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Propos recueillis par Driss Ksikes
Interview.
Abdellah Zrika, "Le corps des femmes est un univers"
Abdellah Zrika est le poète marocain arabophone le plus lu à létranger. Dans cet entretien, il nous parle de son rapport ambivalent aux bidonvilles, des mots quil passe son temps à tisser, du Makhzen qui la emprisonné, du corps de la femme quil aime tant chanter et du désert culturel quil constate, lair à peine désolé.
Vous dites avoir été heureux dans votre enfance passée aux Carrières centrales. Mais le cimetière est omniprésent dans vos écrits. La bougie qui se consume aussi. Ny a-t-il pas là un paradoxe ? |
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À travers un cimetière, je revois les rails de la voie ferrée, les gigantesques fours de Lafarge, les poupées dun certain "Bougattat"
Cétait pour moi, un défilé dimages presque à la fellinienne. En plus, jétais à Hay Mohammadi, la capitale de la culture orale du Maroc, qui a donné des groupes de chant, de théâtre, de conteurs. Je pense aussi quil ny a pas un autre quartier au Maroc qui a fait rire avec autant de générosité. Cest tout de même beau dessayer dinventer sa "dolce vita" dans un quartier réputé pour sa pauvreté. Quant au cimetière du Hay, il était perçu comme un jardin. Ses plantes faisaient oublier cette mort bien cachée sous la terre. Dans un certain sens, ces cimetières étaient nos jardins publics. Jai vu mon premier palmier à lâge de 4 ans au cimetière Chouhada (les martyrs). Jen viens maintenant à la bougie. Cest cette main "humaniste" qui te fait passer de la lumière du jour aux ténèbres du soir. Cest cette merveilleuse tendresse qui allège la dureté de lobscurité.
Des Carrières centrales, est né un poète et de Carrière Toma, des terroristes. Que répondez-vous à ceux qui voient, ici et là, deux modes différents pour exprimer la même colère dune classe bannie ?
Dabord, je nexprime pas une colère, mais essaie de mexprimer sur mon existence. Car je crois que par le biais de lécriture, je peux accéder à cette belle transcendance. Je trouve cela normal que dun bidonville puisse émerger un poète. On ne sait jamais ce quun lieu peut engendrer. Lhistoire de la poésie arabe, par exemple, grouille de ces poètes issus du nomadisme, des ruines, de lerrance, etc. Seulement, il faut enlever ces murs de honte qui encerclent les bidonvilles et renvoient les gens à leur statut primaire dexclus. Quils soient amenés à réagir contre cette exclusion, voire à devenir terroristes, ne va pas de soi.
Que les marges urbaines soient rongées par la pauvreté ou soumises à la loi des islamistes vous semble-t-il une fatalité ?
Le bidonville reste pour moi "un beau rêve". Je pense que ces "marges urbaines" ont favorisé dautres dimensions aussi. Les Carrières centrales, par exemple, ont permis à des talents déclore. Il y a tant dindividualités qui sy expriment. Même si la misère brouille lhorizon, même si les gens ne trouvent presque rien pour vivre, il y a des êtres qui émergent malgré tout, comme il y a ceux qui tombent, dès les premiers pas. Cest beau de voir toutes ces volontés de vie que cette misère na pas vaincu. Je crois que le bidonville est une vraie usine où se forge la vie même.
En 1978, vous avez été emprisonné pour 6 poèmes. Dans Rires de larbre à Palabre, paru à votre libération, il y a beaucoup de silences dans vos poèmes. Aviez-vous peur des mots ?
Le silence est la première matière de lécriture. Cest une page blanche muette doù jaillissent les mots comme des fourmis. Mon premier poème était sur un figuier. C'est-à-dire sur "un silence vert". Et je crois que ce même arbre ressort à chaque fois dans mes poèmes. La question qui nous guette toujours dans notre parcours est : quest-ce qui a changé à la fin ? Je trouve que rien na changé. Jessaie dapprocher lhistoire personnelle de chaque mot que jai utilisé. Cest comme dans la vie des gens, il y a des mots qui saccrochent, des mots qui meurent et des mots qui vous suivent jusquà la tombe. Lhistoire de ces mots a une autre façon dévoluer. Les mots ont leur mot à dire, indépendamment de nous. Et je trouve ça très beau.
Votre poésie, calme, évoque de manière sous-jacente la violence et linjustice. Est-ce votre blessure de prisonnier dopinion que vous traînez toujours ?
Je vois que dans ma poésie, il ny a pas de thèmes. Je ne peux pas me juger. Mais je crois au mot qui contient toute ma volonté de vivre. Ce mot est beaucoup plus parlant quun thème. Il a son histoire, sa couleur, sa tonalité, son silence, son odeur, sa lumière, cest plus fort que tout. Le sens nest quun élément parmi dautres. Par ailleurs, en écriture, je ne crois pas à une certaine blessure, mais à une gaieté et à un grand plaisir. Sil ny a pas ce plaisir, je ne me vois pas continuer à écrire. Et sil y a blessure, cest celle de lêtre dans cette existence.
Aujourdhui, le risque dêtre emprisonné pour une opinion exprimée publiquement et mal perçue par le Makhzen est toujours présent. Cela vous conforte-t-il dans votre posture décrivain pessimiste ?
Dans lécriture, on est au-delà de lespoir et du désespoir. Je crois quécrire sur la couleur noire ne relève pas du pessimisme. Je ne fonctionne pas dans des dualités. Cest plus compliqué que cela. Jaime, par exemple, les nuances de lobscurité qui entoure la flamme dune bougie. Je crois que cette dernière, sans ces nuances dombres, serait très triste. En ce qui concerne la liberté dopinion, je crois que la poésie est plus libre quune simple opinion. Car elle nest pas réduite à donner tel ou tel avis. Mais elle défriche de nouveaux espaces libres, auxquels la liberté dopinion elle-même ne peut accéder.
Il vous arrive souvent dans vos textes dévoquer Ibn Rochd. Croyez-vous que le monde musulman pourrait retrouver un chantre aussi efficace de la rationalité ?
En tout cas, jessaie de faire revivre Ibn Rochd. Cest une personne extraordinaire. Il a fait sortir Aristote de la tombe du temps. Il était toujours à lécoute des autres. Il était celui qui faisait illuminer lobscurité dun mot, les ténèbres dun texte. Sa rationalité est beaucoup plus riche quon ne le croit. Il était à lécoute de nimporte quel discours qui semble illogique, irrationnel, afin de lapprocher rationnellement. Il y a toujours chez lui des choses qui en cachent dautres.
Mais il y a beaucoup dirrationnel dans les images qui peuplent votre poésie. Comment conciliez-vous la folie créatrice et la rationalité pure ?
Il ny a pas que linspiration ou lirrationnel qui font un texte. Lécriture est un labeur. Un poème peut rester sur ma table pendant six mois. Il y a une logique qui préside à lécriture. Cest donc la rationalité du travail qui prend le dessus.
Lérotisme est assez présent dans vos écrits, parfois avec discrétion et dautres fois de manière plus explicite. La femme se réduit-elle à son corps ?
Quand je parle du corps de la femme, jévoque tout un univers. Cest toute la langue arabe qui est là. Le corps ne peut jamais être réduit à une certaine forme. Cest le point et linfini. Le corps est toujours plus avancé que le savoir quon a sur lui. Cest toujours un texte à venir.
Vous êtes le mari dune "star" du malhoun. On vous dit inséparables ou presque. La trompez-vous en épousant lécriture ?
Je pense que le malhoun et la musique andalouse, avec Touria, rejoignent ce quils ont perdu avec le temps : latmosphère culturelle. Le chant et lécriture étaient toujours deux domaines inséparables. Touria, en plus de les interpréter avec tout son âme et son savoir, les a réintroduits dans la sphère de la culture et lart en général. Maintenant, tout le monde pense autrement ces arts. Donc, cest le même monde.
Vous êtes lun des rares poètes marocains, prolixes et constants. Vous dites coudre vos mots par la même aiguille qui coudra votre linceul. Comment la poésie survit-elle face à un monde de plus en plus monopolisé par les biens et les images marchandes ?
Je pense que même avec cette course effrénée qui pousse à consommer dans le monde, et ce goût de consommer linconsommable, la poésie se maintient à un niveau constant, avec ses poètes et ses lecteurs. En France, par exemple, il y a plus de 500 revues de poésie, sans parler dassociations, de sites, de maisons dédition, dateliers et décoles qui sy intéressent. Le "beau mot", là bas, trouve son chemin. Ici, par contre, on peut parler de désert culturel. Le désert en lui-même est beau. Mais ... (il se tait par pudeur).
Paradoxe, ce sont plus vos traductions en langues étrangères qui vous ont permis dacquérir plus daura. êtes-vous amer envers les Marocains ou reconnaissant envers les étrangers ?
Je ne sens pas damertume tant que mes livres se vendent et rejoignent leurs lecteurs anonymes, ou quand un certain lecteur me croise dans une rue et me parle pendant presque une heure dun de mes mots. Ces extraordinaires "chroniqueurs de mots", on a du mal à les détecter dans un public. En Europe, il existe des structures qui permettent de valoriser ces individualités. Au Maroc, on na rien de comparable, faute de bons animateurs culturels et de passeurs de la création littéraire.
Il est loin le temps où vous faisiez par vos lectures salle comble à lEcole Mohammedia des ingénieurs. êtes-vous nostalgique de cette époque ?
Est-ce quon a dabord des salles pour les combler (si on suppose que le problème est de combler les salles plutôt que les pages). Le déluge cimentier na pas laissé despace où les arbres, les poètes, les conteurs de rue
puissent pulluler et sépanouir. Même à lépoque des grandes salles et des grands publics, mon premier objectif était de "ravir" la page dabord, et si un grand public se présentait, tant mieux. Cest pourquoi cela na pas affecté mon chemin décriture. |
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Ses dates-clés
1953 : Naît à Casablanca, aux Carrières centrales, et grandit à Ben Msick
1977 : Publie à compte dauteur son premier recueil de poésie, Raqsat Arrass wal Warda (Danse de la tête et de la rose)
1978 : Est emprisonné pendant deux ans pour avoir commis 6 poèmes qui "troublent lordre public"
1980 : Relâché, il écrit Dahakat Chajarat Al Kalam (Rires de l'arbre à palabres, publié en fragments dans des journaux)
1982 : Lensemble du recueil, Dahakat
est traduit par Abdellatif Laâbi et publié chez LHarmattan
1991 : écrit son premier roman Al Maratou Datou Alhissanaïn (La femme aux deux chevaux, Ed. Le fennec).
1995 : Ecrit un nouveau recueil, Faraghat Mouraqaa Bikhaïti Chams (Vides rapiécés avec des fils de soleil, Ed. Le fennec)
1998 : Deux traductions paraissent coup sur coup : Bougies noires (Ed. La différence) et Petites proses (Ed. LEscampette)
2000 : Ecrit avec Bernard Noël Salalim Al Mitafiziqa (Ed. Le Fennec) et sa traduction échelles de la métaphysique (Ed. LEscampette)
2003 : Traduit lui-même La Colombe du texte (Ed. Le refuge)
2005 : Ecrit un nouveau recueil, Hacharat Allamountaha (Les insectes de linfini, Ed. Le Fennec). |
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