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N° 184
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est
Par Ahmed R. Benchemsi

Encore le roi ?!
(Pour remercier le roi de nous avoir rendu notre liberté,
il faudrait ne plus l’exercer ? Ce serait de la schizophrénie !)

On me reproche de trop parler de Mohammed VI dans mes éditoriaux. Et aussi, par extension, du sérail royal et de ce qui s’y trame. Mais tout cela est généralement jeté en vrac dans ce mot-valise de "roi" (parce que ses proches ont toujours le réflexe de se cacher derrière lui). Soit. Creusons.
D’abord, il est intéressant de décrypter le message. Au lieu de dire : "Il est intolérable que vous attaquiez le roi" (ce que beaucoup pensent, mais que peu, finalement, osent dire – bravo, ça prouve que le concept de "liberté d’expression" est en voie d’être compris), on passe à un autre registre : "Vous faites une fixation sur le roi ; oubliez-le un peu". À la décharge du sérail, je dois avouer que c’est une recommandation largement partagée par le grand public. On me dit souvent ça, dans la rue : "Laissez le roi tranquille". Presque toujours, même, on y ajoute : "le pauvre". Idée sous-jacente : "Voilà où ça mène d’être gentil : il vous ouvre la porte, et vous vous engouffrez dedans en lui tapant dessus toutes les semaines". En gros, donc, le message est : "N’abusez pas de la gentillesse du roi".
Bien. Il est temps de mettre 4 choses au clair.
Primo, nous n’attaquons pas le roi, nous* le critiquons. Rappelons (très vite) qu’une critique peut être négative comme elle peut être positive, l’important est qu’elle soit de bonne foi. Critiquer et attaquer sont deux concepts fondamentalement différents. Seuls les embrasseurs de main compulsifs (hélas, une part non négligeable des Marocains) font encore la confusion. Pour nous, la différence est claire, et je ne me justifierai pas plus là dessus.
Secundo, le roi ne nous a pas donné la liberté d’expression "par gentillesse". Nous l’avons prise nous-mêmes, et il a eu la sagesse de ne pas reconduire, en réaction, les méthodes autocratiques de son père. Nous lui en sommes reconnaissants. Mais jusqu’à quel point devons-nous lui être reconnaissants d’avoir fait quelque chose de normal ? Jusqu’au point de ne plus exercer notre liberté, juste pour le remercier de nous l’avoir rendue ? Ce serait un signe de schizophrénie majeur. Je sais que la schizophrénie est un sport très prisé, au Maroc. Qu’on nous pardonne de ne pas vouloir nous y mettre, nous aussi.
Tertio, pourquoi tout ramener au roi, et revenir sur lui sans arrêt ? Parce que c’est la nature du système (instauré par ce même roi) qui le veut. On n’exerce pas le pouvoir absolu sans conséquences. Quand on est le maître de tout, on accepte d’être responsable de tout, et donc critiqué sur tout. Que le roi renonce à quelques uns de ses pouvoirs : automatiquement, nous le "laisserons tranquille" et nous interpellerons les nouveaux responsables. Ce sera même mécanique : moins le roi aura de pouvoirs, moins nous parlerons de lui. Tant qu’il en aura, nous continuerons à le faire. Moi, ça me semble logique. Et vous ?
Quatro, on nous accuse de focaliser sur ses ratages, en ignorant ce qu’il fait de bien. D’abord, c’est faux. Quand la Moudawana a changé, c’est avec ferveur que nous avions applaudi cette initiative royale historique. Idem quand l’IER a commencé ses auditions publiques. Quand Tanger Med a été lancé, nous avons chaudement félicité le monarque, et appelé à la multiplication de tels chantiers. Quoi d’autre, en 6 ans ? Pas grand-chose, malheureusement. Ou plutôt si : une foule de choses. Mais soit ces choses sont à l’état de projet (l’INDH, la loi sur les partis), auquel cas il est trop tôt pour les critiquer (positivement ou négativement)… soit ces choses sont trop insignifiantes à l’échelle d’un monarque (tout ce qu’il fait en faveur des orphelins, des handicapés, etc.) pour mériter plus qu’une brève. C’est aussi le revers de la médaille, quand on tient au pouvoir absolu : la barre des attentes est très haute. Mohammed VI gouverne un grand pays ? Alors qu’il fasse de grandes choses – et à un rythme plus élevé que l’actuel, vu l’ampleur des grands besoins. Quelqu’un qui a autant de pouvoir ne doit pas s’attendre à être longuement félicité pour avoir retapé un orphelinat ou implanté deux citernes d’eau dans un douar. Il a fait de plus grandes choses que cela et nous n’en parlons pas ? Alors, c’est que nous ne sommes pas au courant. Ou alors que ces choses-là sont tellement mal communiquées qu’elles se retrouvent (fatalement) mal médiatisées. Répétons le encore une fois : le roi a grand besoin d’un conseiller en communication. Ce n’est pas lui manquer de respect que de le dire, au contraire : c’est lui rendre service. Si on me permet autant de prétention.

* Par ce "nous", j’entends : les journalistes indépendants en général et ceux de TelQuel (dont moi-même) en particulier.

 
 
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