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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Karim Boukhari

Ahmed Réda Guédira. Une fortune, un scandale

Feux Ahmed Réda Guédira
et Hassan II (Mustapha sehimi.
guédira, fidélité et engagement.
publisud okad)
Une partie de la fortune de l’ancienne éminence grise de Hassan II, Ahmed Réda Guédira, mort en 1995, semble s’être envolée. L’affaire que ses héritiers ont portée devant la justice, au Maroc et en France, risque d’éclabousser aussi bien le défunt que le système qui l’a enfanté.


La cour d’appel de Casablanca s’apprête à examiner une affaire peu banale, eu égard à l’identité des plaignants : Malika et Hakam Guédira, deux des ayants droit de feu Ahmed Réda Guédira. En face, l’accusé n’est pas un inconnu non plus : Joseph
Marciano, alias Jeff, homme d’affaires prospère et ancien ami, voire associé, du défunt. Les deux parties se disputent la paternité de trois propriétés : une société (Oasis) dont la famille Guédira n’aurait pas bénéficié du produit de la revente, et deux terrains situés sur la corniche casablancaise : l’un en plein Aïn Diab, et l’autre près du parc d’attractions Sindibad. Les enjeux financiers de ces trois dossiers sont énormes : le terrain de Aïn Diab, à lui seul, couvre une superficie globale de près de 13 hectares et sa valeur immobilière se monterait, d’après des estimations de la défense, à près de 800 millions de dirhams.
La difficulté de trancher dans cette affaire réside dans le fait, à priori avéré, que "Jeff" Marciano a longtemps été l’associé de Guédira, voire son homme de paille dans plusieurs transactions, sans qu’aucun contrat d’association en bonne et due forme ne l’établisse légalement. Le litige opposant les héritiers Guédira à Marciano remonte, au moins, à 2001. Plus de trois ans que l’affaire traîne, et que les enquêtes se multiplient pour essayer de démêler les fils de l’écheveau, pour déterminer qui a fait quoi, à qui, et dans quelles proportions appartient une fortune dont personne ne semble connaître, aujourd’hui encore, les contours exacts. Un flashback est nécessaire pour essayer d’y voir plus clair…
Nous sommes dans les années 50, et Guédira est l’un des plus illustres personnages du régime. Celui que ses – nombreux – adversaires politiques accusent d’être "l’homme de la France au Maroc" est alors très proche du roi Mohammed V et du prince héritier de l’époque, le futur Hassan II. Une proximité qu’il mettra à profit sur deux plans au moins. Politiquement, Guédira héritera de nombreux portefeuilles officiels (ministre de la Défense, de l’Intérieur, des Affaires étrangères…etc) et concoctera, dans l’ombre de Hassan II, ce qui va constituer les bases de la "démocratie hassanienne" : libéralisme, multipartisme, parlementarisme, tropisme pour l’Europe, etc. Sur un plan plus personnel, celui des affaires, Guédira se lie très rapidement avec les principaux investisseurs dans le royaume, tant Français que Marocains. Tout au long des années 60 et 70, il délègue la gestion de la plupart de ses biens à Jo Ohana, un juif marocain très apprécié à la fois par le Palais et par la gauche marocaine. L’association est tacite, sans trace écrite, mais Ohana remplit largement le contrat, plaçant les avoirs de Guédira en Europe et au Maroc, et poussant le mimétisme, disent certains, jusqu’à "ressembler physiquement" à son prestigieux associé. Dans les années 80, Ohana, rattrapé par les limites de l’âge, passe la main à Joseph Marciano, qui s’imposera rapidement comme le chef de file des nombreux personnages, aux activités parfois louches, qui gravitent autour de Guédira. Un témoin, qui a bien connu les deux hommes, rapporte ainsi que "Guédira, et donc Jeff (Marciano), prospéraient tant dans les acquisitions et les transactions immobilières que dans le jeu, le produit de ces activités étant reversé soit dans des comptes personnels (en Suisse principalement), soit dans des sociétés écran". L’affairisme de Guédira, que même ses supporters admettent, décuplera à mesure que ses activités politiques se réduisent. C’est notamment le cas pour la période allant de 1977 à 1995, durant laquelle le personnage s’est "contenté" d’être le conseiller, certes le plus écouté, de Hassan II.
Décembre 1995, Guédira meurt dans un hôpital parisien. Le cérémonial dédié à l’événement, pourtant majeur, ne manque pas de surprendre. Le rapatriement de la dépouille se fait dans un vol régulier et l’enterrement a lieu en présence de quelques dizaines de personnalités, loin des pompes réservées à un personnage du calibre de Guédira. "Il aurait été en disgrâce quelques mois à peine avant sa mort", murmure-t-on alors… Toujours est-il que la famille Guédira, une fois passé le deuil, écrit à Hassan II pour lui demander de récupérer le patrimoine laissé par le défunt. Le roi répond favorablement, mais au bout de trois longs mois. Durant ce laps de temps, il aurait chargé, discrètement, le duo Abdelfattah Frej, le chef de son secrétariat particulier et Joseph Barzilaï, l’un de ses proches et patron de "la fiduciaire du Maroc", d’enquêter sur les avoirs de Guédira partout dans le monde, et notamment auprès des banques internationales. Cette version est corroborée en partie par un écrit de Robert Assaraf, ex- chef de cabinet de Guédira, dans un document écrit en mai 2005 et qui figure, aujourd’hui, dans les dossiers en cours d’instruction. Assaraf y affirme avoir été mandaté par le roi pour déterminer "la réalité sur les relations d’affaires entre Guédira et Marciano". Il conclut que Marciano était bien chargé de gérer la fortune de Guédira, à Casablanca et à Genève, sur la base d’un contrat de confiance, ajoutant que "Marciano n’avait pas nié cette association à la mort de Guédira, mais exigeait un ordre de Sa Majesté pour exécuter la régularisation au profit des héritiers…". L’ordre n’est à priori jamais tombé, le document n’a pas été remis à Hassan II, de nouveau tombé malade et Frej a déserté son poste dès l’été 1996… Résultat : l’immense fortune amassée par Guédira s’est en partie volatilisée, les héritiers n’ayant récupéré, d’après l’un de leurs proches, qu’une villa à Témara, deux appartements à Paris dans le 16ème, 50 millions de DH de dépôts bancaires, un terrain à Aïn Diab et des actions à l’ONA. Un patrimoine imposant, mais qui ressemble à de la menue monnaie par rapport à la fortune (supposée) amassée par le défunt.



Effeuillage. Les hommes de Hassan II à la barre

Le cas de Fouad Laroui est "radicalement différent". Son arrivée aux Pays-Bas est "purement accidentelle. C’était un exil volontaire". Né en 1958 à Oujda, il suit une formation d’ingénieur à Paris et rentre au Maroc en 1986. Il reprend des études d’économie à Paris, Cambridge et York. Il s’installe en 1989, à 30 ans, à Amsterdam, où il enseigne l’économétrie.
Fouad Laroui est à part. D’abord parce qu’il écrit en français. Des dents du topographe à Tu n’as rien compris à Hassan II, ce romancier-nouvelliste n’a jamais vraiment rompu avec le récit autobiographique.
écrivain d’exil ou étranger de passage, il nourrit "un rapport avec le Maroc extraordinairement complexe". Il confesse sa "difficulté à appréhender la nature profonde du pays. Je suis perplexe devant tous ces contrastes : l’opacité et l’ouverture du pays, la générosité et la cruauté des gens, la pauvreté extrême et la richesse opulente etc.". Ce satiriste utilise des nouvelles, truculentes, drôlatiques, pleines de tendresse, pour dénoncer les maux de la société : "Ma première vision de la vie est une succession de saynètes. Je regarde le monde qui paraît ordonné. Soudain, le grain de folie, l’imprévu, l’insolite , survient et fait désordre. C’est ce que j’aime raconter. Le Maroc se prête à merveille à ce genre d’exercice. Vous pouvez trouver des sujets de nouvelles à chaque coin de rue". Pour dire ses colères et masquer ses douleurs, il recourt à l’humour. Il cite sa mère : "katrat el hem kat dahhak" (trop de soucis donne à rire), puis Voltaire : "Je me hâte de rire de tout de peur d’en avoir à pleurer", pour se justifier. Puis, plus sérieux : "Je crois bien plus à la force de la démonstration de la satire que du pamphlet".
Parfois, il sent que la prison de l’exil se referme. "J’ai alors le sentiment d’atteindre mes limites, de n’ éffleurer que la surface. Pour quelqu’un qui veut faire du Maroc, le matériau premier de son œuvre, cette sensation est difficile à vivre". Son rêve secret absolu serait de faire concorder "son Maroc" et "le vrai Maroc".

 
 
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