Portrait.
Paca, le mâalem ghiwani
Il a accédé à la gloire avec Nass el Ghiwane, mais avant, Abderrahmane Paca a été menuisier et musicien à Essaouira, où il fut un des précurseurs de la fusion musicale. Aujourdhui, il affronte la maladie dans lindifférence générale.
Abderrahmane (Ben) Qirouch est né à Essaouira, en 1948. Son père, Abdelkader Kbadi, tient une boutique de tailleur traditionnel plutôt prospère pour lépoque. Dans sa ville, on est fier de "ould lblad" qui a popularisé les rythmes gnaoua bien avant la mode des festivals de musiques de transe. Dans le |
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quartier de Bin el Aârassi, des enfants jouent au football entre les copeaux de thuya qui samoncellent devant les boutiques exiguës des "nejjara". à lévocation du nom du maâlem Paca, les plus farouches vous jettent un regard étonné avant de vous montrer le chemin avec bienveillance. Essaouira est une petite ville, on retrouve sans grande peine la maison de Abderrahmane Paca. Pour lanecdote, le surnom de Paco lui a été donné par des amis musiciens, mais les authentiques Souiris lappellent Paca, en accentuant la deuxième syllabe. Issu dune famille relativement aisée, il se démarque de ses compagnons de Nass el Ghiwane, dorigine plus modeste. Pourtrant, il refuse de profiter de largent de son père. Ce souci de subvenir à ses besoins explique pourquoi, contrairement aux gars de Hay Mohammadi, il a su gérer ses finances et mettre de largent de côté pour les jours difficiles. Ses amis denfance se souviennent dun garçon vif et curieux qui un jour, sans crier gare, passe de "jamaâ à tagnaouit" (de la mosquée à la musique gnaouie).
Adolescent, il a failli devenir taleb. Il lui en reste les soixante hizb quil connaît par cur, mais il choisit finalement dapprendre la menuiserie. Il continuera dexercer comme menuisier pour le plaisir à côté de sa carrière de musicien : le film réalisé par Ahmed el Maanouni en 1981, Al Hal (Transes), le montre autant à laise avec son guembri quavec ses outils de menuisier dans une petite échoppe de la Sqala d'Essaouira. Mais sa seule véritable passion est la musique des gnaoua. à la fin des sixties, la ville devient la Mecque des hippies et un des centres culturels les plus actifs du Maroc. Le village de Diabet ne désemplit pas. Comme beaucoup de jeunes gens de sa génération, Abderrahmane sengage corps et âme dans la dynamique et se laisse pousser les cheveux. Hippie par hasard, il rencontre des intellectuels et se marie avec une étrangère, actrice de théâtre : "Cétait un rebelle, en rupture de ban avec sa famille et son époque. Il était instable, hyperactif. Forte tête, il naimait pas se fondre dans les groupes", dit de lui, Ahmed Aboutalib, maâlem gnaoui, chercheur à ses heures, et ami denfance. Sûr de sa valeur, après un long et patient apprentissage, Abderrahmane peut donner libre cours à son talent. Après avoir été le disciple de Ahmed Sebada, dit L'haddad (le ferronnier), il organise déjà au début des années 70 des lilas à Essaouira, Marrakech ou à Casablanca. Ces soirées attirent un public de connaisseurs et beaucoup de curieux, anonymes et illustres.
"Un jour, en 1971, se rappelle Abderrahmane Rochd, Mohamed Derham de Jil Jilala est venu me voir. Il voulait rencontrer un jeune mâalem souiri qui organisait alors des lilas à Sidi Othmane". Doué et ambitieux, Paca rejoint Jil Jilala, où il impose sa virtuosité au guembri. Mais cette première expérience de groupe ne dure pas longtemps, car "il ne sentendait pas avec les Marrakchis". Ecorché vif, il quitte Jil Jilala au moment où Moulay Abdelaziz Tahiri l'intègre pour se consacrer au Melhoun, après s'être séparé de Nass el Ghiwane. Quelques mois plus tard, Paca effectue le chemin inverse pour rejoindre Batma et Boujmîi. Ce dernier décèdant peu après, Larbi Batma et Abderrahmane Paca deviennent les deux piliers de la formation. Tous les deux paroliers de talent, ils se complètent idéalement et se répartissent les tâches : à Larbi, les percussions (tbilas), Paca tenant avec son guembri les lignes de basse. Pendant une vingtaine dannées, la formation (Larbi Batma, Omar Essayed, Allal Yaala et Abderrahmane Paca) révolutionne la musique marocaine. Se servant de sa parfaite maîtrise des genres traditionnels que Nass el Ghiwane essaie de remettre au goût du jour gnaoui, gharbaoui, hamdouchi, etc. , Paca prend un plaisir réel à mélanger tous les rythmes quil a appris en côtoyant les plus grands maîtres, comme Moulay Abdelaziz Serfaq Belghiti, ou les mâalems Ahmed et Sam. Il rajoute la dose de mysticisme des gnaoua, que lon peut discerner par exemple dans Ghir Khoudouni. Cest une des chansons que Paca avait composées à ses débuts, en 1971-72. à cette époque, à Essaouira, un commissaire de police fait la traque des coiffures afros et autres rastas. Paca ne cède pas, il refuse de se couper les cheveux par conformisme. Forte tête certainement. Cest un "individualiste, mais il mène bien son affaire et arrive toujours à obtenir ce quil veut des autres". Finalement, le commissaire devient un de ses amis et ils passent même des veillées ensemble à jouer de la musique et chanter. Les chansons quil compose sont généralement plus longues, avec des intros où il assure la rythmique des mawals de Batma ou d'Essayed. Nass el Ghiwane, portés par une jeunesse qui rêve den découdre, connaissent alors la gloire, mais aussi les interdictions, la misère. Un cocktail qui influencera beaucoup de leurs textes. Il est derrière plusieurs des chansons cultes de cette jeunesse-là : Lebtana, Mahmouma, Essadma, Nerjak Ana
Mais, en 1993, Larbi Batma, souffre dun cancer. Le groupe décide alors de continuer à lui donner sa part des recettes. Abderrahmane Paca nest pas daccord. Daprès lui, Larbi nen fait pas bon usage, poursuivant ses excès de fête et de boisson. Il ne désire pas encourager ce "suicide avec le consentement de la troupe". Cest avec Omar Esayed quil a les mots les plus durs, avant de partir avec fracas. Sa perte signe avant même le décès de Batma la fin dune époque. Paca laisse un vide qui ne sera jamais comblé. La pression est énorme sur les frêles épaules de son remplaçant, Redouane.
Paca est ailleurs. Un moment neuf souvre dans sa carrière musicale et plus largement dans sa vie. Il entame un long cheminement de tassawouf, rompt avec la vie de bohème quil menait. Il se consacre à la prière tout en continuant à écrire et à jouer de la musique. Il a bien une maison à Marrakech, un riad, aménagé en maison dhôtes dans le quartier de Bab Aïlen, mais cest à Essaouira, où il est chez lui, près de ses amis mâalem gnaoua, poètes ou autres peintres, quil aime retourner. Quelques années plus tard, cest à Essaouira quil crée sa troupe traditionnelle autour de Abderrahmane Sentour et de ses fils Younès et Yassine, et avec laquelle il participe à de nombreuses manifestations. Le festival des musiques du monde et gnaoua 2005 lui a, paraît-il rendu hommage. Effet dannonce ou flop, en tout cas, les amis et proches qui ont assisté à cette soirée d'hommage, ne cachaient pas leur déception. "Cétait une farce, pas un hommage. De toute façon, Paca nentretenait pas les meilleurs rapports avec les organisateurs, notamment avec Abdesslam Alikane". à ceux qui lui reprochaient sa morgue, il rétorquait qu'ils ne connaissaient rien à la musique gnaouie. Les rancoeurs sont tenaces. Même Omar Essayed, pourtant invité avec Mohamed Derham, na pas assisté à la cérémonie d'hommage. Pourtant, aujourdhui, la maladie a beaucoup affecté lhomme et le réconfort moral de ses anciens compagnons nest pas un luxe. Ses forces lont abandonné et sil garde encore sa chevelure flamboyante, ses cheveux blancs ont moins de panache. Atteint dune hémiplégie, seuls dans son visage maigri, ses petits yeux noirs scrutent le visiteur. Lorsquil ne connaît pas la personne, dans un geste dorgueil, il se cache sous sa couverture. Abderrahmane Paca ne quitte plus sa maison que pour soigner les pénibles effets de son hypertension à lhôpital du Cheikh Zayed de Rabat ou à lhôpital militaire de Marrakech. Et même la musique quil a tant aimée, séloigne de lui depuis quil a perdu lusage de la parole et dun bras. Ses fans, très touchés par les tristes nouvelles relayées par la presse, prient pour lui. Et pour sa musique. |