Sujet
Actu Économie
Enquête. Abdessadek Rabiî : le gardien du temple
Mohamed Chafik. "L'islam prône la laïcité"
Football. Sortir de la misère
Paul Pascon. Le père de la sociologie marocaine
Musique. Coulisses de concerts
Saga. Les Botbol, on s'en souvient
N° 181
Webmaster
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Driss Bennani

Beaucoup de bruit pour rien ?

(DR)
Une pétition circule depuis quelques jours. Elle affirme que "le Maroc a franchi de grands pas dans le processus démocratique que certains veulent pervertir". Les médias officiels en font leur choux gras, mais les récalcitrants y voient la main de l'état.


C'est l'histoire d'un appel lancé par des citoyens. Une pétition de trois pages, comme il en circule des dizaines, en ces temps mouvementés. Problème, cet appel n'est pas comme les autres. Pour commencer, il est anonyme. Personne parmi les signataires de la pétition qui l'a suivi n'en a, à ce jour, revendiqué la paternité. Ensuite, il a très largement (et curieusement ?) été
repris par la presse officielle et ses satellites. Le Matin et Assahra (groupe Maroc soir) consacrent des pages quotidiennes entières à… la réactualisation de la liste des signataires ! Les partis politiques, unanimes (pour reprendre la terminologie médiatique officielle), se sont jetés sur le texte, "saluant l'initiative, approuvant le contenu de cet appel et se félicitant d'une conscience citoyenne aussi élevée". Un site Web a même été créé pour recueillir les signatures, encore peu nombreuses mais qualitativement intéressantes. On y trouve de tout. Des hommes politiques, des journalistes plus ou moins connus, des professeurs universitaires, des cadres, des médecins, etc. Dans sa livraison du jeudi, Le Matin nous apprend que "le monde de la culture exprime, lui aussi, son soutien à l'initiative". "L'appel du citoyen" est devenu aujourd'hui un label, un événement. à l'heure où nous mettons sous presse, plus de 300 personnes y ont déjà adhéré. Pas grand-chose, mais l'effet multiplicateur des médias fait le reste.

Que dit cet appel ?
Le texte aborde plusieurs thèmes à la fois. On en déduit que ses rédacteurs ont voulu exprimer leur mécontentement du pessimisme ambiant, rejeter "cette manie de tout critiquer", et affirmer que le Maroc a beaucoup avancé, que la liberté existe, et qu'il faut la protéger. En quelques mots : il faut arrêter de démoraliser les Marocains. Le tout sur un ton ferme, presque menaçant ("une nouvelle chance doit être accordée à ceux qui se fourvoient de retrouver leurs esprits et de rectifier leur conduite"). Les rédacteurs de l'appel dénoncent "le délire de certains qui a atteint son paroxysme", "témoignent (c'est le verbe utilisé) que (contrairement aux allégations) le climat général est somme toute sain et pacifique dans le contexte actuel de transition et d'apprentissage de la démocratie".
Consolider les acquis, cela passe chez les rédacteurs de l'appel par "rendre hommage à Mohammed VI à qui est due la retenue de l'état face aux excès… et face aux attaques dont il est directement et ouvertement l'objet". Rien que ça. La presse indépendante est visée sans trop d'ambiguïtés. Du coup, les rédacteurs, tout comme les signataires de la pétition, demandent à ce "que la loi soit appliquée, sans zèle mais sans laxisme". Ils lancent même un ultimatum aux brebis égarées, sans jamais les identifier, ou presque. Le seul mouvement nommément cité est le front Polisario, décrit comme "une frange du mouvement démocratique marocain à la base" et auxquels les rédacteurs annoncent "une régionalisation prochaine et authentique où les populations de chaque région auront des prérogatives étendues". Une régionalisation présentée comme une chance, une perche tendue à qui saura la saisir.

D'où vient-il ?
"Cet appel est né d'une discussion amicale à trois", affirme l'un des rédacteurs du texte qui préfère témoigner anonymement. à la base, il y a les événements de Laâyoune, la lettre de Mohamed Abdelaziz, les déclarations de Nadia Yassine et plus généralement, "un climat négatif et destructeur qui prévaut depuis un certain moment déjà". Avant d'être présenté au grand public, le texte a été soumis à plusieurs personnalités (non officielles, nous dit-on) qui l'ont approuvé ou amendé. En tout, il aura nécessité une semaine de travail. Il ne faudrait donc pas y voir la main de l'état ? Difficile, vu l'engouement des médias officiels pour le texte. "Que la MAP relate cet appel et en fasse tout un événement est une chose tout à fait normale puisque le contenu du texte va dans le sens voulu par l'état", explique un observateur.
Tarik Essaâdi est journaliste indépendant à Marrakech. Il a signé la pétition qu'il a reçue sur une liste de diffusion. "J'ai eu des doutes quand j'ai vu que la dépêche a été reprise par la MAP. D'ailleurs, mes doutes ne se sont pas encore dissipés. Mais quand j'ai vu la liste des premiers signataires, j'ai signé aussi parce qu'en plus, je suis d'accord avec les idées générales contenues dans le texte". Si Tarik a signé parce qu'il avait confiance en la moralité des premiers signataires, Khadija Rouissi, elle, l'a fait parce qu'elle était excédée par les récentes déclarations de Nadia Yassine. "Le mouvement ne peut pas se désolidariser des déclarations de Yassine alors que le lendemain de la publication de l'interview, de larges passages étaient repris sur le site de la jamaâ, rappelant que le vieux cheikh venait d'avoir une vision lui promettant un … palais royal". Si la militante de droits de l'homme a signé, c'est également pour exprimer son "espoir dans le Maroc avec une monarchie et des institutions qui acceptent d'être réformées". Soit. Mais en signant la pétition, ne met-elle pas dans le même sac les islamistes qui l'exacerbent mais aussi les journalistes, les militants des droits de l'homme, etc. (lire son interview en page 8).

Ceux qui sont contre
C'est justement cet amalgame qui a dissuadé Mohamed Sassi, dirigeant de Fidélité à la démocratie, de signer cette pétition. "Je crois profondément à la marocanité du Sahara et cela me fait du mal que le drapeau marocain soit brûlé, mais de la même manière, je ne peux pas signer parce que je ne crois pas que la presse indépendante est une menace pour la démocratie, ni que le Maroc a franchi de grands pas sur le chemin de sa démocratisation et que certains veulent perturber ce processus". Ce qui dérange l'homme de gauche, en plus de l'amalgame qui est fait dans le texte, c'est le style de la pétition. Trop agressif, il contient au goût de Sassi, "un parfum de rejet et de non reconnaissance de l'autre". Alors, les pétitions ne serviraient à rien ? "Du tout, tranche Sassi, c'est une pratique démocratique que j'encourage. J'ai juste peur que ce genre de pétitions soit un prélude politique à d'éventuelles poursuites judiciaires comme c'est le cas contre Nadia Yassine et Abdelaziz Koukass"(NDLR : directeur d'Al Ousbouîya Al Jadida, l'hebdomadaire qui avait publié l'interview où Nadia Yassine s'en prenait à la monarchie). "Maintenant, poursuit l'analyste, si les pétitions, même de ce genre peuvent nous épargner des poursuites privatives de liberté, tant mieux". Sur ce point, Khadija Rouissi rejoint ceux qui ont refusé de signer la pétition. Elle, l'a fait, mais elle reste mobilisée pour la défense des libertés si elles venaient à être menacées. Comme avant, quoi.
Que retenir, alors ? Croire en la bonne foi du texte ? Craindre une récupération ou une manipulation de l'état ? Les signataires ne se sont-ils pas pervertis en signant ? Beaucoup de questions restent posées, en attendant la suite. Quel genre de suite peut-il y avoir ? La meilleure hypothèse serait qu'un débat national soit ouvert sur tous les thèmes abordés dans le texte. Un vrai débat, avec arguments contradictoires, et sans crispation...



3 questions à Khadija Rouissi, militante des droits de l’homme
"Je m’élève contre le désespoir"


Cet appel, que vous avez signé, ne donne-t-il pas trop d’importance à Nadia Yassine ou aux indépendantistes, somme tout minoritaires au Sahara ?
Nadia Yassine est la fille de son père et Al Adl Wal Ihsane a un impact certain sur la société. Souvenons-nous de leur force de nuisance au moment du plan d’intégration de la femme au développement… De plus, l’interview de Nadia a été reprise sur le site d’Al Adl avec des commentaires sur la "chute du régime", prévue selon eux en 2006. Mais que préparent donc ces gens ? Il ne faut pas les croire inoffensifs, ce serait une erreur lourde de conséquences. Quant aux indépendantistes, ils sont peut-être minoritaires, mais très agressifs. Aujourd’hui, un Sahraoui pro-marocain ne peut pas s’exprimer sans qu’on l’accuse de faire partie de la DST. C’est du terrorisme intellectuel. Nous devons défendre les nôtres, c’était, notamment, l’objet de cet appel.
L’appel parle de la presse qui démoralise l’opinion publique. Vous êtes d’accord avec cette expression ?
Concernant certains titres que je ne citerai pas, oui. Voyez comment les dirigeants de l’IER sont considérés, par exemple. Ils n’ont fait que leur devoir de patriotes : dialoguer pour tenter de faire avancer les choses pacifiquement. Ces journaux les considèrent quasiment comme des traîtres. De plus en plus de journaux fonctionnent sans ligne éditoriale autre que semer systématiquement le doute et le désespoir. Je m’élève contre cela.
Mais si les autorités exploitent le consensus autour de cet appel pour réprimer la presse ou emprisonner des journalistes ?
Il ne faut pas mélanger les choses. Cet appel, je l’ai signé parce que j’y crois. S’il est exploité pour commettre des abus, et ce que vous dites en est un, alors en tant que militante des droits de l’homme, je protesterai avec la dernière vigueur.

Propos recueillis par A.R.B




Verbatim.

(…) Leur délire a atteint ces derniers jours son paroxysme. à les croire, le Maroc serait au bord du gouffre. Les révoltes se suivraient et d'aucuns parlent même d'intifada. L’état serait dans une situation de déconfiture avancée, prêt à tomber comme un fruit mûr dans l’escarcelle (…)

Nous, citoyens Marocains (…) nous témoignons que malgré toutes les difficultés objectives et réelles et les incidents de parcours que peut connaître notre pays, le climat général est somme toute sain et pacifique dans le contexte actuel de transition et d'apprentissage de la démocratie.

Il arrive, certes, que des mouvements de protestation soient réprimés par la force publique. Mais de tels faits se produisent ailleurs aussi, y compris dans les pays les plus démocratiques.

(…) Dans cet esprit de consolidation des acquis, nous tenons à rendre expressément hommage ici à Sa Majesté le Roi Mohammed VI, à qui, tout un chacun le sait, est principalement due la retenue dont l’état a fait montre jusqu’ici face aux excès, voire aux abus dont il fait l’objet. Nous pensons que cet hommage est d’autant plus mérité que le Souverain a été lui-même à maintes reprises directement et ouvertement visé. Nous saluons ici avec admiration sa hauteur de vue et son attachement inconditionnel aux valeurs démocratiques.

(…) Une période de transition est aussi une période de recomposition de tous les champs de la vie nationale… Mais de là à… ne pas hésiter à se jouer de l’intégrité territoriale, de la paix civile et de la stabilité politique du pays et à oser "faire de l’œil" à des puissances étrangères, il y a un pas que seuls des irresponsables et des inconscients peuvent franchir (…) Une nouvelle chance doit (…) être accordée à ceux qui aujourd’hui se fourvoient, de retrouver leurs esprits et de rectifier leur conduite.

(…) Aux éléments du Polisario qui ont pensé opportun, dans la conjoncture actuelle, d’appeler "l’élite marocaine" à "relever le défi de la paix", nous répondons :

(…) Le Maroc envisage dans le cadre de sa transition démocratique une régionalisation authentique où les populations de chaque région auront des prérogatives étendues. Cela offre à toutes les bonnes volontés indépendantes une chance de contribuer à la paix et à la construction. Nous espérons que tout un chacun saisira cette chance (…)

(…) (en parlant de la presse) nous considérons qu'il n'y a plus lieu de tolérer des actes de démoralisation de l’opinion publique. Nous serons parmi les premiers à réclamer que la loi soit appliquée, sans zèle mais sans laxisme non plus, chaque fois que la loi justement, qui en l’occurrence inspire la déontologie et s’en renforce, aura été enfreinte.

 
 
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est © 2005 TelQuel Magazine. Maroc. Tous droits résérvés