui les a bernées en diffusant des preuves de cette relation sexuelle, s’indigne-t-elle. Il a abusé de leur confiance et ce n’est pas du tout normal qu’elles se retrouvent en prison !".
Présidente de l’association "Citoyens, citoyennes d’ici et d’ailleurs", Souad Ben Abdelkader est également "outrée par ces arrestations alors que le manipulateur court toujours". Mais au-delà de l’attitude des femmes bernées, les acteurs associatifs et politiques belges se posent de sérieuses questions sur l’attitude de l’Etat et de la société marocains. Ils savent pertinemment qu’au Maroc, le tourisme sexuel ne date pas d’hier. "Il ne faut pas se voiler la face, s’énerve Souad, le Maroc ne fait rien pour protéger ses enfants de pervers venus des quatre coins de la planète. Et les autorités ferment les yeux".
La députée socialiste Fatiha Saïdi s’inquiète, quant à elle, du sort des femmes en général. "Je crains que cette affaire soit instrumentalisée par les réactionnaires. Et que les femmes en général en soient les principales victimes. Cette affaire tombe on ne peut plus mal, quelques temps après la Moudawana, réforme qui a permis quelques avancées, encore trop timides, améliorant le sort des femmes dans la société marocaine. Je crains que certains hommes disent : ‘Les femmes marocaines ne sont pas encore prêtes pour la liberté. Voyez ce qu’elles en font : elles acceptent de coucher avec n’importe qui !’".
La priorité d’un autre député, Rachid Madrane, c’est aussi le sort des femmes qui, dans cette affaire, ont été arrêtées et condamnées à de lourdes peines. "Qui a une pensée pour ces femmes ? Comment pourront-elles réintégrer leurs familles ? Le fait qu’on jette des femmes en prison à cause de photos, ce n’est pas normal. Il est temps d’oser poser un regard critique sur certaines lois rétrogrades".
"Je suis très inquiète, conclut Fatiha Saïdi. Les femmes marocaines emprisonnées dans le cadre de cette affaire doivent être soutenues. Des associations féministes et des collectifs de femmes, en Belgique, sont en train de réfléchir à ce sujet. Prenons des initiatives. De grâce, ne laissons pas tomber ces femmes !". Isabelle Durant, une dirigeante des Verts belges, partageant le même sentiment, lance un appel : "Il est temps que les femmes, chez nous, se remobilisent. Ces derniers temps, je trouve le féminisme assez fatigué. Il doit se remobiliser notamment en faveur de ces femmes des pays pauvres qui sont la cible du tourisme sexuel. Ce business sordide devient très préoccupant. Il est l’une des faces du rapport de domination Nord-Sud. L’enjeu, c’est aussi l’émancipation des femmes dans les pays du Sud. Mobilisons-nous en leur faveur". Le ton est donné. L’action suivra-t-elle ?

© Le Journal Du Mardi, Bruxelles



Presse belge. Le scandale arrive

Le quotidien Le Soir a choisi, très vite, de prendre ses distances avec Philippe Servaty. Le 9 juin, soit quelques jours à peine après avoir invité le journaliste à démissionner, le Soir a publié un article où l’essentiel est annoncé dès le titre : "un journaliste du Soir suspecté : les cibles d’un touriste sexuel mises en prison". Le texte, qui reprend des informations publiées par TelQuel, révèle, en outre, que "des expatriés marocains promettent, sur certains forums de l’internet, de laver dans le sang l’injure faite à leur religion et à la femme marocaine". Il revient sur le cas de la mineure de 17 ans, qui pourrait valoir des poursuites (pour pédophilie) à Servaty en Belgique. Le quotidien rajoute : "La justice belge pourrait poursuivre l’auteur présumé des faits, s’il y a plainte, du chef d’atteintes aux mœurs à un moment déterminé (…) Les jeunes femmes marocaines, dont les photos ont été diffusées sans leur accord pourraient également intenter une action pour atteinte à leur droit à l’image". Trois jours après la publication de l’article, le quotidien, sans doute soucieux de préserver son image, a diffusé un communiqué où il se considère comme "victime indirecte de ces faits intolérables". "Les derniers éléments de ce dossier rendus publics n'ont fait qu'accroître l'écoeurement", conclut notamment le texte. Deux jours plus tard, l’hebdomadaire Le Journal du mardi consacre son dossier de couverture au même sujet, en titrant : "Tourisme sexuel : un journaliste belge envoie 12 femmes en prison (70 autres femmes menacées)". Le même jour, une télévision belge, RTL tv, diffuse un reportage sur le scandale d’Agadir, dans son principal flash d’informations en déclinant l’identité de Philippe Servaty comme suspect numéro un, une diffusion qui a été suivie de centaines de coups de fils d’indignation émanant tant des téléspectateurs belges que marocains. La dernière heure, La libre Belgique, ainsi que divers titres de la presse flamande se sont également emparés de l’affaire.

K.B


Chadwane Bensalmia, envoyée spéciale

Agadir. Justice et injustices

(DR)
Victimes ou coupables ? Au-delà de la sentence du tribunal, les inculpées dans le scandale pornographique d’Agadir sont tous les jours condamnées par les proches, les voisins, les amis et les passants dans la rue.


Hay Al Amal, à quelques 8 kilomètres d’Agadir. Le quartier respire la misère. Au rez-de-chaussée d’un des multiples bâtiments à l’architecture anarchique, derrière une grosse porte en fer verte, les parents de Samira, la plus jeune des victimes du scandale pornographique, sursautent à chaque coup à la
porte. Méfiants, ils osent à peine ouvrir. Le regard éteint et la mine résignée, le père pleure le sort de sa fille dans une succession d’explications fatalistes. "Personne ne peut rien pour nous. On n’y peut rien. C’est le destin, le mektoub". Sa petite Samira, 17 ans, a déjà accumulé plus de drames dans sa vie que sa mère quinquagénaire. Mariée à 13 ans contre son gré et celui de ses parents, à un déséquilibré, elle est l’héroïne d’une histoire parsemée de superstitions, de fugues inexpliquées et de mauvais sorts. Derrière les barreaux de sa geôle à Inezgane, et à chaque visite de sa famille, elle réitère la même complainte, indéfiniment, désespérément "J’ai peur. Les femmes se battent à coups de bouteilles cassées. J’ai peur de les approcher. Elles ont les visages couturés de cicatrices". Elle s’écroule en larmes "je veux sortir d’ici". Sa mère, mortifiée par l’impuissance, ne trouve rien à répondre : "C’est ma petite fille. C’est une enfant. C’était encore une enfant quand elle a connu ce malade. Je ne sais pas pourquoi elle a fait cela". Tenant dans ses bras sa petite nièce, elle la serre fort et laisse échapper un cri de désespoir : "Je n’ose plus sortir. Dans le quartier, je suis le sujet de discussion de tous. Je le sais, je le vois dans chaque regard". La tête penchée en avant, elle plonge ensuite dans le silence, une dizaine de minutes, avant de s’interroger "pourquoi la gardent-ils dans cette prison ? C’est une mineure. Elle est toute petite, toute frêle. Qu’est ce qu’on peut faire ?". Déposer une plainte contre Philippe Servaty pour détournement de mineure. Les parents n’ayant aucune connaissance juridique, et en l’absence d’une assistance de la société civile, n’y avaient encore jamais pensé. Désormais, ils le savent. à l’heure où nous mettons sous presse, ils s’apprêtent à déposer plainte. "Et les autres filles ?", demande la mère. Elles ont chacune son histoire qui a été noyée sous le titre générique et souvent injuste de prostitution. Elles ont tout perdu, jusqu’à leurs familles, pour certaines d’entre elles. Majdouline a été bannie par ses six frères. Cinq d’entre eux ont plié bagages et quitté la maison au lendemain de son arrestation. Le seul à être resté à la maison n’adresse plus la parole aux parents ni à la sœur. D’ailleurs, confie sa sœur Wafaa "on n’a pas raconté la vérité à notre père. On lui a dit que c’était des photos montages. Il a 70 ans et il est malade. Il en mourrait". Wafaa, en véritable sœur courage, a décidé de défier le monde pour sa cadette : "Je connais ma sœur, je l’ai vu grandir, je crois tout ce qu’elle me dit. Je la défendrai toujours. Et si mes frères la laissent tomber, tant pis pour eux". A l’arrestation de Majdouline, et durant un mois, Wafâa n’a pas osé se rendre à son travail. "j’entendais les gens chuchoter sur mon passage. Je les entendais rire. Aujourd’hui encore, j’évite d’aller au hammam, ou au marché. Les gens n’ont aucune compassion". Wafâa a pourtant repris le travail depuis quelques jours. C’est son superviseur qui l’en a convaincu. "Je lui dois beaucoup. C’est grâce à lui, à son soutien, que je tiens debout. Lui aussi a connu Majdouline puisqu’on a travaillé ensemble". Et la mère de poursuivre "les gens l’ont condamné bien avant la justice. Ils m’ont condamnée moi aussi. Qu’est-ce qu’ils veulent ? Que je laisse tomber ma fille ? Que je l’envoie à la rue pour qu’elle se prostitue pour de vrai ? C’est cela une famille ? J’aime ma fille. Je la soutiendrai toujours".
Dans une de ses lettres, Majdouline raconte une dernière fois son drame. Elle y évoque une certaine Helena, inconnue au bataillon jusque là. "(…) J’ai connu Philippe et Helena via le net. On s’est écrit pendant 3 mois. Ils m’avaient dit qu’ils étaient mariés (…) je me souviens que Helena m’a servi un jus d’orange, ensuite, plus rien. Je ne sais même pas comment je suis rentrée chez moi. C’était en janvier 2003. Je n’ai ensuite plus eu de nouvelles jusqu’en juin 2004. Helena m’a appelée. Elle m’a demandé pardon sans m’expliquer pourquoi. Je voulais savoir quand elle venait au Maroc ; elle m’a répondu que Philippe avait été arrêté par la police d’Agadir et qu’il avait été interdit de séjour au Maroc (…). Ils ont détruit mon avenir". En prison, dans son désespoir, Majdouline a fait vœu de silence. Elle reste en retrait, refuse de côtoyer les autres filles, fuit leurs drames à elles. Celui d’une Sâadiya qui a cru à une histoire d’amour et que la promesse de mariage faite par le dénommé Philippe a fini par aveugler. Cette même Sâadiya dont le père diabétique récemment amputé flirte avec la mort et dont le frère ne franchit plus le seuil de sa maison et n’ose faire les dix mètres qui le séparent du vendeur de cigarettes au détail. Ou encore de cette autre famille qui veut déménager mais qui n’en a pas les moyens… Ils ne tiennent plus devant le regard inquisiteur des proches, des voisins et des amis. Jugés tous les jours, tiraillés entre leur amour pour leurs filles et leur colère contre elles. Parce qu’elles les ont livrés nus à une société dont le verdict est cent fois, mille fois plus dur que celui d'un tribunal.


Mystères. Les questions qui demeurent

Philippe Servaty a-t-il été arrêté en 2004 au Maroc, comme des éléments concordants semblent l’indiquer, malgré le démenti des officiels marocains ? Si oui, comment se fait-il que son casier soit vierge, comme le prétendent ces mêmes officiels ?
Pourquoi ni la justice, ni la police marocaine n’ont officiellement demandé à écouter Servaty ?
Pourquoi l’administrateur américain du forum pornographique a cru bon de retirer les explications de Belguel sur sa libération-surprise par la police marocaine, en 2004, et à quoi correspondent les croix (au nombre de six) qui ont remplacé, sur le forum, ces mêmes explications ?
Pourquoi est-ce que toutes les questions relatives à l’identité du touriste ont-elles été gommées, comme cela semble être le cas, des dépositions des victimes ?
Toutes les photos (193) figurant sur le fameux CD ont-elles été prises par le seul touriste belge ou, comme plusieurs témoignages semblent l’indiquer, avec l’aide d’autres complices (notamment une certaine Helena, qui se serait présentée, au moins une fois, comme la compagne de Servaty) ?
Comment expliquer que Servaty, ou Belguel, ait pu sévir à Agadir, durant au moins trois longues années (2001-2004), pratiquement sans discontinuer ?
Pourquoi est-ce que l’hypothèse d’une drogue administrée aux victimes (au moins une des douze femmes incarcérées en parle dans ses confessions) n’a jamais été prise au sérieux, puisque même les PV de police semblent l’avoir occultée, excluant ainsi d’office l’hypothèse d’un viol ?
Quel est l’identité du mystérieux "homme de couleur", complice et partenaire du touriste belge dans plusieurs prises pornographiques ?

K.B



Dernier mot. D’abord victime

(Par Karim Boukhari)

àAgadir, une réponse-réflexe arrachée à un représentant du parquet en dit long sur le mépris et l’injustice dont les victimes du touriste belge sont actuellement l’objet : "Ces filles sont coupables (de débauche) vis-à-vis de la loi marocaine, on ne va pas nous amuser à les traiter en victimes, soyons sérieux !". Un autre réflexe, arraché à un gradé de la hiérarchie policière, mérite l’attention : "Moi, je vois que la société civile gadirie et marocaine n’a pas bronché, je ne vois donc pas où se trouve le scandale…". Il y a pourtant scandale. Ces femmes sont peut-être coupables aux yeux d’une loi marocaine qui est, comme chacun le sait, particulièrement rétrograde en matière de libertés individuelles. Mais, contrairement aux dires du parquet et de la police, contrairement à ce que peut laisser entendre le silence coupable de la société civile, ces femmes sont d’abord des victimes. Victimes d’un pornographe sans vergogne, et d’une société injuste et finalement très peu solidaire. Partant, il est intolérable que les autorités marocaines continuent de coffrer les femmes sans s’intéresser à leur bourreau, et que les nombreuses ONG de la place continuent de faire comme si le scandale d’Agadir se passait ailleurs, abandonnant 12 femmes (et des dizaines d’autres, dans l’expectative) à leur sort.

 
 
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