Les sites culturels et archéologiques du pays sont régulièrement pillés, mettant sérieusement en danger le patrimoine marocain. Les autorités commencent tout juste à prendre la mesure de lhémorragie.
"Où as-tu caché la tête ? Les coups pleuvaient, et justement je ne savais plus où donner de la tête ! Il fallait répondre très vite, inventer nimporte quoi : nous lavons bouillie avant de la manger !" raconte avec beaucoup dhumour Ahmed qui faisait à lépoque office de guide occasionnel. Il se souvient bien de
cette soirée de cauchemar de lété 1982. En fait de tête, les gendarmes de Moulay Idriss Zerhoun avaient reçu de Rabat un télex urgent pour déclencher une enquête et retrouver au plus vite la tête de la statue de Bacchus, le dieu du vin, disparue quelques jours auparavant sur le site romain de Volubilis.
"à lépoque, on entendait souvent parler détrangers qui venaient et repartaient avec des morceaux de murs, des mosaïques, mais pour nous ça ne signifiait rien. Cétait juste des pierres. Après le vol, les gens du douar qui habitent à proximité, terrorisés à lidée davoir encore une fois affaire aux gendarmes se sont mis à surveiller bénévolement le site" précise le jeune homme.
à Marrakech, lhistoire de cet escroc qui a réussi à disparaître avec les quelques millions de centimes empochés pour la vente dun canon en bronze à un touriste éberlué fait la joie des conteurs de Jamâa El Fna.
Au-delà de ces anecdotes, le trafic de biens culturels est en train de prendre une ampleur inquiétante. Les nombreuses villes romaines et les sites archéologiques sont encore lobjet de véritables razzias de la part de trafiquants qui nhésitent pas à faire la traversée pour revendre leur butin à des collectionneurs européens très peu regardants. Outils des hommes préhistoriques, mobilier néolithique, inscriptions libyco berbères, des pans entiers de trésors archéologiques témoins de la présence romaine au Maroc, ont été pillés et pour la plupart été exportés hors des frontières nationales. Si le site de Volubilis qui fut classé patrimoine mondial par l'UNESCO en 1997 a remporté la palme dor en matière de vols, les autres sites ne sont pas en reste.
Il ny a pas que les sites romains qui sont la proie des prédateurs culturels. Les mausolées et autres lieux de culte sont lobjet de visites régulières de faux pèlerins qui se font un plaisir de faire disparaître des objets plusieurs fois centenaires et à la valeur inestimable.
Eté 2000, le mausolée de Ahmed Sidi Abdelkader, situé non loin d'Errachidia a été cambriolé par une bande de malfaiteurs marocains. Dans le lot des objets dérobés, quinze perles, des manuscrits et des objets centenaires.
Ces objets de culte agencés dans ces mausolées, représentent un trésor communautaire, celui qu'une tribu ou un douar tout entier considère comme sacré, outre leur valeur esthétique ou marchande. "Ces gens ne respectent plus rien, ces objets ont pour nous plus quune valeur marchande !" sindigne le conservateur du mausolée.
Les criminels vont retourner dans la région quelques mois après pour mettre la main sur un manuscrit unique de limam Malik, écrit à leau de safran sur peau de gazelle. Subtilisé à la bibliothèque dun autre mausolée, celui de "Sidi Hamza", le manuscrit a été remis à un trafiquant tunisien pour une somme de 23 millions de centimes, puis cédé lors dune vente aux enchères en Suisse à 460 millions de centimes. Il aura fallu lindignation des habitants du douar pour que le gouverneur de Errachidia ordonne louverture dune enquête qui a conduit à larrestation de la bande.
Les manuscrits et les livres anciens sont ainsi également très convoités par les trafiquants. à tel point que les antiques bibliothèques des zaouias ont connu une hémorragie sans précédent. La bibliothèque de la zaouia Nassiria de Tamegrout, qui contenait pas moins dun millier douvrages au début des années 80, se retrouve avec un fonds de quelques trois cents ouvrages. En 1985, Hassan II avait décidé dailleurs de transférer une grosse partie (on parle de quelques cinq cents ouvrages) à la bibliothèque royale.
La bibliothèque de la zaouïa de Dar Dmana à Ouezzane a connu la même razzia. "Les rares ouvrages que les voleurs nont pas encore subtilisé sont victimes des termites et autres bestioles" sindigne le docteur Mustapha Mchich Alami qui a entrepris, à la tête de la fondation du même nom, de nombreuses actions pour tenter de sauver le patrimoine de cette bibliothèque.
Aujourdhui, il est pratiquement impossible de chiffrer l'étendue du préjudice causé par les fouilles clandestines des sites archéologiques et très souvent, les autorités ne prennent connaissance des vols que lorsque les objets pillés apparaissent sur le marché international ou à partir dune dénonciation. En 1996, le Maroc avait réussi à stopper la vente aux enchères dune porte ancienne et de quelques pièces rares dans la célèbre galerie londonienne Sothebys. Mais linitiative de bloquer la vente avait été plutôt le fait de collectionneurs anglais indignés par ce type de trafic.
Du côté du Secrétariat général d'Interpol chargé de la lutte contre le trafic illicite des biens culturels, on rappelle que "Le Maroc est lun des rares pays qui ne se soit pas soucié jusquà présent dadopter une législation claire et précise pour protéger son patrimoine culturel". Pourtant, même des pays comme lAlgérie communiquent chaque année à lInterpol une liste précise qui désigne les lieux, la nature et le nombre de pièces volées.
Malheureusement, au Maroc, il ny a pas dunités de police spécialisées dans la lutte contre ce type de criminalité. "Nous avons des difficultés énormes pour traiter ce type de dossier" rappelle cet officier de la gendarmerie qui a eu à travailler sur une affaire de trafic de portes anciennes à Ouarzazate.
Selon Interpol, le vol et le trafic clandestin d'objets culturels sont devenus l'une des formes dominantes de la criminalité internationale. Les personnels chargés de la lutte contre le commerce illicite soulignent qu'un objet volé ou exporté illégalement est pratiquement impossible à retrouver.
Cela nempêche pas de sensibiliser les Marocains, en particulier les riches bourgeois qui ornent leurs villas de vieux canons subtilisés dans les kasbahs, à la protection du patrimoine culturel de leur pays et de créer des unités de police spécialisées dans la lutte contre cette criminalité.
Perspective. À quoi servent les musées ?
75% des Marocains nont jamais mis les pieds dans un musée. Le chiffre révélé par Hassan Cherradi, délégué du ministère de la Culture à Casablanca témoigne du peu dintérêt de la population pour le patrimoine culturel national. Une trentaine de musées dont la moitié appartient au privé se partagent la tâche ingrate de préserver les quelques rares pièces qui ont pu échapper aux prédateurs de tout poil, aux collectionneurs indélicats, aux trafiquants et aux fonctionnaires véreux.
Ainsi, les quelques vieux musées poussiéreux comme celui de Chellah ou encore le musée archéologique de Rabat nattirent pas grand monde. Pour expliquer cette désaffection, la plupart des conservateurs interrogés estiment qu"il sagit là dun phénomène dont les citoyens et les pouvoirs publics se partagent la responsabilité". Petite lueur despoir : la signature récente entre le ministère de la Culture et la fondation ONA dun protocole d'accord relatif au projet de mise en valeur du site de Volubilis. Doté d'un budget évalué à 25 millions de DH, ce projet a pour objectif de promouvoir "La recherche archéologique au Maroc, la préservation et la restauration des objets découverts sur le site de Volubilis et la diffusion des connaissances sur les richesses potentielles du site".