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De notre envoyé spécial à Amsterdam, Abdeslam Kadiri

Diaspora. Ces écrivains marocains qu'on connaît mal

Fouad Laroui (AK / Telquel)
C’est le sang neuf, sang mêlé de Hollande. Des jeunes auteurs Hollandais, d’origine marocaine, ont choisi le néerlandais pour raconter leur rapport complexeavec le pays natal. TelQuel les a rencontrés.


Nul n’est prophète en son pays. Le public hollandais connaît bien mieux que nous ce solide groupe de jeunes écrivains hollandais d’origine marocaine. La littérature néerlandaise, attentive aux questions identitaires, a très tôt remarqué les écrits prometteurs de Hafid Bouazza, Abdelkader Benali,
Mustapha Stitou etc.et les a propulsés comme ses chouchous, pendant que le Maroc, découvrait, éberlué, le phénomène.
L’originalité est qu’ils écrivent tous en néerlandais. Ces écrivains ont eu le même parcours (sauf Fouad Laroui) : ils sont issus d’une première génération de ces forçats du travail rifains, arrivés aux Pays-Bas dans les années 1960-1970 comme "gastarbeiders" (travailleurs invités). Pour rejoindre leur parents, ils ont dû quitté le Maroc très jeunes.
Benali, Bouazza, Haji, Bezaz etc. ont vécu et grandi en Hollande. Ils ne parlent ni l'arabe ni le français. Qu’importe ! Ils se sont découverts des talents inouïs d’écriture. Si des impressions marocaines sont dans leur mémoire, leur langue est le néerlandais. Considérés comme les nouveaux prodiges de la littérature néerlandaise, ils ont (comme Benali) reçu de prestigieux prix. Un petit tour de force, quand on sait que les concurrents sont des auteurs du terroir.
D’un point de vue sociologique, ils sont les représentants de la deuxième génération. Ils le reconnaissent, mais ne se considèrent pas comme la voix de leur génération. Le plus extrême, Bouazza, ne veut être jugé que sur son travail. Il a signé un vibrant chant d’adieu au Maroc.
Inclassables, ces écrivains métissés s’inscrivent dans une vague littéraire significative d’un monde avide de brassage et d’ouverture au monde, où se croisent rêves et fantasmes. D’un côté, ils incarnent le sève nouvelle mêlée de la littérature néerlandaise. De l’autre, ils témoignent d’une étonnante fertilité des lettres marocaines qui ont su se développer et s’exprimer hors des frontières.

Hafid Bouazza. La plume dans la plaie
Hafid Bouazza est né à Oujda en 1970. Il a sept ans quand il vient vivre avec sa mère et ses frères et sœurs à Arkel, une commune du sud de la Hollande. Son père travaillait dans l’aciérie locale. Bouazza a tout d’abord étudié l’arabe avant d’exercer le métier de professeur et de traducteur. Son premier recueil de nouvelles, Les Pieds d’Abdullah (De voeten van Abdullah, 1999) l’ a immédiatement révélé au grand public. Il fut nominé pour le NPS-Cultuurprijs et remporta le E. du Perronprijs, deux prix littéraires néerlandais prestigieux.
Ce recueil, traduit en français (Ed. Le Reflet), sonne comme un terrible adieu au pays natal. En huit petites histoires, Bouazza raconte, à sa manière sophistiquée, provocante et inventive, le déclin de l’autorité traditionnelle des anciens. Il est allé puiser dans le néerlandais baroque ampoulé, mais aussi dans ses souvenirs, pour raconter la perte de repères de cette société qu’il a quittée. Voici des imams ivres qui appellent à la vertu, des femmes qui se violent avec des concombres et des aubergines, des djinns qu’on traque dans les puits, des anciens qui disparaissent à tour de rôle etc.
Pour Bouazza, l’entrée de plain-pied dans les lettres néerlandaises était au prix de cette rupture. Allergique aux étiquettes, il ne souhaite plus être perçu comme un représentant littéraire des Marocains en Hollande. Cela lui vaut d’être mal aimé des siens. Dans Een beer de bontjas, il déclare : "La langue est le seul pays où l’écrivain se sent chez lui. La langue est son identité, son style, son passeport". Bouazza est aussi l’auteur d’un roman Solomon et de deux pièces de théâtre, Apollien (1998) et Le massacre de Paris (2001), non traduits. Le seront-ils un jour ? L’auteur est indifférent.

Abdelkader Benali. La joie du souvenir
Devant le sérieux de Bouazza se dresse la jovialité de Benali. Né en 1975 à Ighzazen, (Nador), il arrive à Rotterdam à l'âge de quatre ans. Son père ouvrit une boucherie. Benali voit s’affirmer sa vocation littéraire pendant ses études d’histoire à Leyde.
Son premier roman, Noces à la mer, l’impose comme un prodige de la littérature néerlandaise. Il se vend à 10 000 exemplaires et est traduit en français (Albin Michel). Il raconte l’histoire du retour à Taourirt de Lamarat Minar, un jeune beur marocain, venu assister au mariage de sa sœur...avec son oncle. Benali raconte avec humour la vie du village, le choc des cultures, et les malentendus qui en découlent. En 2003, Benali obtient le prix Libris (équivalent du Goncourt) pour son deuxième livre, L’enfant tant attendu (De Langverwachte), une projection dans la vie tumultueuse d’un couple mixte.
A Amsterdam où il vit désormais, il dit être heureux : "Je suis chez moi ici. Tous mes repères sont ici". Mais comme Bouazza, Benali veut pouvoir butiner son miel sans être considéré comme le symbole d’une communauté. Ni être condamné par son pays d’origine. "J’ai un sentiment fort et respect immense pour les gens qui travaillent là-bas".
"Ce ne sont pas les gens qui m’attirent au Maroc, mais les lieux, le paysage, la géographie. Que retient-on de la Divine Comédie de Dante ? Toscane. Que retient-on d’Ulysse de Joyce ? Dublin". Pourtant, il a souffert des préjugés au Maroc, il y a deux ans. "On m’a dit que je n’étais pas marocain sous prétexte que je ne parlais pas l’ Arabe. Je me suis dis : continue, ils finiront bien par t’accepter à la fin".
Depuis peu, il s’est mis à parler marocain et français. Intarissable, il a des paquets de projets d’écriture en tête. "J’aimerai me lancer dans un grand roman de famille, à la manière de Mahfouz ou Dickens. Personne au Maroc n’y a encore songé". En attendant, il peaufine un essai sur l’amitié et un roman à paraître en 2006.

Saïd El Haji. Le Maroc romantique
Moins connu que Bouazza et Benali, Saïd El Haji est un touche-à-tout génial de 29 ans. Né en 1976 à Issoufian, près d’Al Hoceima, il émigra à 6 ans, avec sa mère, près de Rotterdam. Son père voulut lui donner une éducation coranique stricte. A l’adolescence, Saïd El Haji se rebella "contre l’autorité et le règne" de son père. Indécis sur son avenir, il arrêta ses études et se mit à silloner le monde : Australie, Arabie Saoudite, Nouvelle Zélande, Pérou, Indonésie, Cuba… Les voyages et les livres jouèrent un rôle de détonateur littéraire dans la vie de ce jeune homme.
Son premier livre, Les jours de Sjaitan a connu un vif succès (7 réeditions). Ce récit autobiographique, construit autour d’un monologue entre Hamid et son alter ego, Sjaitan, raconte la révolte d’un adolescent contre les dogmes têtus de son père.
Haji écrit, pense et rêve en néerlandais. Il ne parle pas un traître mot d’arabe ni de français. "Je suis plus Hollandais que Marocain. La plupart de mes amis sont Hollandais. Mais parfois j’ai l’impression que mes origines me rappellent à l’ordre. Et si vous voulez à la fois être loyal à vos racines et à votre pays d’accueil, c’est une guerre qui s’installe", confesse-t-il. "Quand la nostalgie me gagne, je me construis mon propre pays. Je lui donne une teinte romantique et mythifiée. L’image d’un paradis. Peut-être parce que j’y ai vécu une enfance très heureuse". Les thèmes de prédilection de Haji sont la religion (comme phénomène), l’amitié, la solitude, le bien et le mal.
Outre ce roman, Haji a déjà à son actif une pièce de théâtre, Water by de Liefde, inspirée par le foisonnement de Jemaâ El Fna, des livres d’enfant. Un scénario de film, Tfoe ! et un roman sont à venir.

Et les autres… Une relève de la même génération
Cette fertilité des lettres hollandaises ne s’arrête pas là. On peut ajouter les noms de Naïma El Bezaz, Mustapha Stitou, Khalid Boudou, Najoua Bejir et Rachid Novaire.
Naïma El Bezaz vit à Rotterdam. Dans son récent recueil de nouvelles, Minnares van de duivel, la magie noire et le surnaturel jouent les premiers rôles. Avec une langue efficace, elle écrit des récits qui évoquent des contes de fée. Avec des thèmes sous-jacents comme le bonheur et le malheur en amour, la faiblesse de l’homme etc.
L’entrée de Mustapha Stitou en littérature date de 1994, date de la publication de son recueil de poésies, Mijn voermen. Cette sortie prometteuse se confirme avec son deuxième recueil Mijn gedichten, salué aussi par la critique. L’auteur se distingue par une langue fluide et un regard invariablement optimiste et joyeux sur le monde.
Najoua Bejir a 28 ans. Ses parents sont de Tétouan, mais elle a vu le jour en Hollande. Elle a écrit un roman remarqué, Al Weswess, qui raconte la violente rébellion d’une jeune fille contre le tabou sexuel qui la bride.
Rachid Novaire est le plus jeune de ces écrivains. à 25 ans, de père marocain et de mère hollandaise, il a déjà publié un recueil de nouvelles et un roman, Reigers in Cairo. Il a été nominé pour de nombreux prix.

N.B. Les auteurs les plus en vue, Laroui, Benali et Bouazza vont bientôt être publiés en arabe par les éditions Le Fennec, Sochepress et Maroc-Pays-Bas 2005. Alors que c’est l’année du Maroc en Hollande, ce bureau de projets vise à faire découvrir ces auteurs au lectorat marocain.




Fouad Laroui. L'agréable exception

Le cas de Fouad Laroui est "radicalement différent". Son arrivée aux Pays-Bas est "purement accidentelle. C’était un exil volontaire". Né en 1958 à Oujda, il suit une formation d’ingénieur à Paris et rentre au Maroc en 1986. Il reprend des études d’économie à Paris, Cambridge et York. Il s’installe en 1989, à 30 ans, à Amsterdam, où il enseigne l’économétrie.
Fouad Laroui est à part. D’abord parce qu’il écrit en français. Des dents du topographe à Tu n’as rien compris à Hassan II, ce romancier-nouvelliste n’a jamais vraiment rompu avec le récit autobiographique.
écrivain d’exil ou étranger de passage, il nourrit "un rapport avec le Maroc extraordinairement complexe". Il confesse sa "difficulté à appréhender la nature profonde du pays. Je suis perplexe devant tous ces contrastes : l’opacité et l’ouverture du pays, la générosité et la cruauté des gens, la pauvreté extrême et la richesse opulente etc.". Ce satiriste utilise des nouvelles, truculentes, drôlatiques, pleines de tendresse, pour dénoncer les maux de la société : "Ma première vision de la vie est une succession de saynètes. Je regarde le monde qui paraît ordonné. Soudain, le grain de folie, l’imprévu, l’insolite , survient et fait désordre. C’est ce que j’aime raconter. Le Maroc se prête à merveille à ce genre d’exercice. Vous pouvez trouver des sujets de nouvelles à chaque coin de rue". Pour dire ses colères et masquer ses douleurs, il recourt à l’humour. Il cite sa mère : "katrat el hem kat dahhak" (trop de soucis donne à rire), puis Voltaire : "Je me hâte de rire de tout de peur d’en avoir à pleurer", pour se justifier. Puis, plus sérieux : "Je crois bien plus à la force de la démonstration de la satire que du pamphlet".
Parfois, il sent que la prison de l’exil se referme. "J’ai alors le sentiment d’atteindre mes limites, de n’ éffleurer que la surface. Pour quelqu’un qui veut faire du Maroc, le matériau premier de son œuvre, cette sensation est difficile à vivre". Son rêve secret absolu serait de faire concorder "son Maroc" et "le vrai Maroc".

 
 
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