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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

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Cinéma. Cinéma. Tu seras vidéaste, mon fils

Par Karim Boukhari

Cinéma. Tu seras vidéaste, mon fils

Nabil Ayouch (DR)
Avec un budget de 850.000 dh, le cinéaste Nabil Ayouch a, via Ali ‘N’ Production et la Fondation ONA, formé et produit dix jeunes vidéastes de qualité. à l’arrivée, le talent des uns et des autres est perceptible.


Un homme devant la caméra, puis une femme, des enfants, d’autres hommes, le noir et blanc, la couleur, etc. Cadre porte bien son nom, puisque tous les personnages défilent pratiquement dans le même cadre, du début à la fin de ce petit film enthousiasmant, sans dialogue, mais avec une voix off
inspirée. Voilà comment Abdelouahed El Moutanna a choisi de filmer une saga familiale, avec ses drames et ses naissances, la mort ou la décrépitude des uns et l’arrivée des autres, de l’indépendance à nos jours. Sans emphase ni discours "militant", torts habituellement inhérents à ce genre d’exercice. à l’image de Cadre, grand vainqueur de l’atelier art vidéo, les autres courts ressemblent à de véritables bols d’oxygène, bourrés d’idées, sans prétentions, mais sans complexe non plus. Le petit public a rassemblé à la villa des arts, à Casablanca, pour apprécier le résultat final l’a sans doute compris. Le cinéma, les images, c’est d’abord des idées : qu’est-ce qu’un film ? Comment l’écrire et le réaliser ? Avec quels moyens ? Pour répondre à ces questions, Nabil Ayouch a d’abord monté, en 2004, un atelier de formation destiné à l’école des beaux arts. "Les talents en devenir ont besoin de formation et, au bout, d’un passage à l’acte", commente le cinéaste. D’où l’idée d’un partenariat association la société de production Ali ‘N’ Productions à la fondation ONA. La première a amené ses moyens techniques et son expérience, la deuxième a rassemblé les fonds. Un mariage de raison. Le choix de la vidéo s’est imposé pour des raisons économiques évidentes, mais aussi parce que, dixit Ayouch "le 8ème art est au carrefour de plusieurs techniques dont le graphisme, les arts plastiques, le cinéma, les nouvelles technologies, etc.". La première étape a consisté à lancer un concours d’écriture sur un thème tout à fait d’actualité dans la Maroc du début du millénaire : la mémoire, individuelle et collective. Parmi le flot de projets reçus, beaucoup émanaient de gardiens d’immeubles, de banquiers, d’Européens, etc. Une première sélection a filtré 44 scénarios, un total ramené par la suite à 10. C’est là que la formation, indispensable avant de manier une caméra, est entrée en jeu. Un nouvel atelier a été ainsi monté, dispensant des cours académiques (histoire des arts, graphisme visuel, arts plastiques, sociologie, montage d’un projet) et techniques (caméra, lumière, son) où la théorie était déclinée sous des modules divers. Au total, 140 heures de formation, qui auront coûté la modique somme de 100.000 dh. La deuxième étape, la production, a coûté 400.000 dh en argent frais (apporté par la fondation ONA), en plus des moyens techniques de Ali ‘N’ Productions, mis à la disposition des projets et qui représentent la valeur de 350.000 dh. En tout, donc, de la formation à la post-production, 850.000 DH auront été nécessaires pour mener à bien la réalisation de dix films. Une somme équivalant d’habitude au budget accordé par l’état, via le système du Fonds d’aide à la réalisation d'un à deux court-métrages. Comme quoi, ce n’est pas toujours de moyens que les cinéastes marocains manquent en priorité, mais de bonnes idées, tout simplement…
Sur les dix films tournés, un seul n’a finalement pas été monté ("Shift + Suppr" de Jihane El Bahhar), sa réalisatrice étant insatisfaite de son travail. Sur les neuf autres, deux seulement sont le produit de professionnels ou de gens connus (Hicham Lasri avec le très speed Lunatika, Yassine Fennane avec Trust fighter). Un seul documentaire figure dans le lot, Ouled El Viet, sur des aspects moins glorieux, mais plus humais de la guerre d’Indochine, signé par le journaliste Yann Barte. Les autres courts sont réalisés par de parfaits inconnus. Mais l’ensemble vaut absolument le détour, mélangeant habilement mémoire individuelle (famille), collective (détention politique), et autres réflexions dans l’air du temps. Que deviendront tous ces talents en devenir et où iront leurs films ? "Dans l’absolu, répond Ayouch, certains ont le potentiel de concourir dans les divers festivals de court-métrages du monde, dédiés au cinéma ou à l’art vidéo. Mais la suite ne dépend plus directement de nous, les films auront leur propre existence…".
Même si l’expérience est exaltante, rien ne garantit qu’elle sera renouvelée. En 2000, déjà, Ali ‘N’ Productions avait lancé un authentique OVNI avec le prix Mohamed Reggab, destiné aux nouveaux talents. En quatre éditions, le projet avait donné le jour à huit court-métrages généralement bien reçus. Le laboratoire d’idées et de talents a rendu l’âme en 2003. "Produire des films en 35 mm (format cinéma) est devenu, à la longue, une galère, commente Nabil Ayouch, les budgets grimpaient et les sponsors étaient de plus en plus durs à convaincre". L’atelier vidéo monté en partenariat avec la fondation ONA est donc une manière de prolonger, à moindre coût, le prix Mohamed Reggab. Pour combien de temps encore ? "Pour l’année prochaine, avoue le cinéaste, on pense d’abord à la formation. Il nous faudra souffler avant de reparler de production". Pourvu qu’on n’en reste pas là. Quand on pense que des objets cinématographiquement très intéressants, et très peu coûteux, comme Cadre, Fikra ou Mort à l’aube auraient pu rester coincés dans l’imagination de quelques jeunes esprits, on se dit que le renouveau du cinéma de ce pays pourrait bien venir de la vidéo. Hommage à Ali ‘N’ Producton, à la fondation ONA, mais aussi à la faculté de Mohammédia, voire de Ben-Msick, précurseurs ou dénicheurs de talents de vidéastes-cinéastes qui gagnent à être (re)connus.

 
 
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