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Al Adl Wal Ihsane. L'internationale islamiste
Hommage. Merci maestro
Abdellah Zrika. "Le corps des femmes est un univers"
Portrait. Paca, le mâalem ghiwani
N° 185
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Al Adl Wal Ihsane. L'internationale islamiste
Hommage. Merci maestro
Abdellah Zrika. "Le corps des femmes est un univers"
Portrait. Paca, le mâalem ghiwani

Propos recueillis par Driss Ksikes

Interview.
Abdellah Zrika, "Le corps des femmes est un univers"

Abdellah Zrika est le poète marocain arabophone le plus lu à l’étranger. Dans cet entretien, il nous parle de son rapport ambivalent aux bidonvilles, des mots qu’il passe son temps à tisser, du Makhzen qui l’a emprisonné, du corps de la femme qu’il aime tant chanter et du désert culturel qu’il constate, l’air à peine désolé.


Vous dites avoir été heureux dans votre enfance passée aux Carrières centrales. Mais le cimetière est omniprésent dans vos écrits. La bougie qui se consume aussi. N’y a-t-il pas là un paradoxe ?
À travers un cimetière, je revois les rails de la voie ferrée, les gigantesques fours de Lafarge, les poupées d’un certain "Bougattat"… C’était pour moi, un défilé d’images presque à la fellinienne. En plus, j’étais à Hay Mohammadi, la capitale de la culture orale du Maroc, qui a donné des groupes de chant, de théâtre, de conteurs. Je pense aussi qu’il n’y a pas un autre quartier au Maroc qui a fait rire avec autant de générosité. C’est tout de même beau d’essayer d’inventer sa "dolce vita" dans un quartier réputé pour sa pauvreté. Quant au cimetière du Hay, il était perçu comme un jardin. Ses plantes faisaient oublier cette mort bien cachée sous la terre. Dans un certain sens, ces cimetières étaient nos jardins publics. J’ai vu mon premier palmier à l’âge de 4 ans au cimetière Chouhada (les martyrs). J’en viens maintenant à la bougie. C’est cette main "humaniste" qui te fait passer de la lumière du jour aux ténèbres du soir. C’est cette merveilleuse tendresse qui allège la dureté de l’obscurité.

Des Carrières centrales, est né un poète et de Carrière Toma, des terroristes. Que répondez-vous à ceux qui voient, ici et là, deux modes différents pour exprimer la même colère d’une classe bannie ?
D’abord, je n’exprime pas une colère, mais essaie de m’exprimer sur mon existence. Car je crois que par le biais de l’écriture, je peux accéder à cette belle transcendance. Je trouve cela normal que d’un bidonville puisse émerger un poète. On ne sait jamais ce qu’un lieu peut engendrer. L’histoire de la poésie arabe, par exemple, grouille de ces poètes issus du nomadisme, des ruines, de l’errance, etc. Seulement, il faut enlever ces murs de honte qui encerclent les bidonvilles et renvoient les gens à leur statut primaire d’exclus. Qu’ils soient amenés à réagir contre cette exclusion, voire à devenir terroristes, ne va pas de soi.

Que les marges urbaines soient rongées par la pauvreté ou soumises à la loi des islamistes vous semble-t-il une fatalité ?
Le bidonville reste pour moi "un beau rêve". Je pense que ces "marges urbaines" ont favorisé d’autres dimensions aussi. Les Carrières centrales, par exemple, ont permis à des talents d’éclore. Il y a tant d’individualités qui s’y expriment. Même si la misère brouille l’horizon, même si les gens ne trouvent presque rien pour vivre, il y a des êtres qui émergent malgré tout, comme il y a ceux qui tombent, dès les premiers pas. C’est beau de voir toutes ces volontés de vie que cette misère n’a pas vaincu. Je crois que le bidonville est une vraie usine où se forge la vie même.

En 1978, vous avez été emprisonné pour 6 poèmes. Dans Rires de l’arbre à Palabre, paru à votre libération, il y a beaucoup de silences dans vos poèmes. Aviez-vous peur des mots ?
Le silence est la première matière de l’écriture. C’est une page blanche muette d’où jaillissent les mots comme des fourmis. Mon premier poème était sur un figuier. C'est-à-dire sur "un silence vert". Et je crois que ce même arbre ressort à chaque fois dans mes poèmes. La question qui nous guette toujours dans notre parcours est : qu’est-ce qui a changé à la fin ? Je trouve que rien n’a changé. J’essaie d’approcher l’histoire personnelle de chaque mot que j’ai utilisé. C’est comme dans la vie des gens, il y a des mots qui s’accrochent, des mots qui meurent et des mots qui vous suivent jusqu’à la tombe. L’histoire de ces mots a une autre façon d’évoluer. Les mots ont leur mot à dire, indépendamment de nous. Et je trouve ça très beau.

Votre poésie, calme, évoque de manière sous-jacente la violence et l’injustice. Est-ce votre blessure de prisonnier d’opinion que vous traînez toujours ?
Je vois que dans ma poésie, il n’y a pas de thèmes. Je ne peux pas me juger. Mais je crois au mot qui contient toute ma volonté de vivre. Ce mot est beaucoup plus parlant qu’un thème. Il a son histoire, sa couleur, sa tonalité, son silence, son odeur, sa lumière, c’est plus fort que tout. Le sens n’est qu’un élément parmi d’autres. Par ailleurs, en écriture, je ne crois pas à une certaine blessure, mais à une gaieté et à un grand plaisir. S’il n’y a pas ce plaisir, je ne me vois pas continuer à écrire. Et s’il y a blessure, c’est celle de l’être dans cette existence.

Aujourd’hui, le risque d’être emprisonné pour une opinion exprimée publiquement et mal perçue par le Makhzen est toujours présent. Cela vous conforte-t-il dans votre posture d’écrivain pessimiste ?
Dans l’écriture, on est au-delà de l’espoir et du désespoir. Je crois qu’écrire sur la couleur noire ne relève pas du pessimisme. Je ne fonctionne pas dans des dualités. C’est plus compliqué que cela. J’aime, par exemple, les nuances de l’obscurité qui entoure la flamme d’une bougie. Je crois que cette dernière, sans ces nuances d’ombres, serait très triste. En ce qui concerne la liberté d’opinion, je crois que la poésie est plus libre qu’une simple opinion. Car elle n’est pas réduite à donner tel ou tel avis. Mais elle défriche de nouveaux espaces libres, auxquels la liberté d’opinion elle-même ne peut accéder.

Il vous arrive souvent dans vos textes d’évoquer Ibn Rochd. Croyez-vous que le monde musulman pourrait retrouver un chantre aussi efficace de la rationalité ?
En tout cas, j’essaie de faire revivre Ibn Rochd. C’est une personne extraordinaire. Il a fait sortir Aristote de la tombe du temps. Il était toujours à l’écoute des autres. Il était celui qui faisait illuminer l’obscurité d’un mot, les ténèbres d’un texte. Sa rationalité est beaucoup plus riche qu’on ne le croit. Il était à l’écoute de n’importe quel discours qui semble illogique, irrationnel, afin de l’approcher rationnellement. Il y a toujours chez lui des choses qui en cachent d’autres.

Mais il y a beaucoup d’irrationnel dans les images qui peuplent votre poésie. Comment conciliez-vous la folie créatrice et la rationalité pure ?
Il n’y a pas que l’inspiration ou l’irrationnel qui font un texte. L’écriture est un labeur. Un poème peut rester sur ma table pendant six mois. Il y a une logique qui préside à l’écriture. C’est donc la rationalité du travail qui prend le dessus.

L’érotisme est assez présent dans vos écrits, parfois avec discrétion et d’autres fois de manière plus explicite. La femme se réduit-elle à son corps ?
Quand je parle du corps de la femme, j’évoque tout un univers. C’est toute la langue arabe qui est là. Le corps ne peut jamais être réduit à une certaine forme. C’est le point et l’infini. Le corps est toujours plus avancé que le savoir qu’on a sur lui. C’est toujours un texte à venir.

Vous êtes le mari d’une "star" du malhoun. On vous dit inséparables ou presque. La trompez-vous en épousant l’écriture ?
Je pense que le malhoun et la musique andalouse, avec Touria, rejoignent ce qu’ils ont perdu avec le temps : l’atmosphère culturelle. Le chant et l’écriture étaient toujours deux domaines inséparables. Touria, en plus de les interpréter avec tout son âme et son savoir, les a réintroduits dans la sphère de la culture et l’art en général. Maintenant, tout le monde pense autrement ces arts. Donc, c’est le même monde.

Vous êtes l’un des rares poètes marocains, prolixes et constants. Vous dites coudre vos mots par la même aiguille qui coudra votre linceul. Comment la poésie survit-elle face à un monde de plus en plus monopolisé par les biens et les images marchandes ?
Je pense que même avec cette course effrénée qui pousse à consommer dans le monde, et ce goût de consommer l’inconsommable, la poésie se maintient à un niveau constant, avec ses poètes et ses lecteurs. En France, par exemple, il y a plus de 500 revues de poésie, sans parler d’associations, de sites, de maisons d’édition, d’ateliers et d’écoles qui s’y intéressent. Le "beau mot", là bas, trouve son chemin. Ici, par contre, on peut parler de désert culturel. Le désert en lui-même est beau. Mais ... (il se tait par pudeur).

Paradoxe, ce sont plus vos traductions en langues étrangères qui vous ont permis d’acquérir plus d’aura. êtes-vous amer envers les Marocains ou reconnaissant envers les étrangers ?
Je ne sens pas d’amertume tant que mes livres se vendent et rejoignent leurs lecteurs anonymes, ou quand un certain lecteur me croise dans une rue et me parle pendant presque une heure d’un de mes mots. Ces extraordinaires "chroniqueurs de mots", on a du mal à les détecter dans un public. En Europe, il existe des structures qui permettent de valoriser ces individualités. Au Maroc, on n’a rien de comparable, faute de bons animateurs culturels et de passeurs de la création littéraire.

Il est loin le temps où vous faisiez par vos lectures salle comble à l’Ecole Mohammedia des ingénieurs. êtes-vous nostalgique de cette époque ?
Est-ce qu’on a d’abord des salles pour les combler (si on suppose que le problème est de combler les salles plutôt que les pages). Le déluge cimentier n’a pas laissé d’espace où les arbres, les poètes, les conteurs de rue… puissent pulluler et s’épanouir. Même à l’époque des grandes salles et des grands publics, mon premier objectif était de "ravir" la page d’abord, et si un grand public se présentait, tant mieux. C’est pourquoi cela n’a pas affecté mon chemin d’écriture.



Ses dates-clés

1953 :
Naît à Casablanca, aux Carrières centrales, et grandit à Ben M’sick
1977 : Publie à compte d’auteur son premier recueil de poésie, Raqsat Arra’ss wal Warda (Danse de la tête et de la rose)
1978 : Est emprisonné pendant deux ans pour avoir commis 6 poèmes qui "troublent l’ordre public"
1980 : Relâché, il écrit Dahakat Chajarat Al Kalam (Rires de l'arbre à palabres, publié en fragments dans des journaux)
1982 : L’ensemble du recueil, Dahakat… est traduit par Abdellatif Laâbi et publié chez L’Harmattan
1991 : écrit son premier roman Al Mar’atou Datou Alhissanaïn (La femme aux deux chevaux, Ed. Le fennec).
1995 : Ecrit un nouveau recueil, Faraghat Mouraqaa Bikhaïti Chams (Vides rapiécés avec des fils de soleil, Ed. Le fennec)
1998 : Deux traductions paraissent coup sur coup : Bougies noires (Ed. La différence) et Petites proses (Ed. L’Escampette)
2000 : Ecrit avec Bernard Noël Salalim Al Mitafiziqa (Ed. Le Fennec) et sa traduction échelles de la métaphysique (Ed. L’Escampette)
2003 : Traduit lui-même La Colombe du texte (Ed. Le refuge)
2005 : Ecrit un nouveau recueil, Hacharat Allamountaha (Les insectes de l’infini, Ed. Le Fennec).

 
 
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