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N° 184
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Driss Bennani

L’Etat marocain : coupable !

Ahmed Boukhari a eu besoin
de deux heures pour
"tout dire" (AIC PRESS)
Pour la première fois, un procès symbolique des responsables des atteintes graves aux droits de l’homme est organisé au Maroc. L’état y a été "condamné" et les victimes "réhabilitées". En attendant de faire sauter les guillemets.


"Au nom du droit et de la justice, nous ouvrons la séance". En prononçant ces quelques mots, le bâtonnier Mohamed Aqdim savait qu’il marquait une rupture. Qu’il donnait ainsi, d’emblée, toute sa symbolique au procès qui venait de s’ouvrir en cette douce matinée du mois de juillet à Rabat. Un procès différent,
presque original. Sans cesse reporté à cause de considérations politico-logistiques, le procès symbolique des responsables des atteintes graves aux droits de l’homme se tenait enfin. Grâce à l’obstination de deux associations (AMDH et Forum Vérité et Justice), et à l’ordre des avocats qui a fourni la salle après le désistement de plusieurs autres partenaires. Du coup, ce jour là, au club des avocats de Rabat, tout le monde venait fêter cette petite victoire et jouer de bon cœur son rôle.
Aux premières loges, messieurs les juges. "Sympathiques" du reste. Mohamed Aqdim, bâtonnier, Abdelaziz Nouidi, militant associatif et le singulier Khalid Jamaï, dont la robe noire n’a pas dissimulé la tenue décontractée (jeans et sandales d’été). Dans le rôle de la défense, des visages connus comme Abderrahmane Benameur et Khalid Soufiani siégeaient à côté de jeunes avocats. Mohamed Sebbar (SG du Forum vérité et justice) jouait, quant à lui, le rôle du procureur. Un rôle secondaire, ou de figuration. Tout au long du procès (qui a duré plus de six heures), Sebbar a dû prendre la parole deux ou trois fois pour poser quelques questions aux victimes. Comme quoi, même pour la symbolique, il est des choses qui se justifient et ne se défendent pas. Dans cette représentation symbolique, les victimes ont joué leur propre rôle. Elles sont venues raconter, une énième fois, leur calvaire et celui de leurs familles. Elles ont livré les noms de leurs tortionnaires, toujours avec la même émotion. Elles n’attendaient pas réellement de justice, puisque beaucoup continueront à la réclamer après le procès.

Accusés absents
Même s’il est symbolique, le procès des responsables des violations des droits de l’homme au Maroc a respecté les formes. "Des convocations ont été envoyées à tous ceux dont les noms ont été cités par les victimes, et qui sont encore en vie", affirme Mohamed Aqdim. évidemment, ni Hosni Benslimane, ni Hamidou Laânigri, encore moins Mahmoud Archane, Youssoufi Keddour, Driss Basri ou les autres n’ont répondu à l’appel. Qu’à cela ne tienne, la défense, elle, a fait son travail. Elle a préparé une plainte en bonne et due forme (au nom de l’AMDH et du FVJ), présentée au tribunal symbolique contre l’état marocain et ses collaborateurs. Quinze pages d’accusations et de noms de responsables, le tout étayé par des références aux textes juridiques, aux témoignages des victimes, aux productions "littéraires" et aux rapports relatifs aux violations des droits de l’homme. Le bâtonnier Abderrahmane Benameur passera tout cela en revue lors de son intervention devant le tribunal. Des homicides volontaires aux actes de torture en passant par les enlèvements, les disparitions forcées, la falsification de documents officiels, Benameur a insisté sur la responsabilité des différents corps de l’état pour en arriver à demander la dissolution des services impliqués dans ces affaires, la fermeture définitive des centres de détentions secrets et la confiscation des outils de torture. Et les tortionnaires ? La défense a réclamé une assignation à résidence, une privation des droits civiques et politiques, une saisie des biens, etc.
Plusieurs victimes venues témoigner suivaient l’intervention de la défense avec ravissement. Les yeux pétillants. Elles savaient que tout cela n’était que symbolique, qu’aucune de ces accusations ne sortirait des murs fraîchement repeints de cette fausse salle d’audience Que leurs tortionnaires continueraient à sévir tranquillement. Que ces juges n’avaient aucun pouvoir, "qu’ils pouvaient même être poursuivis pour usurpation de fonction", comme a laissé échappé, ironisant, un journaliste présent. "Et alors ?", semblaient répondre les victimes. "Quand on est passé par les affres surréalistes de la disparition et de la torture, les symboles acquièrent une importance vitale", expliquait un ancien d’Agdz.

Et le chef de l’état ?
D’ailleurs, c’est avec une réelle émotion et une grande discipline que les premières victimes se livreront à l’exercice, devenu habituel, du témoignage. En y mettant les formes, tout d’abord : les victimes commençaient systématiquement leurs interventions en interpellant
le tribunal, "Monsieur le président, messieurs les conseillers". Sur le fond, chacun a raconté son histoire à sa manière. L’un, Ahmed Ait Nasser, franchira un pas cependant en citant le nom de Hassan II. Pour cet ancien de Derb Moulay Cherif, marxiste convaincu, "la responsabilité du chef de l’état ne peut être écartée. Il est impossible qu’il n’ait donné aucun ordre ni aucune consigne".
Autre moment fort de cette séquence témoignages, le passage d’Ahmed Boukhari. L’ancien agent du Cab 1 parlait pour la première fois en public. Et forcément, il avait beaucoup de choses à dire, de leçons à donner aux "gens des droits de l’homme qui ne connaissent pas tout". Boukhari a énuméré 14 points sur lesquels il voulait s’exprimer. Architecture des services, archivage des données, l’affaire Ben Barka, etc. Il avait besoin de … deux heures, au moins pour tout dire. Le juge lui demande cependant d’être bref, il s’énerve, se retire, puis revient livrer son témoignage. Didactique mais "trop bavard", il a expliqué l’interaction entre les différents services et relevé "que chaque enlèvement avait son dossier dans les différents archives des services et de la police".
Après cette intervention, la défense prendra une nouvelle fois la parole pour lister les peines requises. Le juge les validera toutes et rendra son verdict sous une salve d’applaudissements, et le regard mi-joyeux, mi-rieur d’un portrait de Mohammed VI au fond de la salle.

 
 
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