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N° 183
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est
Par Ahmed R. Benchemsi

à bas la raison, vive l’outrance !
(Dans le désaccord, le Palais voit une offense.
Dans la modération, il voit une faiblesse)

La première séance du procès de Nadia Yassine (lire en page 32) a été un grand moment de spectacle. Le bandeau sur sa bouche, théâtralisation poussée de l’atteinte à sa liberté d’expression, les femmes voilées qui se pâment à sa vue au cri de "Allah, Nadia !", les avocats barbus qui brandissent leurs robes dans un geste superbement synchronisé au moment où elle entre dans la salle d’audience, les dizaines de flashes qui crépitent face au "V" de la victoire de la désormais "pasionaria"… Quelle que soit l’issue de ce procès ridicule pour délit d’interview (dont le développement le plus sage serait l’enlisement, puis l’abandon),
l’accusée a déjà gagné, sur toute la ligne.
Nous sommes en 2005, les médias ont un pouvoir énorme. Tout le monde l’a compris, sauf le premier cercle royal. Qui n’arrête pas, le pauvre, de se tirer des balles dans le pied. Lmrabet et Tamek, et maintenant, Nadia… à chaque fois que les médias nationaux (et surtout internationaux) découvrent un nouvel opposant marocain, il se trouve, comme par hasard, que l’état l’avait injustement brimé. Le Maroc, franchement, devrait labelliser son processus de fabrication d’opposants. Un exemple pour tous les pouvoirs maladroits du monde !
Au-delà de sa dimension comique, cette maladresse endémique met en relief, encore une fois, la contradiction fondamentale du Palais : son refus de la critique, parce qu’il se croit "au dessus du jeu politique", protégé par sa "sacralité". Alors que plus personne ne fait attention à la sacralité, et que le Palais n’est pas au dessus, mais bel et bien au centre du jeu. À partir du moment où on s’implique dans la politique, on doit assumer le fait que cela va produire de l’opposition. Ne pas l’assumer, c’est offrir un tremplin inespéré aux plus extrémistes – comme Nadia Yassine. Plus leurs propos seront outrés, plus ils seront relayés. Qu’ils soient stériles n’a aucune importance, pourvu que ça fasse du bruit. Ainsi fonctionnent les médias. S’en offusquer est une posture vaine. Il faut, au contraire, s’y adapter.
Sauf qu’il n’est pas dans la nature de notre régime de s’adapter à ses opposants. Dans l’opposition, le Palais ne voit pas un désaccord, mais une offense. Résultat : les provocateurs en rajoutent une couche, et les modérés, qui ne veulent offenser personne, ne sont pas entendus. Quel dommage ! Contrairement à Nadia et à ses semblables, ceux-là proposent des idées constructives qui non seulement feraient avancer les choses, mais préserveraient le Palais. Mais au lieu de s’en féliciter, le Palais ignore ces idées, et traite ceux qui les portent par le mépris. Pourquoi ? Parce que les opposants "soft" (venus de la société civile, pour la plupart) ont une approche progressive, modérée, pas guerrière pour deux sous. Et parce que, par ce même mécanisme qui lui fait voir de l’offense là où il y a du désaccord, le Palais voit de la faiblesse là où il y a de la modération. Parce que, pour faire court, le sérail n’envisage que le rapport de force.
Vous savez ce qui se passe, quand on cherche le rapport de force ? On finit par l’obtenir. Et parfois, même, on perd, parce qu’on avait mal évalué la force de l’adversaire. Ce serait vraiment stupide d’en arriver là.

 
 
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