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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Mehdi Sekkouri Alaoui et Youssef Aït Akdim

Zmagria et nous

(AFP)
Un ministère fantôme, une ministre solitaire, des fondations qui se marchent dessus, une diaspora snobée par son pays… Malgré les louables efforts de l'Etat, les Marocains Résidant à l'Etranger (MRE) ne se sentent pas suffisamment écoutés. Tendons-leur le micro.


Près de 3 millions de sujets de Sa Majesté vivent à l’étranger. La période estivale coïncide avec le retour massif d’une grande partie d’entre eux. Jusqu’au 13 juillet courant, ils ont été 551.742 à poser le pied de ce côté-ci de la frontière. Et ce n’est que le début. L’année dernière, ils ont été plus de 1,6 millions.
Ils ne font pas que nous rendre visite. Ils renflouent les caisses, ô combien vides, de l’état. Et c’est une grosse affaire de sous. En 2003, ils ont rapporté avec eux 36,8 milliards de dirhams (3,3 milliards d’euros). Excusez du peu. Mais est-ce que le Maroc les remercie convenablement pour cette "modeste" contribution ? Est-ce qu’il fait ce qu’il faut pour les encourager à revenir l’année prochaine ? Ce n’est pas si sûr. C’est du moins ce que laisse penser toute discussion entamée avec un MRE et les nombreuses pétitions et lettres ouvertes adressées au roi. Il suffit également de surfer sur le net à travers les forums de discussion qui leur sont consacrés (ex : yabiladi.com, bladi.net) pour prendre la mesure de leur mécontentement. Ils sont de plus en plus nombreux à critiquer l’action du gouvernement à leur égard. "Nous avons l’impression d’être des vaches à lait qui sont invitées à vous alimenter en devises" soutient Fayçal, jeune Marocain installé en Espagne, précisant au passage que "la politique adoptée se limite à nous faciliter la traversée, en nous offrant des bouteilles d’eau minérale...".
A-t-on conscience des dangers qui pourraient résulter en cas de volatilisation de cette bouffée d’air frais qu’ils apportent aux caisses de l’état ? Mohammed Khachani, président de l’Association Marocaine d’études et de Recherches sur les Migrations, qui dit "avoir des frissons en imaginant le Maroc sans les transferts", est très clair à ce sujet. "Les autorités ne sont pas conscientes de l’enjeu en ne traitant pas ce dossier avec l’importance qu’il mérite". Autre déception, le ministère délégué chargé des MRE, dont la création en 2002 avait ravivé l’espoir, mais dont le bilan demeure des plus maigres. à son actif quelques conférences ici et là, des rencontres entre madame Nezha Chekrouni et des associations de MRE, qui ne sont pas toujours représentatives, et l’élaboration de ce que l’on a appelé "document de stratégie en matière de communauté marocaine à l’étranger". Les spécialistes sont unanimes : "Le document est bien là, mais on ne voit aucune stratégie". Selon une source proche du dossier, "il y a deux semaines, Nezha Chekrouni a eu le courage de reconnaître que le Maroc ne dispose pas actuellement de politique ni de stratégie à l’égard des MRE". Pour Abdelakrim Belguendouz, spécialiste de la question, "il n y a pas de ministère chargé des MRE, juste une ministre qui ne dispose ni de structures, ni d’organigramme (ils sont une douzaine à y travailler) ni de budgets définis". Quant à Mohammed Khachani, il va encore plus loin, en considérant que la nomination de Nezha Chekrouni relève de certaines considérations politiques plutôt que d’une prise de conscience à l’égard des MRE. "Il y avait une femme qu’il fallait mettre quelque part…)", ironise t il. à ces revendications, s’ajoute une autre qui est la plus significative, et qui a fait couler beaucoup d’encre : le droit de vote (voir encadré).

Et la volonté royale, dans tout ça ?
à travers ses discours et ses visites surprises (organisées), Mohammed VI a toujours exprimé son attachement à ses "sujets d’ailleurs". Mais nos expatriés ne peuvent s’empêcher de crier leur déception. "Le roi s’est bien impliqué pour la question de la Moudawana. S’il tient réellement à nous, qu’attend-il pour en faire autant ?" Abdelakrim Belguendouz, qui admet l’intérêt du souverain pour ce dossier, y voit plutôt "une sorte de décalage entre les orientations royales et les décisions prises par le gouvernement". Comme si ce dernier ne dépendait pas de lui.
Entre temps, les MRE essayent tant bien que mal de se faire entendre. Les associations de Marocains qui pullulent à travers le monde n’arrivent pas à avoir un impact sur les décideurs marocains, du fait de leur isolement les uns par rapport aux autres. Il y a eu de nombreuses tentatives pour les regrouper, mais en vain. On a ainsi pu entendre parler de regroupement mondial des Marocains de l’étranger, Plate-forme Intercontinentale des MRE, congrès mondial des MRE… Karim Alouche, se plaint de ce qu’il y a vu. "C’est décevant, chaque responsable d’association était plus attiré par le pouvoir que par le bien de nos communautés". Nombreux sont ceux qui accusent également les consulats marocains "d’ingérence malsaine". "à chaque fois que nous essayions de nous regrouper pour avoir plus de poids, le consulat incitait une partie des associations qui se réunissaient avec nous, à nous laisser tomber" Karim Alouche nous confirme ce sabotage. "On leur proposait des subventions, des billets d’avion, et même des invitations au palais royal pour la fête du trône". Nos MRE se contentent alors de rencontrer Nezha Chekrouni, d’envoyer des pétitions, des lettres ouvertes… sans trop de résultats. Ces mêmes consulats nous étonnent encore plus quand à Marseille par exemple, ils exigent un prix d’entrée pour le simple fait d’accéder à leurs locaux.
Parallèlement au ministère fantôme de Nezha Chekrouni, les intervenants (Fondation Hassan II, Fondation Mohammed V, les ministères, en plus de celui qui est dédié aux MRE) se bousculent dans ce dossier, et ne communiquant pas forcément autour de leurs prérogatives respectives. Boostée par le roi, la Fondation Mohammed V pour la solidarité dame le pion pour les opérations de transit à sa consoeur la fondation Hassan II. "Les deux fondations ne se concertent pas entre elles parce qu'aucune ne veut perdre de ses prérogatives", nous avoue cette source au sein du ministère des Affaires étrangères. Quand à ce MRE, épuisé, qui a derrière lui une vingtaine d’heures de conduite, il est offusqué par l’accueil brouillon qui l’attendait. "à notre arrivée, on ne savait pas qui s’occupait de quoi, entre les jeunes femmes en uniformes, les flics, les douaniers, les civils, c’est un vrai parcours du combattant".
Si dans le lot, la Fondation Hassan II est perçue comme le cheval de bataille de notre politique d’émigration – s’il y en a une –, elle n’est pas épargnée par les critiques. On lui reproche son manque d’engagement dans le culturel (malgré les directives, aucun centre culturel marocain n’a vu le jour), une gestion interne pas très transparente (aucune réunion du comité directeur depuis des années) et des sélections pas très claires dans les colonies de vacances. "Si vous êtes en froid avec le consulat, dites à votre gosse qu’il n’ira pas en colonie". Certains vont jusqu’à traiter cette fondation de "coquille vide qui fait dans le folklore et qui n’a pas les moyens de ses ambitions". D’autres la traitent de "soumise qui ne fait qu’appliquer ce que lui imposent les autres, notamment le ministère de l’Intérieur". Il y a quelques années, ce même ministère désirant dénombrer les Marocains détenus à l’étranger, usa de la couverture Fondation Hassan II. L’appel lancé par cette dernière a choisi pour faux argument "la distribution de paniers repas pendant le ramadan". C’était pour la bonne cause… sécuritaire !
Aujourd’hui, il n’est un secret pour personne que le dossier des MRE stagne, voire régresse.
Tous les spécialistes, de plus en plus alarmistes, s’accordent à dire que des orientations royales plus poignantes s’imposent et doivent être accompagnées d’une meilleure coordination entre les intervenants, "afin de définir une politique et une stratégie claire et réaliste". Quant à Mohammed Khachani, il espère que "les autorités prendront rapidement conscience qu’ils sont en train de jouer avec le feu". Il ne nous reste plus, nous aussi, qu’à espérer que les revendications légitimes de nos MRE ne se perdent pas dans les méandres de notre administration.Cela équivaudrait à hypothéquer l’avenir du Maroc.


Représentation. Relançons le droit de vote

"Vous pouvez venir quand vous voulez, remplir nos caisses, mais ne pas prendre part aux décisions qui régissent votre pays". Voici en somme le message du Maroc adressé à ses 3 millions d’enfants vivants à l’étranger, leur donnant l’impression d’être moins marocains que les autres. Cette source du ministère des Affaires étrangères nous avance que cette décision se base sur les expériences couronnées d'échec des dernières années, lorsque le Maroc disposait de parlementaires issus de l’étranger. Quand à Mohammed Khachani, il ne peut se retenir face à ce qu’il considère comme une aberration. "On devrait apprendre de nos échecs, et réessayer encore. La preuve, cela marche parfaitement en France, en Mauritanie et en Algérie".


Zmagria vs blédards

(DR)
Face à face, huit jeunes Marocains (4 émigrés et 4 locaux) débattent. Regards croisés sur les stéréotypes qui bloquent leurs relations : rapports entre sexes, identité, religion, retour au pays, monarchie. Critiques, piques et franc déballage… ça balance !



Stéréotypes, identité
Meryem. Ce qui me bloque, c’est votre côté "frimeur". Les zmagria sont plus voyeurs : la décapotable, les fringues (casquette Lacoste). J’ai l’impression qu’ils viennent pour s’amuser, frimer, sortir avec des filles, et repartir.
Nawel. Quand je suis au bled, les gens croient que je suis pleine aux as. Que je me la pète. Je pense que c’est notre mode de vie qui dérange parce qu’il est différent.
Youssef. J’ai le sentiment que c’est dû à la façon dont on a été élevés. Nos parents nous ont donné une éducation traditionnelle. Mais le Maroc a changé.
Meryem.
On vit la même chose que vous, ici. L’éducation parentale est pesante pour les Marocains de l’intérieur, également.
Rachid. Quand je vous entends parler, j’ai l’impression qu’il nous manque "le gène marocain". Qu’on n’est pas de vrais Marocains. Quand on se présente, qu’on dit d’où on vient, il y a souvent une mise à distance : "Ah d’accord, tu es émigré !". On est prisonniers de cette image du Marocain qui vient se payer des vacances au pays, parce qu’il est obligé de revenir chaque été.
Youssouf. On ne vous met pas tous dans le même panier. Vous n’êtes pas représentatifs du look short-casquette dont on se moque généralement.
Meryem. Je trouve que les MRE sont plus radicaux que nous, moins ouverts. J’ai le sentiment qu’on prend deux chemins inverses. Alors, qu’on essaie de s’ouvrir à l’Europe, vous voulez être plus Marocains que nous.
Youssef. En Europe, notre culture marocaine est le résultat d’un bourrage de crâne. à six ans, on arrive à l’école, c’est le choc culturel. C’est à cet âge qu'on se rend compte qu’on n’est pas chez nous.
Nawel. Nous sommes des Marocains pour les Français, et des Français au Maroc. Ça ne change pas et ça ne changera pas.
Mahfoud. C’est votre problème d’intégration. On n’y est pour rien, ici.

Religion
Mahfoud. En Europe, vous avez des mosquées et vous recevez une éducation musulmane meilleure qu’ici.
Youssef. La religion, tu la vis chez toi. Les Européens sont tolérants, tant que ça reste dans le domaine privé.
Meryem. Je suis d’accord pour que la religion reste dans l’espace privé. Mais en Europe, son expression est plus communautaire. Vous restez prisonniers de l’islam des autres. C’est toujours : "tel imam a dit". Il y a des Corans traduits. Vous pourriez vous faire votre propre idée…
Kayna. Mais, c’est plus facile d’apprendre, ici. Au Maroc, tout le monde est musulman, pendant le Ramadan, il y a une vraie ambiance. Vous baignez dans une culture musulmane, avec les parents, etc.
Youssef. Les immigrés font plus d’effort pour être musulmans. Au Maroc, tu subis.
Yassir. Je pense que les immigrés donnent une mauvaise image de l’islam, avec les attentats terroristes.
Nawel. Ce n’est pas seulement ça. J’ai été choquée de voir que l’on pouvait acheter librement du porc et de l’alcool au Maroc, un pays musulman. Je suis fière d’être musulmane, mais ici j’ai l’impression que les Marocains veulent trop ressembler à la France.
Rachid. Je ne me retrouve pas du tout dans ce que vous dites. Je suis bien dans les deux sociétés. Je m’y sens chez moi, je suis très attaché à ma famille, et je préfère préserver mon intimité. Quand on me demande si je suis musulman, je réponds : "Je ne suis pas végétarien". Le plus important, c’est d’aller à la rencontre des gens. Malheureusement, la majorité ne pense pas comme ça.

Relations entre sexes
Kayna. Le regard des locaux sur les filles MRE est pesant.
Nawel. Alors qu’en fait les filles d’ici s’habillent comme nous. Si ce n’est pire. En France, personne ne te prête attention, ici on est hyper sollicitées (rires). C’est très flatteur, mais parfois, on a l’impression que les mecs cherchent les papiers.
Yassir. Détrompe-toi. Ça arrive aux Marocaines, aussi.
Meryem. Je ne vais pas très loin, parce que j’ai peur des beurs. Je comprends leurs problèmes, mais il y a un fossé énorme entre nous. Sur tous les sujets, il n’y a pas d’ouverture, possible. Les mecs pensent que toutes les Marocaines sont des filles faciles.
Nawel. J’avoue que je ne parle pas aux blédards. Je les trouve bornés.
Youssef. Non, il faut dire que ça a beaucoup changé. Avant la Moudawana, il y avait des comportements machistes que je ne comprenais pas, dans ma propre famille.
Meryem. Mais tu te comporterais de la même façon avec une Marocaine ou une Européenne?
Youssef. C’est vrai qu’il y a une énorme pression des parents. Chaque année quand je rentre, je pense à la femme que je pourrais présenter à ma mère. On a peur, et on ne sait pas quoi faire. Ici la drague est un sport national.
Nawel. Vous avez évolué. Mais il y a des comportements qui m’interpellent. Mon frère s’est marié avec une blédarde en France. Elle est très soumise et reproduit les clichés de la femme attentionnée, docile.
Meryem. J’ai l’impression que les filles MRE sont plus puritaines.
Rachid. C’est beaucoup plus simple avec les Européennes. Les Marocaines sont plus compliquées. Il y a le problème de la virginité, qui n’existe pas en Europe.
Nawel. C’est vrai qu’on galère en France. Avec les frères, le père…. Je pense que les filles, ici au Maroc, ont de la chance…

Retour au pays
Nawel. Ça n’empêche pas que je ne pense pas pouvoir vivre au Maroc, j’ai une triple culture, c’est un peu compliqué.
Meryem. Le Maroc bouge. Mais il faut que les gens prennent conscience que l’évolution est nécessaire. Il ne s’agit pas de se rebeller pour se rebeller.
Rachid. Ce que je trouve important, c’est la sécurité et la stabilité. La liberté vient après.
Youssef. Oui, mais je ne sais pas si nous aurons l’ambition de nous installer au Maroc.
Kayna. Au Maroc, on est là pour faire entrer de l’argent, c’est tout.
Rachid. Il faut enlever le côté brochure touristique. Des amis sont venus investir au Maroc. Ils se sont faits racketter de partout, trop de bakchichs et de magouilles. Ils sont repartis sur la Côte d’Azur…
Meryem. Il y a beaucoup d’hypocrisie. On se souvient des MRE chaque été. Et pendant l’année, on fait comme s’ils n’existaient pas.
Youssef. Les MRE ne croient plus au retour économique affectif. S’ils y trouvent un intérêt, ils viendront. Les salaires qu’on leur propose, ici, sont ridicules. Ça ne motive pas.

Le Roi
Nawel. Vous êtes trop soumis à ce type. Partout où on va, il y a des portraits de lui. Pourtant, il ne fait pas tant que ça pour vous.
Kayna. C’est vrai. Il fait quoi pour vous, en fait ?
Meryem. Ce n’est pas nous qui accrochons ses photos.
Kayna. Il y a une évolution sur ce sujet, mais elle reste très timide.
Youssef. Le roi est idolâtré. à la mort de Hassan II, les gens pleuraient dans les rues. On avait l’impression qu’ils avaient perdu leur père.
Mahfoud. C’était le deuil, c’était un grand choc pour beaucoup de gens. Personne ne savait ce qui allait se passer.
Rachid. Je ne suis pas là pour critiquer. Je vois du positif par rapport à l’ancien règne. L’évolution est vraiment hallucinante. Je rentre après trois années, et je vois que des tas de chantiers sont ouverts. Maintenant, c’est à vous de faire avancer les choses dans le bon sens.
Youssouf. Tu sais, nous n’avons pas choisi, non plus.


Ceux qui rentrent

Ils sont de moins en moins
nombreux à envisager un retour
définif au pays (AFP)
Le nouveau règne en a fait un nouveau cheval de bataille du jihad économique. Dans les chiffres, le grand retour n’est pas au rendez-vous. Si des problèmes subsistent, de nombreux MRE s’installent pour travailler au Maroc… à défaut d’y investir.


L'argent n’a pas d’odeur, celui des MRE encore moins. La question fait jaser, les beurs étalent les signes extérieurs de leur richesse : voitures, maisons de vacances. D’après ce chauffeur de taxi, "On ne peut gagner autant d’argent, aussi vite quand on est honnête. C’est de l’argent haram". Mais derrière l’ostentatoire, la réalité est plus complexe. L’origine des
versements est difficile à retracer et l’investissement lui-même n’est pas cernable, tout simplement parce que près de 70% de la formation brute de capital fixe (FBCF) est constituée par des apports propres, "même pour des investissements hautement capitalistiques, l’intermédiation bancaire n’est pas la règle" note un économiste. En l’absence de données, la politique d’incitation à l’investissement de la fondation Hassan II est au mieux un vœu pieux, sinon un leurre. Seloa El Marzouki s’occupe de la gestion du call-center de Barid Al Maghrib (BAM). Née en France, elle a laissé tomber une opportunité d’embauche aux états-Unis où elle étudiait pour s’installer au Maroc. Dans son cas, l’incitation venait d’amis. Après une première expérience dans une très petite entreprise, elle s’épanouit dans ses fonctions actuelles. "Je suis arrivée en pleine restructuration de BAM, il y a un dynamisme qui m’a immédiatement plu. Tout est à reconstruire, il y a donc beaucoup d’opportunités qui se profilent".Le retour au pays est attractif, et le nouveau règne a contribué à redonner confiance aux MRE. Ces dernières années, l’image du Maroc est plutôt positive (sécurité, stabilité).
Pour Mohamed El Ouahdoudi, directeur général de MRH et organisateur de la Convention France-Maghreb, il ya un bémol : "Ce qui fait cruellement défaut, c’est une vision stratégique". Les conséquences en sont déjà visibles. On peut déceler une désaffiliation, sensible il est vrai, notamment des deuxième et troisième générations. Les chiffres dont on dispose concernent les transferts financiers, attribués au MRE, sans pour autant qu’on sache comment se fait le tri entre l’argent des immigrés et celui des étrangers. Pour l’année 2004, les transferts des MRE se sont élevés à 37,4 milliards DH, en hausse de 8% par rapport à 2003. Satisfaisants, ces chiffres ? Rien n’est moins sûr. Abdesslam El Fettouh, directeur du pôle promotion économique de la Fondation Hassan II ne cache pas son inquiétude : indispensables aujourd’hui pour équilibrer la balance des paiements, ces transferts ne sont pas à l’abri d’un retournement de tendance.
L’investissement "affectif" – le vieux zmagri qui monte un commerce pour assurer ses vieux jours au pays – joue de moins en moins. De quoi tordre le cou au cliché du MRE, ouvrier de la première génération, propriétaire de mahlaba. Cependant, un des premiers griefs retenus par les investisseurs potentiels est la méfiance des banques : taux d’intérêt élevés, garanties faramineuses. Mais ce qu’on reproche aux autorités de tutelle, c’est de gérer les questions économiques de façon policière (les interlocuteurs de la fondation Hassan II restent les widadiat ou amicales au passé plutôt sulfureux), ou à défaut de privilégier les effets d’annonce. Par exemple, le discours de la fête du trône du 30 juillet 1999 n’a pas été suivi de mesures visibles et efficaces. "Les difficultés auxquelles la communauté marocaine à l’étranger est confrontée" n’ont toujours pas été aplanies. Pour les opérateurs, la fondation Hassan II n’est pas l’interlocuteur qu’il faut. "Ils s’occupent plus de la gestion de l’humanitaire" regrette Younés, jeune MRE. Entendez les problèmes de vol, de perte de documents administratifs, le rapatriement des dépouilles mortelles.
Les acteurs sur le terrain ne font pas toujours confiance au potentiel des immigrés marocains. "Notre valeur ajoutée, par rapport aux Marocains, c’est notre double culture, nous nous sentons chez nous au Maroc". Comparé au travail abattu par la DIE (Direction des Investissements Extérieurs, sous la tutelle du ministère des Affaires générales, des Affaires économiques et de la Mise à niveau de l’Economie), pour attirer des investisseurs étrangers, on est en droit de se demander si les MRE sont pris au sérieux par les opérateurs économiques. Révélatrice, l’étude sur la politique industrielle du Maroc, commandée au cabinet McKinsey ne cite pas les MRE sur les 700 pages du rapport ! Pourtant, le directeur de l’étude est un Marocain installé chez McKinsey, en Suisse. Le problème dépasse donc largement les seuls organismes de tutelle. L’ensemble des opérateurs a du mal à intégrer les MRE dans le marché du travail. Frileux, beaucoup comme Nasser ont préféré plier bagage, "Je me faisais racketter par tout le monde, la famille, les employés, l’administration. J’ai dit stop, maintenant je viens pour les vacances, et encore, pas chaque été".
Jamal Belahrach, 42 ans, fait figure d’exception. Originaire de Dreux, il a eu la chance d’être appelé par une agence spécialisée dans le recrutement de MRE en 1996. Aujourd’hui, il dirige l’agence d’intérim Manpower, leader dans son domaine au Maroc. Homme à poigne, il est adepte d’un management musclé. Une réponse aux critiques du genre "les Marocains ne connaissent pas le sentiment de l’urgence" ou "les Marocains ne travaillent pas" qui reviennent fréquemment dans la bouche des immigrés rentrés au pays. Les élites MRE vivent en vase clos, à l’écart de la société marocaine, qui les rejette et les marginalise. "Ils développent des comportements d’expatriés, comme dans les clubs privés", déplore Mohamed El Ouahdoudi. Le départ tente un nombre croissant de MRE hautement qualifiés. Surtout que nombre de jeunes MRE rentrés au pays ont un joker en poche. La majorité d'entre eux n’a pas complètement lâché les amarres. Le jour où ils n’y croiront plus, ils pourront toujours retourner en France, en Belgique ou ailleurs. On n’est pas sortis de l’auberge!


Transferts. La manne financière

Il y a trois ans, en termes de transferts annuels vers le pays d’origine, la diaspora marocaine était classée 4ème, seulement devancée par le Mexique, l’Inde et les Philippines. Aujourd’hui, les MRE ont rétrogradé de quelques places, mais restent en première position mondiale si l’on considère les transferts per capita. Où va l’argent des MRE? Théoriquement, quatre cas de figure sont possibles : les dépôts à vue (versements, remise de chèques), les dépôts à terme, la consommation (essentiellement dans l’industrie du loisir, la restauration et l’hôtellerie) et l’investissement. Dans ce dernier cas, une majorité se concentre dans l’immobilier, encore très rentable et jugé peu risqué. Le reste échoit aux services (cafés, restos, blanchisserie) et à l’agriculture. Tandis que les investissements hautement capitalistiques dans l’industrie restent le parent pauvre de la manne MRE, du fait de la méfiance des investisseurs (cadre juridique, transparence des marchés, etc.). Autant dire que, même côté immigrés, on tarde à passer d’une économie rentière à une économie créatrice de richesses.


Dernier mot. Pourquoi pas nous ?

Mehdi Sekkouri Alaoui

Lors d’une conférence, donnée il y a quelques mois à Montréal dans l’enceinte de la prestigieuse Mc Gill University, un groupe d’analystes politiques s'est penché sur ce qu’ils ont appelé la règle des trois I. I comme Italie, Irlande, et Israël. Trois pays entièrement bâtis par leur diaspora. Tant mieux pour eux. Chez nous, nos expatriés se contentent de nous entretenir - en devises s’il vous plaît - et se permettent le luxe d’être parmi les premiers de la classe dans le monde en terme de transferts. Alors pourquoi le pays ne suit-il pas ? Pourquoi le plus beau pays du monde n’arrive-t-il pas à surfer sur la vague du développement ?
Tout simplement parce que nos expatriés sont sous-exploités. On ne prend pas ce qu'ils ont de mieux à offrir : leur savoir faire. Leurs euros, voire leurs dollars sont les bienvenus, mais sans plus. Les trois I, eux, ont récupéré non seulement l’argent, mais aussi la compétence de leur diaspora. C’est peut-être la solution. Les Marocains s’illustrent magnifiquement un peu partout dans le monde et désirent s’impliquer dans la construction de ce grand Maroc auquel nous aspirons, ils pourraient nous apporter une plus value considérable. Mais il faut revoir toute notre stratégie dans ce sens. Ce n’est pas chose facile, lorsqu’on fait un tour d’horizon des multiples acteurs qui interviennent dans le dossier de nos MRE. L’immobilisme et le manque de volonté y sont légion. La question de la Moudawana, aussi importante soit-elle, a dû avoir recours à l’intervention royale pour être réglée. Pourquoi nos MRE n’y auraient-ils pas droit aussi ? Majesté, vos "sujets d’ailleurs" ont besoin de vous !

 
 
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