à bas la raison, vive loutrance !
(Dans le désaccord, le Palais voit une offense.
Dans la modération, il voit une faiblesse)
La première séance du procès de Nadia Yassine (lire en page 32) a été un grand moment de spectacle. Le bandeau sur sa bouche, théâtralisation poussée de latteinte à sa liberté dexpression, les femmes voilées qui se pâment à sa vue au cri de "Allah, Nadia !", les avocats barbus qui brandissent leurs robes dans un geste superbement synchronisé au moment où elle entre dans la salle daudience, les dizaines de flashes qui crépitent face au "V" de la victoire de la désormais "pasionaria"
Quelle que soit lissue de ce procès ridicule pour délit dinterview (dont le développement le plus sage serait lenlisement, puis labandon),
laccusée a déjà gagné, sur toute la ligne.
Nous sommes en 2005, les médias ont un pouvoir énorme. Tout le monde la compris, sauf le premier cercle royal. Qui narrête pas, le pauvre, de se tirer des balles dans le pied. Lmrabet et Tamek, et maintenant, Nadia
à chaque fois que les médias nationaux (et surtout internationaux) découvrent un nouvel opposant marocain, il se trouve, comme par hasard, que létat lavait injustement brimé. Le Maroc, franchement, devrait labelliser son processus de fabrication dopposants. Un exemple pour tous les pouvoirs maladroits du monde !
Au-delà de sa dimension comique, cette maladresse endémique met en relief, encore une fois, la contradiction fondamentale du Palais : son refus de la critique, parce quil se croit "au dessus du jeu politique", protégé par sa "sacralité". Alors que plus personne ne fait attention à la sacralité, et que le Palais nest pas au dessus, mais bel et bien au centre du jeu. À partir du moment où on simplique dans la politique, on doit assumer le fait que cela va produire de lopposition. Ne pas lassumer, cest offrir un tremplin inespéré aux plus extrémistes comme Nadia Yassine. Plus leurs propos seront outrés, plus ils seront relayés. Quils soient stériles na aucune importance, pourvu que ça fasse du bruit. Ainsi fonctionnent les médias. Sen offusquer est une posture vaine. Il faut, au contraire, sy adapter.
Sauf quil nest pas dans la nature de notre régime de sadapter à ses opposants. Dans lopposition, le Palais ne voit pas un désaccord, mais une offense. Résultat : les provocateurs en rajoutent une couche, et les modérés, qui ne veulent offenser personne, ne sont pas entendus. Quel dommage ! Contrairement à Nadia et à ses semblables, ceux-là proposent des idées constructives qui non seulement feraient avancer les choses, mais préserveraient le Palais. Mais au lieu de sen féliciter, le Palais ignore ces idées, et traite ceux qui les portent par le mépris. Pourquoi ? Parce que les opposants "soft" (venus de la société civile, pour la plupart) ont une approche progressive, modérée, pas guerrière pour deux sous. Et parce que, par ce même mécanisme qui lui fait voir de loffense là où il y a du désaccord, le Palais voit de la faiblesse là où il y a de la modération. Parce que, pour faire court, le sérail nenvisage que le rapport de force.
Vous savez ce qui se passe, quand on cherche le rapport de force ? On finit par lobtenir. Et parfois, même, on perd, parce quon avait mal évalué la force de ladversaire. Ce serait vraiment stupide den arriver là. |