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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Abdellatif El Azizi

Enquête. La révolution secrète du Makhzen

(DR)
Nominations, départs, limogeages, et ce n’est que le début d’un grand déballage. Ministère de l’Intérieur, wilayas, renseignement, armée, cabinet royal, tout y passe. Vu du sérail royal, ce chambardement a une finalité : "Bousculer l’inertie politique, la tyrannie du statu quo et redonner espoir au petit peuple". Voyons ça de plus près...


C'est à mettre à l’actif du cabinet royal : avant de chambouler tout le reste du Makhzen, il a d’abord fait le ménage devant sa porte. Le débarquement de Mohamed Kabbaj et surtout celui de Hassan Aourid ont été ressentis comme un signal fort d’une
véritable recomposition des rôles au sein du cabinet. Quand Mohammed VI a nommé, moins d’une année après son intronisation, trois nouveaux conseillers (Mohamed Kabbaj, Zoulikha Nasri et Abbès El Jirari), les milieux politiques y avaient vu la volonté de faire bénéficier le cabinet royal de l’expérience des hommes de Hassan II. En prenant simultanément les commandes de Lafarge pour le compte de l’ONA, Kabbaj semblait à l’abri pour une longue durée. C’était compter sans l’appétit des jeunes loups du Palais et la sourde guerre de tranchées menée au sein du cabinet.
Il n’a guère fallu longtemps pour que Kabbaj, déjà en concurrence avec Azoulay, soit écarté petit à petit de la gestion des dossiers économiques sensibles, au profit de Mounir Majidi. Kabbaj comme Azoulay ou encore Zoulikha Nasri ont un trait commun : ils ne font pas partie du "premier cercle" des camarades de classe du souverain, affectés ici ou là, dès son intronisation, le 30 juillet 1999. Aujourd’hui, Azoulay a échappé de justesse à une nomination aux commandes de la province d’Essaouira et Zoulikha Nasri avait été pressentie pour être nommée wali de Fès dès que la première liste de walis, concoctée il y a près de huit mois, avait commencé à circuler. Aujourd’hui, la cote de l’ancienne Secrétaire d'État aux Handicapés est en baisse. "Au Palais, on lui reproche notamment de gérer à partir de la fondation Mohammed V, avec une certaine légèreté, ses rapports avec les chancelleries et la société civile", rapporte un homme d’affaires en rapport avec la fondation.
Ajoutons à cela que le contrôle du cabinet a toujours été considéré par les camarades de classe du souverain comme un enjeu d’une extrême importance. La rivalité entre Rochdi Chraïbi et Fouad Ali El Himma n’est un secret pour personne. Mi amusé mi irrité, le roi a toujours considéré cette guéguerre comme un jeu sans conséquence. Il n’a d’ailleurs jamais vraiment montré qu’il était avec une partie ou une autre, les deux hommes ayant réussi, chacun de son côté, avec plus ou moins de bonheur, à maintenir une proximité réelle avec le souverain.
Le cas de Hassan Aourid, qui quitte le palais royal pour s’installer à la tête de la wilaya de Meknès est plus problématique. Sans avoir perdu la confiance du souverain, l’intellectuel amazigh indifférent aux manœuvres de coulisses (un peu trop, peut-être), a fait les frais de son opposition affichée aux velléités autoritaires d’un Rochdi Chraïbi de plus en plus entreprenant. Comme pour se consoler, Aourid dit vouloir réaliser son grand rêve : "Sortir le désert de la solitude, faire de la région du Tafilalet, non seulement le rendez-vous annuel des musiques du désert, mais également le carrefour de la culture amazighe", rapporte l’un de ses amis. En cela, on peut considérer que cette nomination comblera quelque peu ses vœux.
La liste n’est pas close et comme on s’attend à voir d’autres personnalités quitter la sphère royale, de nouveaux profils devraient intégrer incessamment l’équipe des collaborateurs les plus proches du roi. Mais cette fois-ci avec "une distribution claire et nette des rôles et une prise en charge de dossiers précis à gérer avec des délais impératifs", promet une source interne. Croisons les doigts…
Ces changements soulignent, selon les connaisseurs du sérail, "la volonté du roi d’assurer au plus près le suivi et le contrôle de l'action gouvernementale et de l’exécutif". Une façon de consolider concrètement le système qu’il prône de "monarchie exécutive". Pour ce faire, Mohammed VI tient à faire du Cabinet royal une institution "plus rajeunie, efficiente et réactive". Ça va déménager.

La valse des walis
Si les nominations de Kabbaj et d'Aourid en tant que walis ont créé la surprise, la fournée de nouveaux responsables de l’administration territoriale est dans la droite ligne des nouvelles orientations royales : la mise en application de son nouveau credo, j’ai nommé l’Initiative Nationale pour le Développement Humain.
Le mouvement des walis, programmé dans les coulisses depuis huit mois, a été annoncé mercredi 20 juin. Du point de vue des chiffres, il y a eu 13 nominations d’un coup, ce qui est beaucoup de l’avis de tous les observateurs. Mais mises côte à côte, elles répondent à plusieurs impératifs royaux : dénicher les profils pouvant gérer aussi bien le sécuritaire que l’économique, se délester des derniers affidés de Driss Basri et enfin, restructurer le ministère de l’Intérieur pour en faire, à nouveau, le centre du pouvoir.
Les départs ont réservé bien des surprises. Les cinq walis, dont le fameux Mohamed Tricha, qui sont rappelés à l’administration centrale, sont victimes de leur ancienne proximité avec le grand vizir déchu. "Un rappel à l’administration centrale signifie en langage administratif une mise sur voie de garage quand ce n’est pas carrément un limogeage", précise ce chef de service au ministère de l’intérieur. Dans le même lot, on retrouve le wali de Casablanca M’hamed Dryef mais, surprise encore plus grande, c’est Mohamed Kabbaj, le conseiller royal qui le remplace à la tête du grand Casablanca. Est-ce, vu sa longue période d’inactivité, la personne idoine pour un poste aussi remuant et crucial ? Grande inconnue. (Lire encadré page 26).
Sans traîner une réputation de basriste, Mohamed Hallab a été puni pour son arrogance. "J’y suis, j’y reste", commentait-il, il y a juste une semaine de cela au cours d’une réunion avec les élus, son éventuel départ de Tanger. Souvent au centre de polémiques et notamment avec les ONG et la presse, Hallab s’est mis à dos plusieurs partenaires potentiels. Mais si l’ex-patron de l’ODEP a perdu la partie, explique un élu local, "c’est parce qu’il a très mal géré une ville où l’émigration clandestine et le phénomène de la drogue exigent un peu plus de doigté de la part des autorités locales".
Parmi les nominés, on retrouve des profils dont les résultats, jugés probants par le Palais, ont été reconnus. Le nouveau locataire de la wilaya de Tanger-Tétouan, le technocrate Mohamed Hassad, a définitivement acquis la réputation du fonceur à succès. Nommé wali en 2001 à la tête de Marrakech, il a réussi à en faire un véritable joyau pour séduire une bonne partie des quatre à cinq millions de touristes qui se rendent chaque année au Maroc. L’ingénieur en chef de la transformation radicale de la ville ocre est désormais appelé à faire de même pour la ville du détroit. Discret mais efficace, cet autre ingénieur qu’est Mohamed Dardouri semble également avoir amplement mérité ses galons. Promu wali de la région de Tadla Azilal et gouverneur de la province de Béni-Mellal, l’homme qui quitte Mohammedia a laissé une bonne impression. Adoptant dès le départ une politique de proximité réelle, il a notamment créé un centre de qualification sociale au sein de l’un des quartiers les plus déshérités de la ville. Il a également réussi à initier sur le terrain une série d’actions portant sur la lutte contre la pauvreté et l’exclusion. Intervenant sur le terrain de l’habitat insalubre, chasse gardée des islamistes, il a su soutenir discrètement les associations locales qui apportent aux populations démunies une aide régulière et concrète.
Mohamed Brahimi n’a certes pas la même expérience du terrain. Depuis son court passage à la préfecture d'Aït Melloul, il y a quelques années déjà, il a surtout fait ses preuves aux côtés de Driss Jettou. Architecte de la réforme électorale, puis chef de cabinet à la Primature, ce lauréat de Sciences Po, homme de dossiers, se retrouve à 54 ans à la tête de la wilaya d'Oujda. Ambitieux, il aura dorénavant à faire ses preuves dans l’épineux dossier de l'Oriental, région extrêmement sensible en raison de sa proximité avec l’Algérie.
Cela dit, parler de bilan ou avancer des chiffres pourrait faire croire que les appréciations sur l’action des commis de l’état entrent toujours en compte dans leur promotion. Or, la perception qu’en ont les élus locaux est loin d’être la même que celle du pouvoir. Des walis comme Rachid Filali ou encore Hassan Amrani ont gardé leurs postes plus pour des raisons de proximité avec l’entourage du roi que parce qu’ils sont vraiment efficaces sur le terrain.
Ce qui ressort de cette nouvelle fournée de patrons de préfecture, c’est l’absence remarquée des walis à couleur politique. Alors qu’il était fortement question de céder la gestion des provinces aux partis politiques, cette option a finalement été abandonnée. Pire encore, on s’est appliqué à pousser vers la sortie les ex-ministres qui avaient déjà pris les commandes de wilayas comme Mohamed M’barki ou Amine Demnati. Ce qui n’est pas pour plaire à la classe politique, qui voit dans cette exclusion un retour en arrière. "Le roi ne veut pas exposer la machine bien huilée du ministère de l’Intérieur au danger des querelles partisanes", rappelle ce député de gauche, bien conciliant. Nezha Skalli, membre du Bureau politique du PPS, qui déplore qu’aucune femme n’ait été nommée à la tête d’une préfecture, nous explique que "les partis politiques, même ceux de la majorité gouvernementale, n’ont pas été sollicités alors qu’en 2007, tous les partis seront interpellés sur la gestion régionale et locale de la chose publique". Mustapha Meftah, secrétaire général-adjoint de la GSU, va encore plus loin. Il considère que "l’administration du territoire reste toujours un territoire interdit aux partis politiques".

L’obsession du renseignement
Derrière le mouvement des walis, se profile un intérêt accru pour le renseignement. Outre Brahimi, nommé à la frontière Est, les observateurs notent particulièrement la nomination de Cherki Draïss à Laayoune. Qui est cet homme ? Il a surtout été de 1999 à 2004 directeur des affaires générales (chargé de centraliser tous les rapports de renseignements qui proviennent de tous les indics, en vo les bergaga). "Les tensions avec l'Algérie ne sont pas étrangères à la nomination de Draïss" explique ce fonctionnaire de la province de Laayoune. Rompu aux rapports avec la presse et la société civile, l’homme ne perd pas de temps. A peine installé dans ses fonctions de wali à Laâyoune, il a accordé au quotidien espagnol El Mundo une interview en présence de Hamid Bahri, directeur adjoint de la Sécurité dans la province.
L’intérêt soudain porté aux services et aux hommes chargés du renseignement a une petite histoire. Une semaine avant les nominations, le roi a tenu une réunion au palais royal de Rabat avec les principaux chefs des services de renseignements. Il aurait fait part à Hamidou Laanigri (DGSN), Ahmed Harari (DGST), Yassine Mansouri (DGED) et Mostafa El Sahel (le ministre de l’Intérieur, sensé être le supérieur des 3 premiers) qu’il n’était pas particulièrement satisfait de la situation intérieure du pays. Manifs à tour de bras, le Sahara, l’Algérie, Nadia Yassine… Un cocktail explosif qui appelle à plus de vigilance de la part des services de renseignements.
Sur le champ, Mansouri met ses limiers sur le terrain national. Une nouvelle mission pour les agents de la DGED qui s’occupaient essentiellement jusqu’à présent de pister le renseignement hors des frontières. C'est d'ailleurs plusieurs rapports extrêmement alarmants fournis par les services secrets au roi il y a plus de trois mois qui ont déclenché l'INDH. Ces enquêtes qui ont listé près de 250 communes ont ainsi fait état d'une situation sociale explosive. C'est pour cela qu'à la tête des principales directions chargées du renseignement au sein du ministère, ont été placés des hommes qui ont fait leurs preuves dans ce domaine. La toute puissante Direction Générale des Affaires Intérieures (DGAI) va être confiée à un ancien de la boîte, Mohiedinne Amzazi (lire encadré page 28). Il hérite ainsi du poste laissé vacant par Mansouri lui-même. Très proche de ce dernier, il a notamment géré, "d’une poigne de fer", d’après un de ses ex-collaborateurs, les dossiers du terrorisme et des élections. Ayant réussi à se faire remarquer, il est appelé aujourd’hui à relayer son prédécesseur tout en travaillant dans son ombre. Ainsi, Mansouri, homme de confiance du roi, garde un œil sur l’Intérieur.

Les postes clés de l’Intérieur
Pour rassurer le roi, l’Intérieur est surveillé et renforcé. La restructuration de ses services centraux permet de verrouiller définitivement les directions de ce département appelé à redevenir le super ministère qu’il était à l’époque de Hassan II. Les walis et gouverneurs sont sous l'autorité directe du ministre de l'Intérieur et sont astreints à une stricte loyauté à l'égard du Palais, et la nomination de Brahim Boufous à la tête du cabinet du ministre de l’Intérieur n’a d’autre objectif que de mettre à ce poste de commandement avancé, "un fidèle commis de l’Etat qui a fait ses preuves au sein de l’administration" (c’est comme ça qu’on le présente). Réputé très bon exécutant, il avait été chargé des tripatouillages électoraux sous les ordres de Driss Basri, comme chef des statistiques en février 1983, puis promu gouverneur chargé des élections en 1994. Apparemment capable de s’adapter à la nouvelle ère, il retrouvera le même poste en juillet 2003. Résultat des courses, il devient aujourd’hui le véritable patron des walis. A la recherche de bons exécutants, tout aussi loyaux, Sahel confie à Mohamed Lhafi, qui avait travaillé sous ses ordres à la préfecture de Salé, le poste de patron des pachas et caïds (dans la jargon de la maison, il est directeur du personnel d’autorité). Titulaire d’un MBA, il avait été lui-même promu gouverneur de Salé, avant d’être rappelé par son ex-patron à la maison centrale.
Sachant que les élections de 2007 pointent le bout du nez, il était nécessaire de rehuiler la machine de l’Intérieur. "Jusqu’à présent, explique une source interne, le flux de l’information ne circulait pas de manière limpide. Cet état de fait avait démoralisé les troupes. Nous ne voulions plus travailler avec des incompétents". Leurs suppléants seraient ils mieux armés ? En tout cas, ils connaissent tous les rouages du Makhzen administratif. Et cela semble rassurer en haut lieu.

Du mouvement dans l’armée
"Et l’armée dans tout ça ?" s’interroge ce diplomate européen. Qu’il se rassure, elle n’est pas en reste. Le dossier des walis étant clos, le prochain à suivre devrait logiquement être celui des officiers supérieurs. Le limogeage de Mohamed Triki, inspecteur en chef de la marine royale, s’il n’était pas programmé, préfigure néanmoins le grand dégraissage auquel se prépare activement la veille garde militaire. Départs, nominations et mutations, des sources proches des milieux militaires parlent d’un vaste mouvement en préparation.
Le roi a demandé la liste détaillée de tous les gradés qui ont dépassé la soixantaine. A moins d’une dérogation accordée par le roi lui-même, les départs à la retraire seront imposés par le ministère des Finances. Il suffit que le roi s’abstienne de signer la fameuse dérogation pour que l’officier quitte automatiquement la grande muette. On s’amuse à rapporter dans les couloirs du mess de Rabat l’histoire de cet officier supérieur qui a eu recours à une modification de sa date de naissance pour échapper à la curée. Avisé, le roi l’a sommé de s’en tenir aux données initiales.
Mais si les futurs retraités se morfondent, les officiers des Forces Auxiliaires ont d’ores et déjà fait l’objet d’un vaste mouvement de mutations. L’opération a démarré, dans la plus grande discrétion, le vendredi 24 juin dernier. Comme dans le cas de l’Intérieur, l’ensemble de l’architecture est voué à de grands chamboulements. Au passage, des retraites-sanctions ne sont pas exclues.
En matière militaire, le général Bouchaïb Aarroub sera le véritable ingénieur des départs à la retraite. L’homme, réputé incorruptible, est à la tête du 3ème Bureau , sans aucun doute la division militaire la plus importante puisqu’elle est chargée de la coordination interarmées. Considéré comme l’homme le plus influent de l'armée marocaine, le Général Aarroub gère discrètement, mais efficacement le Poste de Commandement Avancé (PCA), véritable poste de décision au sein des Forces Armées Royales. Le roi a manifestement décidé d'asseoir son autorité et, sur ce plan, sa réussite est totale. Tous les leviers de commande militaires sont entre ses mains.
S’il a décidé de rajeunir les postes de commandement de l’armée, nul doute que les hommes forts de Hassan II à ce niveau seront contraints de passer la main. Abdelhak Kadiri est parti à la retraite, restent Abdelhak Bennani et Housni Benslimane. Ancien gouverneur, cet ex-gardien de but qui a émergé après les deux coups d'état de 1971 et 1972 avait été chargé par Hassan II de la délicate mission de moderniser la Gendarmerie afin de pouvoir contrôler l'armée. Ce qu’il réussira sans conteste puisqu’il dirigera la refonte de l'armée après la disparition d'Ahmed Dlimi en 1983, de concert avec Kadiri et Bennani. Selon des sources proches de la gendarmerie, l’homme, à 72 ans, est prêt à passer la main et ne serait pas mécontent de partir pour jouir enfin d’une retraire dorée.
L’armée n'est certes pas exempte de reproches. Des années durant, excès et dérapages ont été commis par des officiers supérieurs dans l’impunité la plus totale. Au menu : corruption, détournements et dilapidation des deniers publics. De grosses fortunes ont été ainsi amassées au vu et au su de tout le monde. Le secteur de la pêche comme celui des carrières de sable sont devenus la chasse gardée d’officiers sans scrupule. Et ce, dans un climat délétère qui marque les rapports entre la troupe et la hiérarchie. "Aujourd’hui, on en parle plus volontiers, mais les soldats comme l’opinion publique ne voient rien venir", s’indigne ce deuxième classe, marqué par le courage du capitaine Adib.

Le message du roi
En tout état de cause, nommer l’un ou mettre fin à la fonction de l’autre reste, dans la haute administration et l’armée, un pouvoir régalien. Concentré sans partage entre les mains du roi, en vertu de l’article 30 de la Constitution. Le roi désigne et met fin aux fonctions sans être forcé de s’expliquer. "Je décide, ils exécutent", c’est la formule trouvée par un constitutionnaliste pour expliquer tout ce branle bas de combat. "Contrairement à ce que l’on croit, le roi est parfaitement conscient de la cristallisation des mécontentements, du sentiment qu’ont la majorité des Marocains de n’être pas pris en compte. Il observe les signaux contradictoires entre l’ultralibéralisme d’une poignée de notables transformés en hommes d’affaires et la demande accrue de protection voire de protectionnisme, venue du petit peuple", conclut cet ex-ministre, qui ne voit pas autre chose dans ce déploiement que la volonté royale de mettre en chantier une nouvelle politique. Mettre un terme à toute forme de disparités régionales, lutter contre la corruption et les inégalités sociales, rétablir la confiance entre la monarchie et ses administrés. Suffira-t-il d’un changement d’hommes, si large soit-il, pour venir à bout de ce vaste chantier ? L’avenir le dira.


Les jeunes loups du sérail

Rochdi Chraïbi et Mounir Majidi verrouillent le Cabinet royal, Fouad Ali El Himma repousse les attaques adverses.


Rochdi Chraïbi. Le retour

Dès son accession au trône, Mohammed VI a nommé deux de ses camarades de classe à des postes clés du cabinet royal : Rochdi Chraïbi directeur de cabinet et Hassan Aourid, porte- parole du Palais. Si Fouad Ali El-Himma reste sans conteste l’homme de confiance de Mohammed VI, Chraïbi nommé déjà en 1998 secrétaire particulier du prince héritier, revient en grâce et use sans se lasser de sa proximité avec le patron.
Nommé directeur du Cabinet, il s’arrange pour désamorcer de nombreux dossiers chauds comme celui du manifeste amazigh. Il sera écarté de ce poste en 2002, pour des raisons personnelles, mais surtout à cause de règlements de comptes avérés au sein de la garde rapprochée de Mohammed VI. On le disait en perte de vitesse mais tel le phoenix, il s’arrange pour rebondir. Chraïbi est un bon produit du makhzen : il sait travailler autant dans l’ombre que dans la durée. Après une courte traversée du désert, il opère un retour en force sur la scène politique à partir de 2004, puisqu’il est chargé à plusieurs reprises par le roi de porter des messages à des chefs d’Etat étrangers avec lesquels les relations étaient particulièrement tendues. Coup sur coup, il s’envole en février 2005 vers Alger pour briser la glace avec Bouteflika, puis en mai 2005 vers Abou Dhabi pour dissiper un malentendu qui n’avait que trop duré avec le Cheikh Mohamed Ben Zayed al Nahyane. Alors que les communiqués officiels le désignent en tant que membre du Cabinet royal, il ne rate aucune occasion pour rappeler qu’il en est le directeur. Ce qui n’est pas sans causer de fréquentes frictions dans le sérail. Des sources proches rapportent qu’en plus de ces missions délicates, il a réussi à "marcher sur les plates bandes de ses collègues en mettant une touche personnelle à la liste des dernières nominations des walis". Pourtant, El Himma et Meziane Belfquih en faisaient leur chasse gardée. Faisant partie du premier cercle de confiance du roi, Chraïbi est probablement, aujourd’hui, l’homme le plus redouté du sérail.


Mohamed Kabbaj. La mission impossible

Mohamed Kabbaj tiendra-t-il plus longtemps que Driss Benhima à la tête de la wilaya de Casa ? Le parallèle a été fait par un opérateur économique qui voit dans cette nomination une surprise de taille. D’autant que Kabbaj n’a rien d’un homme de terrain. L’envoyer à Casablanca reviendrait à lui coller une mission quasi impossible. Officiellement, Kabbaj, jusque-là Conseiller royal et Président du Conseil d’Administration de Lafarge Maroc, devrait intervenir sur Casa en tant qu’expert des questions économiques et financières, doté d’une longue expérience dans des postes ministériels sensibles (finances, travaux publics et équipement).
Mostafa Sahel, qui a présidé la cérémonie d’investiture de Kabbaj le vendredi 24 juin, a saisi l'occasion pour lui rappeler les dossiers prioritaires que lui et ses gouverneurs devaient prendre en charge immédiatement. Parmi ces chantiers, il a cité entre autres "la lutte contre l'habitat insalubre, la sécurité, la création de l'emploi et l'encouragement de l'investissement privé". Kabbaj aura-t-il plus de chance que ses prédécesseurs dans la lourde tâche de stopper la ruralisation de la grande métropole tout en réglant les problèmes de sécurité et d’environnement ? Rien n’est moins sûr. Et c’est justement pour cela que d’aucuns voient dans cette nomination une suite logique de la guerre des clans que se livrent, depuis bien longtemps au sein du cabinet royal, les jeunes loups de la politique et la vieille garde héritée de Hassan II.


Hassan Aourid. La punition

Un porte parole du palais royal affecté en tant que wali dans l’une des provinces les plus pauvres du pays ? L’information a soulevé plus d’une interrogation. Le tout Rabat s’amuse à lire entre les lignes de cette nomination que la plupart qualifient "d’éloignement programmé de l’intellectuel iconoclaste du Palais".
Si tel est le cas, Aourid aurait été écarté pour crime d’affinités affichées avec des membres de la société civile, dont des journalistes ayant un profil qui ne cadre pas forcément avec ses fonctions officielles. De plus, très fier, l’homme du désert a eu le malheur de ne jamais cacher son faible pour la cause amazighe. Il en est même un militant reconnu, puisque c’est lui qui se charge en 2000 de présenter au roi le manifeste amazigh. Un document explosif qui fâche le Palais au plus haut point, notamment parce qu’il prône la séparation de la religion et de l'état. Résultat : le roi charge Abdelaziz Meziane Belfquih et Rochdi Chraïbi de mettre de l’ordre, en négociant notamment avec les leaders de la mouvance amazighe. Dorénavant, sur ce dossier, le roi n’écoute plus que Rochdi Chraïbi – peu sensible, pour le moins, à la cause amazighe. C’est de cette époque que date le froid entre le roi et Aourid et entre ce dernier et Chraïbi. "Aourid a souvent répondu à Chraïbi qu’il n’avait pas d’ordres à recevoir de lui" rapporte un proche du Palais.
Informé de sa nouvelle nomination, Aourid l’a prise pour "un déclassement". Mais en public, il a su se montrer satisfait d’aller au charbon, sur le terrain, "dans une région qui lui tient tant à cœur". On lui aurait proposé un poste d’ambassadeur, mais il a choisi de "travailler pour sortir Errachidia de la misère". L’homme de culture deviendra-t-il un homme d’action ?


Les recalés

Mohamed Hallab puni pour non assistance à province en danger, M’hamed Dryef et Mohamed Tricha, éloignés car trop marqués "ère Basri".


Les futures cibles ?

Zoulikha Nasri et André Azoulay semblent être dans le collimateur.


Mohieddine Amzazi. L’ascension

Quel est le secret de la nomination de Mohieddine Amzazi au poste de wali directeur général des Affaires intérieures ? C’est tout simplement que le responsable, catalogué plutôt dans le clan des hommes de Basri, connaît bien les rouages du renseignement qu’il a biberonné très tôt. Il n’est autre que le frère de l’ex-contrôleur général du contre-espionnage à l’époque du Cab1. Ce dernier était intervenu auprès de son ami Driss Basri pour placer son cadet, Mohiedinne, brillant professeur de droit, en 1993 à la tête de la direction des Affaires générales au ministère de la Communication, un département qui dépendait alors de l'Intérieur.
Mais Amzazi ne commence à faire parler de lui qu’en 1996, date à laquelle il est chargé, dans le cadre de la campagne d'assainissement, de piloter "l'Unité de coordination de la lutte antidrogue" (l’UCLAD), sous la supervision directe d’un certain Allabouch. Depuis, il a gravi les échelons administratifs, jusqu'à sa nomination au poste de gouverneur directeur des études et des analyses au ministère de l'Intérieur. C’est là où il s’illustre, notamment devant la commission des droits de l’homme de l’ONU en 2003, en déclarant qu'il n'avait "pas connaissance de tortures commises par la DST", rappelant que "les agents de la DST sont plutôt chargés de veiller à la protection et à la sauvegarde de la sûreté de l'état et de ses institutions". Ce genre d’arrogance plaît, en haut lieu. Intelligent, rompu à la langue de bois, "la botte secrète d’Amzazi, explique l’un de ses anciens collègues, est qu’il réussit toujours à se rapprocher des ministres successifs de l’Intérieur".

 
 
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