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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

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Par Mehdi Sekkouri Alaoui

Histoire. Les huiles malsaines de Meknès

(DR)
En 1959, à Meknès, des commerçants sans scrupules mettent sur le marché de l'huile alimentaire frelatée. 46 ans plus tard, les victimes en traînent encore les séquelles.


Août 1959. Alors que le Maroc fait ses premiers pas en tant que pays indépendant, la ville de Meknès voit apparaître un phénomène mystérieux. Une paralysie soudaine, touchant certains membres du corps (les pieds et les mains entre autres), se manifeste chez nombreuses personnes. "Un de mes amis s'est même retrouvé avec la langue figée" raconte un
témoin. Au mois de septembre, l'affaire commence à prendre des proportions inquiétantes. Le nombre de victimes grimpe en flèche. On dénombre 300 nouveaux cas par jour. Et peu à peu, le fléau s'étend aux régions avoisinantes (Sidi Kacem, Sidi Slimane, Khémisset, El Hajeb…). L'éventualité d'une poliomyélite est vite écartée par les analyses préliminaires. Les soupçons s'orientent alors vers un virus jusque-là inconnu. Ginette, infirmière à cette époque, en garde un souvenir amer : "Nous étions dépassés par les événements, nous ne savions pas ce qui se passait. C'est la pire chose qui puisse arriver au personnel médical". Le roi Mohammed V qui devait fêter l'aïd Mouloud à Meknès et assister à une fantasia à El Hajeb a dû annuler son déplacement, prévu pourtant depuis des mois. Le Maroc, encore mal organisé sur le plan médical, lance un appel à l'organisation mondiale de la santé (OMS), qui envoie illico deux des plus grands épidémiologistes de l'époque. à leur arrivée, Spading et Smith, les deux éminents médecins, venus d'Oxford, se penchent sur les données recueillies par les autorités marocaines. "Les indices nous ont orienté vers une maladie toxique". En d'autres termes, les victimes ont été empoisonnées.
On constate, à première vue, que l'épidémie se limite aux populations les plus démunies. Les communautés, juive (200000 juifs vivaient au Maroc) et étrangères ont en outre été totalement épargnées par ce fléau. Il devient donc de plus en plus probable qu'on a affaire à un empoisonnement alimentaire, puisque d'une communauté à l'autre, la population avait un mode alimentaire différent. D'autres indices ajoutent du poids à cette conclusion. Chez les militaires, à Meknès, dans une compagnie de cent soldats, deux seulement ont été atteints. Ils étaient les seuls à manger en dehors de la caserne. à la même époque, 300 étrangers sont à Meknès pour un pèlerinage. Aucune victime. Ils avaient tous apporté leur propre nourriture. De même pour ces trois jeunes internes meknassis qui prenaient un malin plaisir à faire le mur toutes les nuits soit pour "visiter" les bordels de la ville, soit pour rouler quelques joints avec leurs amis de l'extérieur. Avant de rentrer à l'internat, ils prenaient la peine de casser une croûte. Aucun des trois n'a été épargné. On s'empresse alors d'analyser tous les aliments susceptibles de contenir du poison : viande, sucre, beurre, eau… Sans résultat. On découvre même dans certains cas des traces d'arsenic dans la farine, mais pas assez pour provoquer une paralysie. La rumeur populaire dit qu’un peu d'arsenic dans le pain stimule la virilité.
On demeure alors dans le flou et l'inconnu jusqu'au jour où un groupe d'habitants, suspectant l'huile de cuisson plus foncée que d'habitude, mise en vente dans quelques épiceries, attirent l'attention des autorités. Quand les deux médecins anglais prennent connaissance de cette nouvelle piste, ils estiment que "c'est tout à fait possible. Si l'huile est responsable, cela correspond aux preuves statistiques recueillies. Les Marocains fortunés peuvent se permettre de n'acheter que la meilleure huile et auraient ainsi échappé à une maladie causée par des marques inférieures. Les Européens utilisent moins l'huile que les Marocains et seulement celle de meilleure qualité. Les juifs achètent tous leurs aliments dans leurs propres marchés qui sont soumis à des vérifications vigoureuses". Les docteurs Spading et Smith se rendent alors dans les épiceries suspectes. Il s'avère qu'elles se trouvent toutes dans le quartier le plus touché par l'épidémie : le vieux quartier arabe de la médina. On y retrouve quelques bouteilles de verre coloré d'huile à cuisson, vendue à moins d'un dirham le litre. L'huile en question de marque LE CERF est plus foncée que d'habitude. Elle est immédiatement envoyée pour analyse à l'institut d'hygiène de Rabat.
En quelques heures, la nouvelle tombe comme un couperet : le poison est un produit chimique, incolore et inodore, appelé TCP. Dans les bouteilles découvertes, il y a un tiers d'huile ordinaire. Le reste est une huile synthétique contenant du TCP. Comment un produit aussi toxique que le TCP que l'on utilise dans l'aviation – les moteurs d'avions – a-t-il pu se retrouver dans des bouteilles d'huile à cuisson destinées à la vente et à la consommation ? On a pu remonter à la source. Vers la fin des années cinquante, les Américains s'apprêtent à évacuer leurs dernières bases militaires. Ils se débarrassent d'une importante quantité de matériaux, y compris du TCP. Des commerçants manquant de scrupules et guidés par l'appât du gain se présentent dans le but d'acquérir du TCP à des fins agricoles. Ils l'utiliseront pour diluer leur huile à cuisson plus coûteuse. Lors du procès qui a lieu l'année suivante, au cours duquel les commerçants sont pour la plupart condamnés à mort, l'officier américain qui supervise la vente, souligne que s'il savait réellement ce qu'ils allaient en faire, il ne la leur aurait jamais vendue. à la mort de Mohammed V, Ahmed Réda Guédira qui est l'avocat des occupants du couloir de la mort leur obtient une grâce royale. En tout, ils ne passeront pas plus de trois ans en prison. Quant aux victimes, elles auront droit à 50 Dirhams par mois, qui passera à 75 DH, qu'ils ne touchent d'ailleurs plus depuis quelques mois. 48 ans après les faits, des rumeurs persistantes impliquant l’homme d’affaire et touche-à-tout Moulay Massoud Agouzzal, propriétaire actuel de Chimicolor, continuent de circuler. Cependant toute trace du jugement et du dossier a simplement disparu, comme par enchantement. Hassan Yamani, président d'une association de victimes, crie à l’injustice. "C’est une honte pour ce pays. Au lieu de défendre les enfants du peuple, on préfère protéger une poignée d’assassins et d’opportunistes. Si c’est ça ce que vous appelez un état de droit !".
Après avoir identifié la source de ce que les médecins appelaient "la maladie de Meknès", s'amorçait alors une nouvelle étape, encore plus importante. Celle de la prise en charge et de la réhabilitation des victimes, qui se chiffraient selon les estimations des uns et des autres à 20 000. Les dégâts dans la région sont considérables. C'est une vraie catastrophe qui s'abat sur toute une partie du Maroc. Une ville comme Khemisset par exemple, avec 3500 victimes, se retrouve avec 22% de sa population handicapée. L'épidémie n'a pas choisi ses cibles. Elle a touché toutes les générations. Des familles entières y sont passées. "Mes deux grands parents, mes parents, mes quatre frères et sœurs et moi, on s'est tous retrouvés du jour au lendemain handicapés", raconte Abdellah, ce Meknassi de 50 ans.
Le Maroc ne disposant pas d'infrastructures appropriées pour ce genre de situation, ni de médecins suffisants et spécialisés dans l'infirmité, fit à nouveau appel à l'aide internationale par le biais de l'OMS. "Les médecins marocains nous injectaient des vitamines à longueur de journées, je me demande si ça servait réellement à quelque chose". Quand aux victimes, raconte Ginette, elles se débrouillaient comme elles pouvaient, prenant tout ce qui leur tombait sous la main. Certains prenaient de la quinine, s'appliquaient des sangsues, d'autres s'en remettaient aux guérisseurs et aux charlatans…
Heureusement que l'OMS répondit rapidement à l'appel marocain. D'abord en envoyant un grand spécialiste français, pour épauler et conseiller les autorités marocaines. Le changement se fit vite remarquer. L'hôpital Dar Mahrez devient le centre de commandement des opérations et le centre de traitement principal. D'autres bâtiments, pour la plupart appartenant à l'armée (une morgue est réquisitionnée), sont aménagés pour pouvoir recevoir les victimes. Toute la machine se met enfin en marche avec l'arrivée des équipes médicales internationales. "Un matin, des camions sont venus nous chercher pour nous emmener à Dar Mahrez. Avec l'arrivée des étrangers, beaucoup de choses ont changé. On sentait qu'ils savaient ce qu'ils faisaient, ce qui était rassurant. On nous offrait des béquilles, des médicaments, de la nourriture. On nous emmenait à la piscine, on nous massait…".
Les équipes médicales s'évertuent à redonner goût à la vie aux victimes. Et ils le font fort bien. En quelques mois, ils réussissent à stabiliser les cas les plus graves, soit 6.300 patients. Sur les 20.000 victimes, près des deux tiers sont en phase de réhabilitation. Les autres, dont la situation est moins urgente sont sur le point d'être traités.
Au bout de 3 ans, les équipes médicales s'étant assurées d'avoir accompli leur mission, reprennent leurs bagages pour d'autres missions dans le monde. Ils prennent d'abord la peine de former les Marocains qui doivent continuer le travail de rééducation qui est loin d'être terminé. "Il a fallu le départ des étrangers, pour que l'on nous dirige petit à petit vers la porte de sortie".
Aujourd'hui, moins d'un millier de victimes sont encore vivants. Ils se battent tant bien que mal pour attirer l'attention de l'opinion publique et des autorités qui ne se montrent guère concernées. Plus de 4000 correspondances ont été envoyées ces 5 dernières années aux gouvernements successifs, ministres, Parlement, partis politiques… revendiquant le droit à des compensations et à rejuger les commerçants de l’époque. Le dossier n’avance pas pour autant. Chaque partie se renvoyant la balle à tour de rôle.
"Je me demande si on aurait réagi de la même manière si c'était des Berrada, Lamrani, ou Alaoui qui avaient été touchés" se demande Hassan Yamani. il est, comme beaucoup d'autres, indigné que cette affaire d'huile reste si longtemps insoluble
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