Saga. Les Botbol, on sen souvient
Ah ya loulou, ya llayem, goulou liha
ils ont signé nombre de titres phares du patrimoine judéo-marocain et introduit de nouveaux instruments dans le chant oriental, comme la guitare ou la batterie. Saga dune famille que les mélomanes ne peuvent que connaître.
Nous sommes en 1917. Les Botbol, un couple dagriculteurs plutôt aisé, installé dans la région de Fès attendent un enfant. Cest un garçon. Ils lappelleront Jacob. Né avec une cuillère dargent dans la bouche, lenfant nanti nen restera pas |
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longtemps un. À 7 ans, et dans la même année, il perd mère et père. Une épidémie de typhus faisant rage dans la région les décime. Lorphelin est alors placé sous la responsabilité dun tuteur, chargé dassurer son éducation et de veiller sur ses biens. à lépoque, en bon enfant de riche, il se devait dapprendre à jouer dun instrument. Pour certains, cétait la flûte. Jacob, lui, apprend à apprivoiser le luth. Linstrument nest pas docile, mais le petit laisse entrevoir un certain talent. Et à 17 ans, cest dores et déjà un adolescent doué qui anime soirées pour les proches, jeunes et moins jeunes. Cest un musicien talentueux au regard de tous. Quelque chose lui manque cependant. Jacob nest en effet pas le seul luthiste de la place. Il y en avait beaucoup trop. Jacob voulait être unique. Se distinguer du lot. Il décide alors de se mettre à un autre instrument. Il prend alors des cours de piano, puis de violon, et sévertue à exceller dans lun et lautre. Avec le temps, son penchant naturel aidant, il finit par séprendre du violon et par en faire son instrument de prédilection. Quelques mois plus tard, linsatisfaction regagne son cur. Il lui faut plus. Toujours plus. être musicien ne suffit pas à ses ambitions. Jacob est déterminé à devenir un "artiste complet". Il commence alors à composer, puis écrire, puis diriger un orchestre alors quil boucle à peine ses 19 ans. Désormais, il a "un nom" dans le milieu. Il anime fêtes, communions, mariages. Il fait aussi partie des musiciens préférés du Pacha de Fès. Mais son succès nest jamais que régional. Il le restera dailleurs 20 ans durant. Ce nest quà lindépendance quil fera ses premiers pas vers une notoriété nationale en signant "Ghenniw maâya ghenniw". Sa carrière musicale prend alors un tournant décisif. Pour ceux qui évoluaient dans le milieu à lépoque, les préludes de lascension avaient commencé à se faire sentir en 1958, lorsquil avait été convié à animer linauguration du club Sijilmassa. Celui-là même que les piétons de Aïn diab à Casablanca reconnaissent aujourdhui encore comme étant un cabaret mythique.
En 1962, notre homme est définitivement engagé par ledit Cabaret. Il quitte son Fès natal pour le grand Casablanca. Hayem, le premier de ses enfants se plaît à accompagner son père. Et pour navoir dégal que ce même père, il samourache dun nouvel instrument dont aucun artiste marocain ne joue encore, la guitare. Hayem a également hérité de la voix et de la plume de son père. C'est ensuite au tour de Marcel de partager la passion de son père pour le violon. Et enfin, vient le tour de Claude, le batteur rebelle de la famille. Avec les autres musiciens de la troupe, les Botbol, magistralement dirigés par leur père, signent quelques titres légendaires, entrés depuis dans le patrimoine marocain. Lkas ya lkas, ya llayem puis Goulou liha aalach tewelti lghiba
des chansons reprises par tant de chanteurs que rares sont ceux qui en connaissent aujourdhui le véritable auteur : Jacob Botbol.
En cette décennie post indépendance, lorchestre Botbol commence à concurrencer les vétérans. Ils se substituent à Salim Hilali pour certaines cérémonies, sont les premiers convoités pour dautres et finissent par séduire la télévision marocaine. En 1966, ils apportent une petite révolution au chant oriental en y associant des instruments comme le bendir, la batterie ou la guitare. Cest leur marque de fabrique. Le public est charmé. Cette première prestation finit par asseoir leur notoriété. Et Hassan II, en mélomane quil était, de leur ouvrir la porte du Palais. Rabat, Ifrane, Skhirat, Botbol est souvent là, animant une grande partie des soirées du Palais, puis celles de larmée, de la sûreté nationale. "Si ma mémoire ne me trompe pas, Cétait en 1968. On chantait dans Assahara al Koubra à la TVM. La télé arrêtait démettre à minuit. Ce soir là, feu Hassan II avait appelé et demandé à ce quon prolonge le temps démission à 1 heure du matin, pour quon continue à chanter. Cétait un véritable mélomane" se remémore Claude, nostalgique.
Peu à peu, Hayem, laîné des trois frères, se met à prendre place au micro, à côté de son père. "Dès le début, il sest affirmé comme le plus talentueux dentre nous. Et puis personne ne jouait du bendir comme Hayem. Cest un véritable maître" commente admiratif, son jeune frère, Claude.
De Casablanca (Sijilmassa), à Tétouan (hôtel Safir) puis Tanger (Hôtel Tarik), les Botbol font le tour des cabarets, marquant chacun de son empreinte, de son répertoire gharnati, de Aîta, ou autre chant judéo marocain.
La Saga se prolonge encore et encore, plus belle et plus riche en musicalité et en textes poétiques hautement marocains et largement marqués par les rimes mélodieuses du melhoun. Hayem se met à son tour à écrire et à composer. On lui reconnaît entre autres Ah ya loulou, mal hbibi ma ja, el kass ya lkass
Hayem au luth et au micro, Marcel au violon et Claude à la batterie et bien sûr Jacob, qui nest plus très jeune, laisse ses enfants prendre la relève graduellement.
En 1991, la guerre éclate en Irak. La tension monte. Partir ou rester ? La confusion est générale. La famille Botbol comme nombre de familles juives marocaines quitte le pays et sinstalle à Paris. Elle y reste trois ans à animer les soirées de la diaspora, avant de replier bagage à nouveau et de rentrer au pays en 1994. Lorchestre signe alors avec le Riad Salam. Le bonheur de retrouver le public dautrefois est indescriptible. On refait la décoration du Sheherazade, on retrouve ses musiciens et ses amis. On fait et refait des projets.
Un an plus tard, en Août 1995, à 78 ans, Jacob meurt. Lorchestre est privé de son géniteur. Mais la vie ne sarrête pas. Les frères continuent à chanter sous le ciel casablancais trois ans durant. Leur vie évolue ensuite au rythme des allées et venues entre la France et le Maroc. Entre Paris et Tanger, "la ville des mélomanes", disent-ils. Quelques fêtes religieuses. Quelques autres cérémonies au charme désuet. Les choses ne sont plus les mêmes. Les temps ont changé, les gens aussi. Claude a renoncé à la batterie, dit-il, parce que le public de mélomanes quil connaissait a cessé dexister. Hayem a fait une carrière solo accompagné par son autre frère Marcel. Pourtant, ceux qui connaissent leur adresse à Tanger, pourront, avec un peu de chance les revoir réunis, jouant et chantant ensemble avec ces mêmes musiciens qui ont autrefois connu le père.
"Avant, les gens aimaient la musique. Ils jouaient, chantaient, pleuraient démotion et de nostalgie. Aujourdhui, ils vont au cabaret, écoutent du khaliji et se démènent sur une piste. Le bon temps est révolu" conclut Claude, rabroué par Hayem, léternel optimiste qui refuse de croire en ce tableau noir. Et joignant le geste à la parole, il a convaincu la petite famille de renouer avec ses années deuphorie. à 66 ans, il entraîne ses frères dans une aventure nostalgique. Elle sappelle lAndalousia, et c'est là où ils vont bientôt rechanter, à Tanger. Les nostalgiques pourront y retrouver un peu de notre patrimoine. Bon retour ! |