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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Procès Yassine - Koukass. L'Etat fait la promo d'Al Adl
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Par Driss Bennani

Procès Yassine - Koukass. L’Etat fait la promo d’Al Adl

Message (subtil) du bandeau
de Nadia Yassine :
"l'Etat m'empêche de parler"
(DB / Telquel)
De bout en bout, Al Adl wal Ihssane a réussi sa mise en scène de la première séance du procès de la fille du Cheikh, Nadia Yassine. Metteurs en scène : les responsables de la ville, du tribunal… et les forces censées maintenir l’ordre !


Quand Nadia Yassine apparaît à côté du tribunal de première instance de Rabat, ce mardi 28 juin, elle est portée par une foule que des cordons de sécurité, pourtant nombreux, n’ont pas pu contenir. Difficilement, l’accusée du jour se fraye un chemin pour passer le portail métallique d’entrée, pris d’assaut par plusieurs dizaines de militants d’Al Adl Wal Ihsane,
bousculés par des éléments de sécurité dépassés par l’événement. Nadia flotte pour gravir les marches, se retourne vers la foule en délire, et arbore le signe de victoire. La fille du cheikh met un bâillon blanc marqué d’une croix rouge sur sa bouche. Le détail fait son effet et immédiatement, des Allah Akbar fusent de partout. Accrochées au grillage métallique du tribunal, des militantes d’Al Adl fondent carrément en larmes et se relayent sur le bord du passage pour voir la star du jour, ne manquant pas de soupirer avec satisfaction, "Allah… Nadia". évidemment, les caméras et les flashs du monde entier ne ratent pas une seconde du spectacle. Nadia Yassine, dans sa posture victorieuse, se fige quelques secondes, pour "permettre à la presse de faire son travail", puis se dirige rapidement à l’intérieur. Dehors, les foules islamistes se sont maintenant calmées.
Peu avant 14 heures pourtant, soit une heure avant le début du procès, les responsables craignaient le pire. Il a suffi qu’une trentaine de militants se regroupent devant la terrasse d’un café faisant face au tribunal pour que les messieurs en costards sombres décident d’intervenir. élégamment quand il s’agit des responsables (un représentant de la wilaya est allé jusqu’à supplier un cadre d’Al Adl de disperser ses foules), brutalement quand un caïd décide par exemple de vider manu militari la terrasse du café.
Les cadres de Abdessalam Yassine ne se laissent pourtant pas impressionner, ils font même de la surenchère. "Gardez votre calme messieurs, bientôt il y aura peut-être 10.000 ou 20.000 personnes. Comment allez-vous faire ?", lançait, souriant, un jeune militant aux responsables qui dialoguaient avec lui. L’un de ces derniers aura cette réponse : "De toutes les manières, le tribunal ne peut pas contenir autant de monde. Et le procès ne durera pas plus de 15 minutes". Finalement, il n'y aura pas plus de 200 personnes à faire le déplacement devant le tribunal. Et presque autant parmi les forces de l’ordre. C’est dire les appréhensions des responsables.
Difficilement, avocats, journalistes et quelques militants des droits de l’homme accèderont enfin à la salle où le procès a déjà commencé. Nadia Yassine a maintenant enlevé son bâillon et se tient légèrement penchée, accoudée sur la barre, à côté d’Abdelaziz Koukas, paradoxalement "principal accusé" dans l’affaire et qu’on commençait presque à oublier. Dans sa plaidoirie, la défense (qui compterait plus de 50 avocats menés par les bâtonniers Abderrahim Jamaî et Abderahmane Benamrou ) reviendra essentiellement sur des considérations de forme. Pour Abderrahim Jamai, "Il est scandaleux que le tribunal se transforme en caserne militaire et que des avocats, des journalistes et des citoyens soient empêchés d’y accéder". Le bâtonnier prendra même un ton académique pour rappeler aux juges "la philosophie de la publicité des débats judiciaires" et demandera à ce que "l’état de siège soit levé pour permettre à d’autres avocats de la défense de rejoindre la salle".
Le juge lève la séance pour une dizaine de minutes. L’occasion pour Nadia Yassine de donner quelques déclarations pour la presse internationale. "Je ne mène pas ce combat pour ma petite personne, mais pour le Maroc de demain, celui de nos enfants", lançait-elle, souriante et dans un parfait français, à une correspondante étrangère. Dehors, la foule islamiste est toujours aussi compacte et disciplinée. Tout le monde attend calmement sous un soleil de plomb et une humidité suffocante. Le retour des juges n’amènera rien de nouveau. Ils constatent que "les portes de la salle sont ouvertes, que la salle est comble et que donc, les débats sont publics". Les avocats ne se laissent pas faire et refusent l’ouverture du procès avant l’entrée de tous les avocats encore bloqués à l’entrée du tribunal. Nadia Yassine, à qui le juge a demandé tout à l’heure de se tenir correctement debout, est maintenant assise.
Les minutes passent, et le procès n’avance pas d’un pouce. Le juge décide alors de prendre les choses en main et chuchote presque l’énoncé de sa décision au greffier, au milieu d’une protestation vive et bruyante des avocats présents dans la salle. Monsieur le juge a décidé "de reporter, sans préciser la date (c’est une première) le procès pour permettre aux avocats de préparer leur défense". "Nous sommes prêts, nous n’avons pas demandé un délai pour préparer notre défense. Le juge a préféré fuir la séance. C’est pitoyable", analysait un avocat à la sortie du tribunal. Avant même de quitter la salle d’audience, Nadia, le ton moqueur, lance à ses sympathisants, "Yallah, rafôu chiârat" (allez, scandez les slogans).
Satisfaits de la tournure des événements, les cadres d’Al Adl escortent fièrement leur protégée jusqu’au hall, puis sur les marches du tribunal. Nadia remet son bâillon et se prête ainsi que quelques leaders de la jamaâ à une longue séance photo. à plus d’une reprise, un des leaders barbus rappellera à ses collègues qu’il fallait sourire, "Al Ibtissama, al Ikhwane", répétait-il sans cesse.
Le cortège se dirige ensuite rapidement vers la sortie. Là encore, les journalistes ne le lâchent pas. Fathallah Arsalane, porte-parole de la Jamaâ, promet une deuxième séance photo aux journalistes. Les foules, qui ont dû attendre plus d’une heure dans la rue, accueillent l’héroïne du jour en lançant des youyous et des "sla w slam". Les forces de l’ordre, relâchées depuis une heure, contiennent difficilement le nouveau mouvement de la foule qui bloque carrément l’avenue Madagascar où se trouve le tribunal. Comble de l’ironie, c’est maintenant un grand responsable de la wilaya qui organise en personne la séance photo de madame pour "désengorger rapidement l’avenue". Pendant plus de 20 minutes, l’avenue restera cependant bloquée. Les responsables d’Al Adl ramènent en catastrophe une banale Fiat Uno dans laquelle s’engouffre Nadia et quelques unes de ses proches. Les flashs et les objectifs des caméras ne la quittent pas pour autant. La petite voiture finit quand même par disparaître. Et maintenant ? Que se passera-t-il ? "Le report du procès sans fixation de date est une fuite en avant", analyse un observateur. L’état regrette-t-il la dimension qu’il a lui-même donnée à cette affaire ? Rien n’est moins sûr. Toujours est-il qu’Al Adl marque un point. La Jamaâ a réussi une énième démonstration de force, avec peu de militants (il faut le noter) et beaucoup de discipline. Sait-on seulement ce qui se passerait si demain, le Cheikh décidait d’assister himself au procès de sa fille bien aimée ?



Stratégie. Al Adl Wal Ihsane, jamaâ républicaine ?

Nadia Yassine est la première figure d’Al Adl Wal Ihsane à afficher son républicanisme. Elle dit l’avoir fait "dans un cadre académique et de réflexion et à titre strictement personnel", ce qui n’est théoriquement pas faux. à ce jour, Nadia Yassine n’assume officiellement aucune fonction de dirigeante au sein de la Jamaâ. Elle en est pourtant une figure de proue, et selon les dernières informations, elle y occuperait deux postes de responsabilité. Elle est la présidente de la "commission des visites", une sorte d’inspection générale qui se rend dans les différentes branches de la Jamaâ partout dans le monde pour l’encadrement. Elle est ensuite responsable des "sœurs" de la Jamaâ, à ne pas confondre avec le secteur féministe d’Al Adl Wal Ihsane, puisque "les sœurs" intègrent toutes les femmes du mouvement, pas forcément membres du secteur féministe. "Une dirigeante sans portefeuille", comme a titré récemment un confrère arabophone.
"La Jamaâ n’existe que par sa confrontation politique avec l’état. à travers cette nouvelle crise, Al Adl, fort d’un soutien américain, cherche à embarrasser l’état. Pire, en critiquant le système de gouvernance, et en adoptant des valeurs d’ouverture et de libertés, Al Adl veut se positionner comme un interlocuteur de choix pour l’Amérique qui a annoncé sa volonté de dialogue avec les groupes islamistes dans les pays arabes", analyse Said Lakhal, auteur d’un livre sur Abdessalam Yassine.

 
 
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